Ubu roi noyé par le sang

Charly 9 – Richard Guérineau

Charly 9 © 2013 Richard Guérineau (Delcourt)

Cette biographie de Charles IX s’ouvre sur la Saint-Barthélemy, épisode funeste et sanglant de l’Histoire de France qui marqua au fer rouge le destin du jeune monarque, l’entraînant vers une terrible descente aux enfers. S’inspirant du roman de Jean Teulé sur le roi Charles XI, Richard Guérineau en a fait une formidable adaptation en bande dessinée.

charly-9Si le mérite de l’ouvrage revient d’abord à Jean Teulé, qui a effectué un travail de recherche conséquent sur la vie de Charles IX, révélant des faits peu connus de l’Histoire officielle, Richard Guérineau peut se targuer d’en avoir extrait toute la substantifique moelle pour l’accommoder avec brio aux codes du neuvième art. Si cela reste une œuvre de fiction, toutes les anecdotes sont authentiques, selon les propres termes de Jean Teulé, seul le surnom du roi qui a inspiré le titre est inventé. Charly 9 confirme le côté espiègle de l’écrivain qui en outre réhabilite d’une certaine manière ce souverain qui dut endosser seul le fardeau du massacre de la Saint Barthélemy, alors qu’au départ il y était opposé. Encore jeune et malléable, il le fit sous la pression de sa machiavélique mère Catherine de Médicis mais fut rongé ensuite par la culpabilité puis la folie, et ce jusqu’à sa mort, moins de deux ans après le tragique événement.

Le récit en lui-même est vraiment passionnant et devrait rallier même les plus rétifs à l’Histoire. Une qualité renforcée par le traitement graphique plutôt original de Richard Guérineau, dans les limites du style dit « franco-belge ». Ce dernier s’en amuse d’ailleurs beaucoup avec quelques clins d’œil savoureux (Johan et Pirlouit, Lucky Luke), créant un contraste saisissant entre la quête de légèreté du Roi, déplacée mais compréhensible, et une atmosphère très assombrie par le massacre qu’il a lui-même ordonné, à laquelle l’auteur du Chant des Stryges sait insuffler la noirceur nécessaire. La mise en couleur y est pour beaucoup, alternant des styles chromatiques variés tout au long du livre en fonction du contexte, limitée à des dominantes rouge et noir pour les scènes les plus sanglantes. Tout cela produit quelque chose d’extrêmement vivant voire frénétique, ce qui correspond peut-être bien à l’état d’esprit de « Charly », à qui il ne restait que la folie après son acte sanglant.

img022Et c’est bien ce roi ordinaire à la réputation sulfureuse, d’une nature influençable (il faut dire qu’il n’avait que 22 ans lors de la St Barthélemy), dépeint comme amateur de chasse et de poésie, qui risque de marquer le néophyte, et ce pour longtemps. A la lecture de l’ouvrage, on découvre un homme à la fois détestable dans sa violence et attachant dans sa fantaisie et sa fragilité, au fur et à mesure de son glissement vers la paranoïa. En outre, ce roi ne se privait pas de jurer à tout bout de champ et s’adonnait aux joies du sexe de plus en plus ouvertement alors qu’il sentait le souffle de la mort se rapprocher de lui. Peu à peu, le lecteur un tant soit peu sensible se sentira pris d’empathie pour cet être à la dérive, à l’évidence trop jeune pour connaître les affres du pouvoir (surtout dans un tel contexte). Sa déchéance fut aussi courte qu’effrayante, presque surnaturelle, comme si le sang versé lors de la St Barthélemy lui sortait par les pores de la peau, marquée par une solitude déchirante que sa mère dépourvue d’états d’âme ne chercha aucunement à combler. Tout cela est accentué par le dessin, qui rend compte de façon saisissante de la constante métamorphose du souverain tout au long du récit, Tout comme ses cheveux s’ébouriffent avec la folie, ses joues se creusent avec la maladie. Au crépuscule de sa vie, à 23 ans seulement, Charles IX avait l’aspect d’un vieillard.

Cet épisode peu glorieux de l’Histoire de France traité ici nous rappelle l’absurdité des guerres de religion et la nécessité de combattre l’intolérance et l’obscurantisme. Il suffira d’une allusion bien placée (dont je préfère laisser la surprise au lecteur) pour établir une passerelle entre cette époque et la nôtre, qui semble traverser une phase de crispations identitaires peu réjouissantes, en particulier dans le « Royaume » la « République bénie de France » de 2016.

En un mot comme en cent, Charly 9 est une lecture chaudement recommandée. Non seulement par sa qualité graphique et son souci de restituer les faits historiques (les anecdotes sur le jour de l’an, les 1er avril et 1er mai, la mode vestimentaire…), mais aussi par la force du récit et le personnage finalement haut en couleurs de Charles IX. Quant à savoir si cela le réhabilite, chacun aura son avis sur la question…

Charly 9
Scénario et dessin :Richard Guérineau
D’après le roman de Jean Teulé
Editeur : Delcourt
144 pages – 13,95 €
Parution : 29 janvier 2015

Δ Adaptation du roman Charly 9 de Jean Teulé

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