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Avec cette « socio-fiction », les auteurs ont exploré les différentes formes de dating sur les réseaux sociaux : entre l’agence matrimoniale 2.0 et le porn trash, il y en a pour tous les goûts… Mais si vous avez un tant soit peu d’appétit, vous risquez peut-être de rester sur votre faim…
Le sexe sur les réseaux sociaux, son univers impitoyable… A travers plusieurs protagonistes adeptes des rencontres en ligne, les auteurs explorent les nouvelles pratiques de drague, sur les plateformes dédiées, hétéros ou homos. Pas évident pour celles et ceux qui privilégient l’amour « à l’ancienne », mais force est de constater que les temps ont changé avec l’avènement d’Internet. Pour un bien ou pour un mal ? C’est là toute la question…
Le livre débute sur une rupture : une jeune femme, Fanny, reçoit un SMS de sa copine Olga lui annonçant qu’elle la largue, pour la bloquer ensuite. Le problème, c’est que Fanny n’a pas du tout la même conception des relations amoureuses, et qu’elle fait la distinction entre amour et sexe. Elle est accro à « Cinder », son « supermarché de l’amour », tout en restant pourtant folle amoureuse d’Olga, qui, elle, recherche une « fidélité » un peu désuète. Autour de cette histoire vont venir se greffer d’autres personnages : la collègue de Fanny, Félicie, qui a un certain appétit sexuel mais rêve au fond d’elle du grand amour, et Marius, le bon pote prof de philo au look de caillera. Tout cela donne lieu à des discussions centrées autour de la drague sur apps. La jeune femme, qui tient également un blog sous le pseudo « Devilish », distille ses réflexions sur ces nouvelles pratiques qui ponctuent le livre. A travers le blog de Fanny, le sujet abordé est vaste et plutôt intéressant, nourrissant la réflexion du lecteur. A l’attention des boomers qui pourraient se désoler de la disparition de la drague à l’ancienne, il est notamment rappelé que le dating n’est pas si nouveau, remontant « aux premières agences de rencontre », souvent accusées de mercantilisme…
S’il est une critique à émettre vis-à-vis de cet ouvrage, elle concernerait plutôt la construction narrative, quelque peu brouillonne. Paradoxalement, les conversations sont souvent oiseuses, et l’enchaînement des situations désordonné voire frénétique, ne permettant pas de saisir aisément les ressorts de l’intrigue (si on peut parler d’intrigue) et générant un certain désintérêt pour cette lecture. Les abondants phylactères et e-phylactères (peut-on appeler ça ainsi quand il s’agit de textos ?) ne sont pas tant le problème que leur manque de lisibilité (une police blanche sur fond rose pâle, c’est pas top) ou leur incohésion.
De plus, la partition graphique ne sert guère le propos. Que ce soit pour dessin ou le découpage, rien n’est vraiment satisfaisant ici. Si le choix d’une approche minimaliste semble approprié, on est moins séduit par les expressions des personnages, qui se veulent à certains moments comiques sans y parvenir. Les visages sont plutôt laids et parfois difficiles à identifier, ce qui ne contribue pas à la bonne compréhension du récit. Peut-être aurait-il mieux valu traiter la question dans un format purement documentaire…
Malgré son intérêt sociologique, Sex friends dans sa conception s’avère décevant. C’est dommage, car le sujet méritait sans doute mieux. Glisser le mot « sexe » dans le titre suffira peut-être pour attirer l’attention du public, mais à l’évidence, l’équilibre entre le propos et la narration fait ici défaut pour convaincre pleinement. Et si le sexe sur apps n’était pas aussi ébouriffant qu’on pourrait le croire ? C’est peut-être le message du livre, finalement…
Sex friends – Comment (bien) rater sa vie amoureuse à l’ère numérique
Scénario & dessin : Colin Atthar
Avec les textes de Richard Mémeteau
Editeur : Steinkis
184 pages – 22,50 €
Parution : 12 février 2026
Petit lexique à l’usage des abstinents :
♦ Fuckboys : beaux gosses sans attaches
♦ Hétéro-curieux-se : hétérosexuel.le ne dédaignant pas consulter les applis queer
♦ Bodycount : plus souvent un truc de mecs, le fait de comptabiliser le nombre de partenaires sexuels
♦ Ghoster : fait de couper toute communication avec une personne de manière brutale et sans explication
♦ Swiper : désigne l’action de faire glisser son doigt à gauche ou à droite sur l’écran pour indiquer son intérêt (ou son désintérêt) pour un profil
♦ Cruising : pratique sociale et sexuelle qui consiste à rechercher des partenaires sexuels de manière anonyme et spontanée – souvent associée à la communauté gay
Extrait p.73 :
Les applications renforcent la « volonté de savoir » et donnent encore raison à Michel Foucault. Le philosophe voyait dans notre attachement à la notion de vérité les prémisses d’un désir de contrôle. Si vous partagez la vérité de votre identité, vous pouvez être analysé et contrôlé : en un mot, gouverné. Nous sommes une partie de ce système de contrôle dès que nous cochons les cases d’un questionnaire en ligne. A chaque « swipe », nous renforçons les normes et nous prolongeons le contrôlé systématique des individus. Plus on dit la vérité sur soi, plus on devient contrôlable. Les applis transforment nos désirs en données, nos préférences en statistiques. »


