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Un dernier tome qui referme admirablement cette fresque bouillonnante se déroulant dans une Russie post-soviétique cabossée et en proie aux charognards… Avec Slava, succès critique et public, Gomont entre définitivement dans la cour des grands.
Lavrine a échappé de justesse à un attentat à la voiture piégée. Troubetskoï, le commanditaire, qui n’a pas supporté d’avoir été écarté du plan de reprise de la mine, tenait Lavrine pour responsable. Quant aux mineurs, qui s’en sont vus accordés la gestion via leur coopérative, ils doivent composer avec les rebuts de ferraille pour tenter de maintenir la production. Nina, qui vient de tomber enceinte, annonce le cœur serré la nouvelle à Slava, celui-ci envisageant de s’éloigner de la région. Persuadé d’être devenu inutile aux côtés de sa bien-aimée, il tente de se remettre à la peinture, espérant trouver des opportunités sous d’autres cieux plus cléments.
C’est presque avec une pointe de regret, mais désormais totalement conquis, que l’on aborde le dernier volet de cette fabuleuse trilogie. Narrée par le personnage principal, Slava Segalov, jeune artiste reconverti en mécanicien minier par le hasard des événements, cette fresque épique se déroulant dans la Russie postsoviétique ne manquera pas de nous faire vibrer à nouveau durant les cent dernières pages contenues dans ce volume.
Mené sans temps morts, à l’image des deux tomes précédents, Un enfer pour un autre parvient, si cela était possible, à pousser encore d’un cran sa puissance narrative. Alors que l’écroulement de l’ancien monde soviétique n’en finit pas d’entraîner la mort et la désolation, on continue à suivre avec appétit le destin de ces deux hommes, Slava et Lavrine, un destin en forme de montagnes russes, expression facile mais tellement appropriée…Il faut dire que Pierre-Henry Gomont, en plus d’être un dessinateur hors pair, sait concevoir un scénario (très peu d’auteurs ont ce double talent, il faut bien le dire) avec en prime des textes et des dialogues ciselés. La narration possède un souffle indéniable, assorti à une touche de burlesque incarné par le personnage de Volodia, l’attachant géant géniteur de la belle Nina, qui n’hésite pas à disperser façon puzzle (la diplomatie c’est pas son fort), tout particulièrement avec les vautours et les aigrefins, qu’un don particulier lui permet de repérer à dix mille lieues à la ronde.

Tout au long de la série, Slava Segalov et Dimitri Lavrine, qui se sont connus chez les pionniers soviétiques, tentent d’exister au milieu des décombres de l’URSS, en, mode chassé-croisé. Les deux hommes entretiennent des rapports ambigus, chacun d’eux ayant des aspirations pour le moins antagonistes. Slava, c’est l’artiste fauché, beau gosse romantique et candide qui, lassé de tirer le diable par la queue, s’est résigné à s’associer avec Lavrine, un type un peu replet et très roublard, obsédé par l’idée de faire fortune. Leur amitié est-elle sincère ou seulement motivée par leur propre intérêt ? On n’en est pas trop sûr au début de la saga, mais au fil du récit, et en particulier dans ce dernier tome, on réalise que leur attachement mutuel, à force de galères et de déconvenues, est bien plus profond qu’il n’y paraissait, et ce malgré plusieurs périodes de séparation. Comme si l’artiste sensible avait été touché par les fêlures que son compagnon tentait de dissimuler derrière son masque cynique et arriviste. On peut véritablement parler ici de bromance, en parallèle de la romance fougueuse entre Slava et Nina.
Clairement, Un enfer pour un autre constitue l’apogée de Slava. Alors que toute échappatoire à la tragédie annoncée semble de plus en plus compromise, la narration va prendre une coloration de plus en plus sombre, avec pour acmé une déflagration spectaculaire, au propre comme au figuré, qui laissera peu de monde indemne. Mais comme Gomont n’a pas pour seul but de faire pleurer dans les datchas, il va conclure son histoire en nous emmenant vers des terres plus apaisées, plus lumineuses, plus poignantes aussi. Nous laissant dans un silence ému au sortir de cette lecture.

Pour éviter de trop me répéter quant à la partie graphique*, je dirais simplement que Slava ne saurait être dissocié du dessin. Celui-ci apporte une vibration unique, une énergie totalement en phase avec la narration. Chaque coup de pinceau est une gourmandise oculaire, une sensation que personnellement je n’ai pas eu si souvent l’occasion d’éprouver. A ce titre, Gomont nous livre peut-être une partie de son secret par le biais de Tatiana, personnage secondaire mais ô combien important, conseillère artistique passagère de Slava qui ne fut pas étrangère à son revirement vers l’art. Ce qui laisserait penser que Slava est finalement un peu le double de Pierre-Henry…
C’est peu dire que ce dernier opus conclut en beauté la saga Slava, figurant désormais au panthéon des œuvres majeures du neuvième art. Et si on considère que PHG s’est un peu projeté dans le personnage de Slava Segalov, on ose espérer qu’il conservera comme lui une éthique plus proche des artistes galériens (mais avec le confort pécuniaire) que galeristes (ceux qui ont lu ce tome comprendront), afin qu’il puisse encore nous émouvoir et nous surprendre à l’avenir.
Slava, tome 3 : Un enfer pour un autRE
Scénario & dessin : Pierre-Henry Gomont
Editeur : Dargaud
112 pages – 22,50 €
Parution : 6 septembre 2024
* voir mes chroniques des tomes 1 : Après la chute et tome 2 : Les Nouveaux Russes
Extrait p.100-101 : Slava dessine au bord de la mer, en compagnie de sa fille Vera :
Vera — Mon dessin, il est pas beau comme le tien.
Slava — Bien sûr que si.
Vera — Tu me donner un cours de dessin ?
Slava — Peut-être qu’il faudrait que tu tiennes ton c…
Vera — Non, pas un cours à toi. Un cours qu’elle te donnait, ta copine qui était vieille, et que t’as dans ton petit carnet…
Slava — Elle s’appelait Tatiana.
Vera — Oui, elle.
Slava — Tu veux lequel ?
Vera — Celui du dîner chez les amis.
Slava — Bonne idée. Moi aussi, je l’aime bien, celui-là. Voilà. « Peindre ou dessiner, c’est la même chose que prendre la parole dans un dîner avec des amis. Chaque trait que tu fais, chaque touche de couleur que tu poses, c’est une phrase que tu leur adresses. Quand tu parles à tes amis, il faut dire la vérité. Et il faut la dire simplement. Ce que tu dis compte autant que ta façon de dire. Il est impossible de concevoir l’un sans l’autre. Dis les mêmes mots sur un ton différent, et c’est autre chose que tu dis. La matière et la manière sont indissociables. Ce sont deux sœurs siamoises qui se partagent le même cœur. Si tu es intéressant, drôle ou émouvant, cela arrivera tout seul et malgré toi. Ne force pas ton succès avec des poses et des coquetteries. Quand on prend la parole devant les autres, on risque toujours de se couvrir de ridicule. Et le risque est d’autant plus grand qu’on a tâché d’être simple et honnête. » Ça te plaît ?
Vera — Oui. Je pense que c’était une bonne amie, Tatiana.


