La belle et le bot

Karl © 2026 Cyril Bonin (Sarbacane)

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Viendra-t-il ce jour où l’intelligence artificielle sera dotée d’une conscience ? Cette conscience sera-t-elle désirée par ses créateurs ? Nos machines pourront-elles alors ressentir des émotions ? Un sujet très actuel traité avec…délicatesse, par le talentueux Cyril Bonin.

Magda Brooks vient d’hériter de son richissime père, décédé dans un accident de voiture. La banque dont il était le PDG envisage de porter plainte contre la société qui a mis au point l’androïde qui conduisait le véhicule. Karl est pourtant un robot réputé infaillible, issu des technologies les plus sophistiquées pour être au service du banquier. Charles Brooks n’aurait jamais dû mourir dans de telles circonstances. Magda, qui avait peu de relations avec son père, ne souhaite pas d’enquête. Pourtant, malgré les apparences d’un banal accident, les représentants de la Crown Bank veulent trouver un coupable. Est-ce la Randall Company ou Karl ? Pourrait-on croire que le « Life companion » du banquier ait agi délibérément et pour quelle raison ?

A l’heure où l’intelligence artificielle s’impose de plus en plus dans nos vies, alors même que les débats sur les enjeux éthiques et les risques inhérents à cette technologie n’ont aucunement pesé dans son développement tous azimuts, Cyril Bonin nous livre avec Karl une fiction où il questionne ce qui fait notre humanité à travers cet androïde qui semble échapper à ses créateurs et fait montre d’une sensibilité plus grande que bien des représentants de notre espèce.

Bien sûr, la thématique n’est pas nouvelle, elle a déjà été exploitée maintes et maintes fois dans la pop culture, l’une des œuvres fondatrices étant sans doute le Frankenstein de Mary Shelley, ainsi que, plus tardivement, le Cycle des robots d’Isaac Asimov. Au cinéma, nous avons eu Metropolis de Fritz Lang, et plus récemment 2001, l’Odyssée de l’espace, de Stanley Kubrick, une adaptation du livre d’Arthur C. Clarke. D’ailleurs, Karl, n’évoque-t-il pas, ne serait-ce que par son nom, « Hal », l’IA contrôlant le vaisseau spatial de 2001 ?

Karl © 2026 Cyril Bonin (Sarbacane)

La différence réside dans le mode de traitement par son auteur, et Cyril Bonin l’a fait dans son style bien à lui. Si l’histoire est très fluide, ce dernier intègre des sujets très pertinents, avec un laïus scientifique loin d’être plombant mais surtout une bonne part d’interrogations philosophiques, le tout étant amené de manière très subtile et passionnante. La question centrale étant : qu’est-ce que la conscience, à partir de quel moment une IA accède-t-elle à la conscience, où commence le libre arbitre, et toute cette sorte de choses ? A noter ce propos de Karl — émerveillé à la vue de cette biche, cause indirecte de l’accident —, qui donnera au lecteur ample matière à méditation : « Certains disent que la conscience est un moyen pour la vie de se répandre. Mais je pense qu’au contraire, c’est la vie qui est un moyen pour la conscience de se développer. »

Une fois encore, l’auteur solitaire et complet qu’est Cyril Bonin (même s’il lui arrive d’adapter des œuvres littéraires) nous fait don (oui !) de son univers graphique unique et intemporel. Il m’est personnellement très difficile de résister au charme visuel, un rien poétique, de son dessin. Optant ici pour un contexte décalé, on ne peut pas vraiment parler de cyberpunk. Disons que l’action semble se situer dans la première moitié du XXe siècle, si l’on s’en tient au mobilier et aux vêtements, mais avec quelques éléments futuristes tels que la cybernétique ou la présence de drones dans le ciel urbain, ce qui évoquerait le monde des Cités obscures de Schuiten et Peeters. Le trait délicat et élégant du bédéaste est tout simplement sublime, avec toujours cette belle maîtrise de la couleur.

Paru dans les premiers jours de février, Karl s’inscrit d’ores et déjà en bonne place dans les œuvres qui se distingueront en 2026. Cyril Bonin est parvenu ici à établir des correspondances entre la haute technologie et la poésie, tout en abordant de manière raisonnée voire bienveillante la question de l’intelligence artificielle, sans l’inquiétude habituelle inhérente aux débats sur l’intrusion massive de cette technologie dans nos vies. Certains diront un peu légère et superficielle, car le sujet est complexe mais qu’importe, Karl apparaît véritablement comme une parenthèse enchantée.

Karl
Scénario & dessin : Cyril Bonin
Editeur : Sarbacane
112 pages – 22 €
Parution : 4 février 2026

Extrait p.80 – Discussion entre Magda et Karl, dans les couloirs du palais de justice, avant la délibération du jury :

Magda — Karl… Tu es bien sûr d’avoir une conscience ?
Karl — Oui… J’y ai beaucoup réfléchi ces derniers temps. C’est peut-être comme pour ce personnage, Pinocchio. Avant même d’avoir été transformé en marionnette, alors qu’il n’était qu’une bûche, il était capable de parler, de ressentir et d’avoir des émotions. Nul ne peut dire pourquoi ni comment, c’est ainsi. Peut-être la conscience est-elle déjà présente au cœur de la matière…

Extrait p.87 – Magda s’est rendue au parloir pour échanger avec Karl, condamné à une peine de prison :

Karl — Il me semble qu’en général, les humains ont tendance à vouloir vivre régulièrement des expériences nouvelles… Voir, entendre, sentir des choses nouvelles… C’est peut-être juste une incapacité à voir les changements infimes qui s’opèrent au quotidien, ou à apprécier d’un regard neuf ce qui n’a pas changé… même si en réalité, tout est en perpétuelle évolution… Soi-même et le monde qui nous entoure… Comme le disait Héraclite : “on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve”. Votre père pensait beaucoup à tout cela… le changement… le temps qui passe… Surtout depuis qu’il était tombé malade.
Magda — Malade ? Comment ça, malade ?
Karl — Oui, il ne voulait pas que cela se sache et il m’avait demandé de garder le secret. Mais à présent, cela n’a sans doute plus d’importance.

Karl © 2026 Cyril Bonin (Sarbacane)

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