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Après avoir déconstruit les contes de fées (« Et à la fin, ils meurent »), Lou Lubie s’empare d’un mythe bien présent dans notre imaginaire collectif, celui des vampires, pour dénoncer avec à-propos l’emprise insidieuse dans nos sociétés d’une caste dominante cramponnée à ses privilèges…
Dans la Transylvanie de 2026, les temps ont bien changé. Les vampires n’ont plus tous les droits et doivent désormais cohabiter en bonne intelligence avec les humains. Pourtant, les vieux réflexes ont la vie dure, et certains, parmi la caste des buveurs de sang, regrettent leurs anciens privilèges, appréciant toujours de planter occasionnellement leurs crocs dans les gorges humaines, si tendres, l’essentiel étant de ne pas se faire prendre… Maggy, quant à elle, vient de se faire virer de son boulot par sa chef vampire, qui la juge trop « indocile » vis-à-vis de la hiérarchie. Dépitée, la jeune humaine s’offusque de ces pratiques d’un autre âge. Le jour où son ami Anghel lui révèle qu’il a été mordu, risquant la « goulification », trop c’est trop ! C’est décidé, il va lui falloir passer à l’action !
Lou Lubie revisite le mythe de façon tout à fait originale et très actuelle. En l’associant habilement au thème de la prédation sexuelle, elle nous fait prendre conscience que ce type de comportement découle d’un système plus global et séculaire légitimant la domination des élites sur l’ensemble de la population. Et là où l’autrice fait preuve d’habileté, c’est qu’elle évite l’écueil du manichéisme en donnant à travers cette fiction la parole aux voix divergentes tout en les plaçant face à leurs contradictions.
Le fil rouge de l’histoire est l’actrice Violeta Ovidia Lupescu, sorte de double féminin de notre Depardieu national, soupçonnée d’avoir mordu des assistants en toute impunité. Pour mieux coller au contexte, l’intrigue se déroule dans une Transylvanie contemporaine, où cohabitent humains et vampires sous une façade faussement égalitaire. Lassée de supporter une domination qui ne dit pas son nom, Maggy, après avoir été licenciée par sa supérieure sous prétexte d’« indocilité », sera conduite à militer dans une association dont l’objectif est d’en finir avec la loi du silence. La morsure infligée à son ami Anghel par un inconnu jouera également beaucoup dans sa décision.
On appréciera la façon dont Lubie brasse plusieurs thèmes très familiers dans notre époque tiraillée entre les positions réactionnaires des uns et les luttes progressistes des autres : la prédation, le harcèlement ou la pédophilie, des actes marquant durablement leurs victimes, qui souvent en ressortent honteuses et hésitent à dénoncer leur agresseur face à une administration peu empathique. On y devinera plusieurs allusions à des interviews et des affaires (principalement dans l’Hexagone) qui ont pris pied dans le débat public ces dernières années et abondamment commentés sur les réseaux sociaux. L’intelligence dont a fait preuve Lou Lubie est, peut-être pour éviter d’être cataloguée comme une « féministe enragée », d’avoir choisi une femme pour représenter les prédateurs (Lupescu) et un jeune homme (Anghel) en tant que victime, mais également de présenter le personnage de Iulia en couple avec une vampire, Andreea, très bien disposée vis-à-vis des idées progressistes.
La ligne claire de Lou Lubie enchante par sa simplicité et son abondance de trouvailles, ne serait-ce que pour la bichromie mettant en avant le rouge carmin (logique, non ?). De façon un brin malicieuse, les vêtements sont inspirés par les broderies traditionnelles roumaines pour nous rappeler où se déroule le récit. Comme à son habitude, l’autrice a conçu une mise en page très efficace, appréciable par son dynamisme qui sait maintenir l’attention.
Avec ses personnages attachants, Saigneurs est une lecture particulièrement rafraichissante qui jette en même temps une lumière crue sur un système que nous-mêmes avons cautionné et cautionnons encore, de manière plus ou moins consciente, parfois sur des questions en apparence insignifiantes. L’ouvrage fournit de nombreux arguments pour lutter à son niveau contre l’emprise toxique de la « fabrique du consentement » véhiculée par les discours dominants des dominateurs, que ce soit à travers la politique ou les médias « mainstream ». Lou Lubie prend soin de rappeler en fin d’ouvrage quelques statistiques sidérantes, rappelant que le combat est loin d’être terminé : à titre d’exemple, saviez-vous qu’en France, encore aujourd’hui, seulement 1% des violeurs sont condamnés, tandis que l’on dénombre 94 000 victimes de viol par an ?
Saigneurs
Scénario & dessin : Lou Lubie
Editeur : Delcourt
160 pages – 22,50 €
Parution : 5 mars 2026


