La dépression chez les ados, cette épidémie silencieuse

Le Passage © 2026 Mathieu Persan (Hachette)

Temps de lecture ≈ 1 mn 45

La santé mentale, enjeu crucial surtout chez les jeunes, est abordée ici avec justesse et poésie. L’auteur, directement concerné par le sujet, dénonce l’état déplorable de la psychiatrie en France, inspiré par l’expérience douloureuse de sa fille.

Que faire quand votre propre enfant est atteint de dépression ? Quelles sont les solutions quand chaque jour le rapproche un peu plus du suicide et qu’en tant que parent, vous vous sentez totalement désemparé, alors que rien ne laissait prévoir l’irruption d’un tel cataclysme familial ? C’est ce que raconte Mathieu Persan dans Le Passage, celui-ci ayant dû lui-même faire face à cette situation avec sa fille de quinze ans touchée par ce mal si difficile à appréhender.

Par le biais de ce récit douloureux et intime, Mathieu Persan a tenté de mettre en lumière un phénomène de société inquiétant : la santé mentale chez les jeunes. Les statistiques sont véritablement alarmantes. Au collègue et au lycée, plus d’un élève sur deux expriment un mal être récurrent, tandis qu’un sur quatre dit avoir eu des pensées suicidaires au cours de l’année. De plus, les hospitalisations pour tentative de suicide ou automutilation ont augmenté à une cadence effarante avec l’arrivée du Covid. : +71% par rapport à la moyenne de la période 2010-2019. Les filles semblent être les plus concernées, et aucune famille, aucune classe sociale n’est à l’abri.

Mathieu Persan a voulu sortir des statistiques et des rubriques de faits divers pour produire un témoignage très personnel de son expérience vis-à-vis de sa fille aînée. Si l’on parle beaucoup également du harcèlement scolaire, celle-ci n’était pas concernée. Ce n’était pas non plus un chagrin d’amour. Juste un gros coup de blues, la peur du regard des autres au lycée, un immense sentiment de solitude et l’impossibilité de se confier à quiconque. Pourtant, l’ado avait tout pour bien démarrer dans la vie, des parents aimants, un cadre social favorable. Mais l’envie de quitter ce monde dans lequel elle ne se sentait pas à sa place fut la plus forte, allant de pair avec cette détestation d’elle-même.

La nouvelle arriva comme une déflagration, par un coup de fil de la police, le jour même où l’auteur venait d’enterrer son père. Dès lors vont s’ensuivre les entretiens avec la brigade de protection des mineurs et les hôpitaux psychiatriques, où l’écoute de la part des médecins fait défaut et les moyens ne semblent pas adaptés au regard de l’ampleur du problème. Une prise en charge digne de ce nom, s’avère compliquée et parfois inopérante, même dans une « clinique privée de bonne réputation ». Un véritable parcours du combattant pour les parents, un « tunnel inquiétant » comme le qualifie Mathieu Persan.

Avec ce récit, il livre un témoignage touchant, sans pathos, avec quelques notes d’espoir pour un retour à la vie mais aussi une colère sourde contre une société où seule la performance est mise en avant, et tant pis pour celles et ceux qui sortent du couloir balisé où l’on veut les mettre. Il ne fournit pas de solutions clés en mains, bien sûr, mais le livre reste incontestablement inspirant. Mathieu Persan a non seulement tenté d’exprimer avec sincérité et pudeur, sans faux semblants, ce qu’il avait sur le cœur, avouant regretter ses paroles malheureuses où il sous-estimait les préoccupations de sa fille avant le jour fatidique. Grâce à un très beau texte intégrant ses propres mots et ceux de cette dernière, « imaginés avec son accord », agrémentés de magnifiques illustrations très poétiques, l’auteur est parvenu — on est conduit à le croire et on l’espère — à transcender cette maladie qu’il compare à une « épidémie silencieuse », « comme une attaque de poulpes qui viennent de l’espace pour prendre nos enfants ».

Malgré cela, le constat reste doux-amer, mais jamais plombant, et surtout captivant. Le Passage est une lecture vivement recommandée pour comprendre que le mal être qui touche de plus en plus de jeunes est un miroir tendu à nous-mêmes, adultes. Peut-être n’avons-nous pas su leur transmettre autre chose qu’une parole formatée dans un contexte de compétition, où chacun apparaît comme un adversaire potentiel, au lieu de les réconforter sur le fait que « la valeur des gens se mesure à l’attention qu’ils portent aux autres. »

Notons que le livre peut être qualifié de roman graphique dans le vrai sens du terme, puisqu’il est plus proche du récit littéraire illustré que de la bande dessinée. L’interaction efficace des images avec les textes font de ce Passage une vraie réussite, tout en puissance et en poésie.

Le Passage
Texte et illustrations : Mathieu Persan
Editeur : Hachette
256 pages – 19,95 €
Parution : 11 mars 2026

Extrait :

« Dans la salle d’attente, d’autres parents, d’autres ados. D’autres gens qui, comme nous, regardent leurs pieds. Parce que, tous autant que nous sommes, nous avons honte. On est forcément de mauvais parents, non ? Ben oui, pas être fichu de donner le goût de la vie à son gamin, c’est quand même indigne, vous trouvez pas ?

Lassé de regarder mes chaussures, je jette un œil à celles des autres. Et s’il y a une chose qu’il faut regarder chez les gens pour savoir d’où ils viennent, c’est bien leurs godasses.

Et je suis surpris par la variété de pompes. Baskets, chaussures de chantier, escarpins vernis, boots, mocassins à glands et claquettes-chaussettes. Toute la société est là, dans cette salle d’attente. Des bourgeois, des ouvriers, des consultants, des tourneurs-fraiseurs, des banquiers, des profs, et peut-être même un PDG du CAC 40. Tous à se demander ce qu’ils foutent là, à ne pas comprendre comment c’est arrivé. La dépression tire sans viser, elle arrose la société dans son ensemble, sans distinction.

Et personne ne comprend. Il y a les chiffres, des observations, implacables. Mais le début d’une explication véritablement rationnelle.

Alors j’imagine cette épidémie silencieuse qui touche tant de gosses, surtout des filles, comme une attaque de poulpes qui viennent de l’espace pour prendre nos enfants. Comme dans un comic book de super-méchants. »

Le Passage © 2026 Mathieu Persan (Hachette)
Le Passage © 2026 Mathieu Persan (Hachette)

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