Naufrage au bout de l’enfer

Traversées © 2024 Lucas Vallerie (La Boîte à Bulles)

Temps de lecture ≈ 1 mn 30

Voilà une BD tout à fait formidable ! Celle-ci réussit à aborder une réalité tragique, celle des migrants traversant la Méditerranée, sans plomber pour autant l’ambiance. Avec un savant dosage d’émotion et d’humour pour célébrer aussi des héros des temps modernes !

Dans les eaux méditerranéennes, le Geo Barents scrute en permanence l’horizon pour tenter de venir en aide à des réfugiés qui tentent de fuir la misère et les persécutions à bord d’embarcations de fortune. Lucas Vallerie a embarqué sur le navire pendant vingt-huit jours et nous livre son expérience aux côtés des sauveteurs de Médecins sans frontières. Un documentaire totalement immersif sur une réalité que l’on préfère souvent ignorer de ce côté-ci de la Méditerranée.

Au moment où vous lisez ces lignes, des « migrants » sont peut-être en train de quitter le rivage libyen sur des canots pourris, d’autres dérivent au milieu de la Méditerranée dans des conditions critiques, avec probablement rien dans le ventre si ce n’est la peur… Leur objectif ? Rejoindre l’Europe dans l’espoir d’une vie meilleure, fuir avant tout la misère, la guerre ou les persécutions dans des pays en crise. Mais avant qu’ils ne puissent trouver une hypothétique terre d’asile, c’est encore un véritable parcours du combattant auquel ils seront confrontés. La plupart d’entre eux, venus d’Afrique subsaharienne, du Moyen-Orient voire du Bangladesh, convergeront vers la Lybie, un pays « accueillant » faisant office d’entonnoir, où les réseaux mafieux organisent des trafics d’êtres humains dans des conditions ignobles.

Pour témoigner de tout cela, Lucas Vallerie a pris place durant près d’un mois à bord du désormais célèbre Geo Barents, le navire de sauvetage de MSF qui a fait à plusieurs reprises les gros titres de la presse. Un vrai travail journalistique auquel il a imprimé son regard d’auteur-dessinateur, en décrivant le quotidien des sauveteurs de façon saisissante.

Loin d’être un documentaire convenu, Traversées parvient contre toute attente à captiver le lecteur de bout en bout. Vallerie ne se contente pas de décrire froidement ce qu’il a vécu, mais transforme son témoignage en aventure palpitante, en s’impliquant avec une sincérité très touchante et un réalisme qui nous absorbe littéralement. En côtoyant ces sauveteurs, qui font figure de héros des temps modernes (près de la moitié étant des femmes), l’auteur nous fait vivre des opérations parfois périlleuses qui nous font prendre conscience du désespoir de ces gens, un désespoir si profond qu’il les pousse à risquer leur vie pour traverser une Méditerranée souvent tumultueuse et imprévisible. A ce titre, on retiendra la scène terrible du naufrage page 63, qui provoquera la noyade de 30% des cent passagers d’un frêle esquif gonflable…

Traversées © 2024 Lucas Vallerie (La Boîte à Bulles)

Autre point fort du récit, Lucas Vallerie donne un visage à ces personnes vues souvent par les médias comme des cohortes anonymes, voire par certaines publications extrémistes comme des envahisseurs cautionnant la théorie si chère à certains politiciens démagogues : le fameux « grand remplacement ». Ce faisant, il décrit leur parcours semé d’embuches, le plus tragique étant celui de la Camerounaise Jeannette et sa fille Ina.

L’auteur possède un trait simple et abouti, tout à fait sympathique, avec un sens du détail équilibré pour restituer la réalité de son séjour à bord du navire mais aussi pour aussi pour retranscrire les témoignages de plusieurs réfugiés. Les portraits qu’il donne à voir des sauveteurs ne sont rien de moins que des hommages mérités. Mais les autres qu’il a fait des personnes secourues, bien plus nombreux, provoquent une émotion irrépressible, sans pathos inutile. J’ai moi-même été bouleversé à plusieurs reprises, c’est dire à quel point ce récit comporte une puissance immersive.

On ne trouvera rien qui puisse jouer en défaveur de ce très beau documentaire empreint d’humanité, auquel Lucas Vallerie a même su glisser une touche d’humour, qui contrebalance à bon escient l’âpreté du propos et ne diminue en rien sa force. Aux réfractaires qui argumenteront probablement que l’on ne peut pas accueillir toute la misère du monde, précisons que Traversées se situe à l’écart de tout discours politique. En effet, les équipes du Geo Barents n’ont pour seul rôle d’agir comme tout humain digne de ce nom se devrait de le faire : sauver des vies, point barre. S’opposer à cela ne reviendrait-il pas à promouvoir la non-assistance à personne en danger ?

Traversées – La Route de l’aventure
Scénario & dessin : Lucas Vallerie
Editeur : La Boîte à Bulles
152 pages – 25 €
Parution : 5 juin 2024

Extrait p.24 – Echange entre Margot (chargée des affaires humanitaires), Rahul (S.A.R. Tech sur le pont) et Nabil (logisticien):

M. — La migration est un business très lucratif en Lybie, car pour avoir plus de pouvoir, il faut plus d’armes… pour avoir plus d’armes, il faut plus d’argent… et le trafic d’être humains, ça en rapporte énormément !
R. — Et les rançons sont différentes en fonction de la nationalité ! Un Syrien, par exemple, vaut plus cher qu’un Sénégalais, car leurs familles auront plus d’argent. Il y a des tarifs !
M. — Hmm… oui. Et c’est pareil pour le prix et le type de bateau. Mais évidemment, ça ne garantit en rien une arrivée en Europe !
N. — Alors attends, si je résume bien : on les kidnappe, on les jette en prison où ils subissent les pires horreurs, on demande des rançons à leurs familles, et quand ils veulent fuir le pays, le seul moyen c’est par la mer, alors on leur vend des traversées sur des rafiots de fortune. S’ils se font attraper, ils retournent en prison et ça recommence jusqu’à ce qu’ils meurent ou qu’on les trouve, c’est ça ?
M. — Oui, et rappelons que, selon la Convention de Genève de 1951, il est interdit de renvoyer une personne vers un pays où elle risque de subir la torture ou d’autres graves violations des droits humains. Ce qui est complètement le cas de la Lybie.

 

Traversées © 2024 Lucas Vallerie (La Boîte à Bulles)

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