[Reportage] Festival d’Angoulême : de l’air, du révolution’air !

Fresque murale de Marc-Antoine Mathieu (Angoulême)

Le Festival international de bande dessinée d’Angoulême vient de s’achever. Cette 47e édition aura été peut-être l’une des plus médiatisées, marquée par la venue du Président de la République, qui venait inaugurer l’année de la BD, et la mobilisation des auteurs pour défendre leur statut menacé.

Macron dans sa bulle

Macron est donc venu jeudi, mais n’aura pas pour autant fait d’apparition publique, protégé par ses vitres fumées et sa cohorte de CRS. Et pour cause… à l’annonce de son déplacement, les auteurs s’étaient particulièrement mobilisés pour faire entendre leur voix à propos de leur statut précaire. Ils sont venus chercher Macron, mais Macron est resté sourd à leurs appels, évitant scrupuleusement les bains de foules à risque, préférant s’assurer qu’on ne verrait que de belles images bien lisses à la télévision. Heureusement, les réseaux sociaux étaient là pour prendre le relais des grands médias lorsque ces derniers « omettaient » de montrer la réalité…

Les beaux indépendants

En ce qui me concerne, la moisson a été bonne, avec plusieurs nouveautés glanées au Nouveau monde, la bulle des défricheurs de talents. Il y eut aussi de belles rencontres et de chouettes dédicaces. Bonne nouvelle, Serge Ewenczyk m’a confié que Ça et Là allait mieux après une année difficile mais qu’il comptait beaucoup sur la sortie du prochain Backderf pour se refaire une santé. L’auteur de Mon Ami Dahmer étant très apprécié chez nous, on a donc toutes les raisons de rester optimiste. On serait vraiment triste de voir disparaître cet éditeur qui s’est donné pour mission de faire connaître des auteurs non-francophones.

Sarbacane, qui a décidément le vent en poupe, a présenté ses dernières sorties, qui semblent avoir le don de mettre les sens en émoi à tout bédéphile un peu tactile en raison de leur belle qualité éditoriale. Mais si l’emballage est magnifique, le contenu lui aussi est souvent passionnant… Une nouvelle fois récompensé avec le Prix Polar pour No Direction, après une année faste avec son prédécesseur Villevermine et Le Dieu vagabond primé à Quai des Bulles et acclamé par la critique. Félicitations, c’est amplement mérité ! Leur voisin Ici Même fait également de belles choses, et je suis ravi de les voir récompensés cette année avec Acte de Dieu, un ouvrage effectivement très audacieux… Parmi mes chouchous, il y a aussi Presque Lune, qui a déjà été remarqué par le jury angoumoisin en 2018 et 2019. De même, j’aime toujours autant visiter les stands de La Boîte à Bulles et d’Actes Sud. Ils ont de belles propositions qui m’ont fait succomber facilement, à commencer par la nouvelle star de l’éditeur arlésien, Révolution, sacré Fauve d’or 2020.

Belles rencontres et rendez-vous manqués

Sur le coin de table de mon interview manquée

Encore de très belles rencontres cette année, avec notamment Aj Dungo, auteur très attachant de In Waves (Casterman), ainsi qu’Inès Léraud et Pierre Van Hove, les auteurs d’Algues vertes, une enquête édifiante publiée chez Delcourt. Je suis par ailleurs assez dépité d’avoir manqué Michel Rabagliati, l’auteur québécois des aventures de Paul, son double cartoonesque (La Pastèque). Très bêtement, car apparemment, nous étions tous les deux dans la salle de presse de l’Hôtel de ville au même moment. Pour l’attendre, je m’étais même installé sur une table en carton où avait été dessiné un petit crobard très fun par… Rabagliati lui-même, me disant que c’était de bon augure. Eh bien non, ce n’était pas du tout de bon augure, la preuve !! Du coup, j’aurais presque bien embarqué la table en souvenir de ce rendez-vous manqué, mais je ne dois pas être assez fétichiste… Une autre interview fut annulée avec Ludovic Debeurme, qui n’était pas très en forme. Quant à la dernière, avec David B., auteur d’un ouvrage sur André Breton, elle s’est fort logiquement soldée de façon surréaliste, avec la moitié de l’entretien coupée à l’enregistrement… David, recroisé plus tard lors d’une session de dédicace, m’a suggéré d’inventer la partie manquante. Je suis tellement flatté d’inspirer autant la confiance !

Invité de marque du festival, récompensé par un Fauve d’honneur, Robert Kirkman faisait l’objet d’une masterclass et d’une expo, la plus importante jamais organisée sur son œuvre, a-t-il confié, visiblement très flatté. Alors que vient de paraître l’épilogue de The Walking Dead, le scénariste américain a évoqué pendant une heure sa célèbre saga décrivant un monde post-apocalyptique où l’Homme doit apprendre à survivre au milieu des zombies. Il faut dire que les questions tournaient principalement autour de la série culte, même si Kirkman est également l’auteur d’autres productions (Oblivion, Outcast…), certes moins emblématiques.

Un concept nouveau : l’expo-zapping

Etant donné mon timing un peu serré, la plupart des expositions ont été menées au pas de charge, surtout dans les derniers moments où j’ai pu en voir quatre en à peine plus d’une heure ! Toutes étaient dignes d’intérêt, la plus vaste étant celle consacrée à Lewis Trondheim, ce modeste qui affirme en avoir accepté le principe uniquement parce que Thierry Groensteen le lui avait demandé. L’originalité de cette expo est que les murs ont été recouverts de nombreux graffitis de Trondheim, bon nombre étant des réflexions amusantes en forme de coups de gueule bien sentis, une façon pour cet auteur prolixe de prendre part à la révolte en cours dans le métier. De même, les expos sur Pierre Christin et Catherine Meurisse étaient plutôt consistantes, bénéficiant d’une belle scénographie. Quant à la rétrospective sur Calvo, je l’avais trouvée un peu maigre, mais après vérification, j’ai peut-être dû louper deux salles, la raison étant probablement le rythme d’enfer de mes pérégrinations artistiques de fin de séjour, ce qui peut paraître stupide j’en conviens…

Deux jours avant, j’avais pu découvrir le travail (de façon un peu moins sportive tout de même) du précité Kirkman, en m’attachant principalement à la partie Walking Dead. Une expo très pop-art avec mise en scène assez réaliste ! Flippant et sympathique. J’ai également tenté (et j’ai bien fait) la rétrospective consacrée à Yoshiharu Tsuge, un maître japonais du manga très peu connu en France, à l’occasion de la réédition d’une anthologie de sept volumes par l’éditeur Cornélius, qui a pu obtenir les droits. A travers les planches exposées, on découvre un bel univers, souvent onirique, un trait délicat et sensible, sans la violence des mangas plus récents. L’artiste, qui a toujours été un indécrottable pessimiste, sujet à la dépression, a décidé d’arrêter le métier vers la fin des années 80 et de vivre en reclus. Il n’en fallait pas plus pour que son histoire se fasse légende.

Puis, vint le moment où il fallait crever la bulle et tailler la route, direction plein nord vers la capitale, en pensant à ces quatre jours de suspension dans le temps, aux amis retrouvés dans un rituel annuel, à tous ces gens croisés dans les rues d’Angoulême ou dans les allées des tentes d’exposants : visiteurs, amateurs ou professionnels, parfois avec le sourire aux lèvres, juste heureux d’être là, parfois avec la rage au ventre mais des rêves plein la tête, tous unis, avec une certaine bienveillance, par cette même passion qu’est le neuvième art, sous toutes ses formes les plus diverses. Quatre jours qui font du bien, quatre jours passés dans ce hub vers les mondes imaginaires et les autres mondes, ceux à réinventer ou à transformer, bref, ceux qui riment (peut-être) avec « révolution »…

Laurent Proudhon

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Cette année, un Fauve d’or à l’odeur de poudre

Le climat social insurrectionnel de l’Hexagone s’est invité au Festival international de la bande dessinée d’Angoulême, avec le sacre d’une fresque historique, Révolution, signée par deux jeunes auteurs encore inconnus, Florent Grouazel et Younn Locard.

Il ne vous aura pas échappé que l’accueil du Président Emmanuel Macron et de son ministre de la culture Franck Riester à Angoulême, qui s’étaient déplacés pour lancer l’année de la BD, a été plus que mitigé, en particulier pour les auteurs, très remontés concernant leurs rémunérations et leurs droits. Ces derniers restent également très vigilants quant au fameux rapport Racine censé améliorer prochainement leur situation. Il faut rappeler que 50% de la profession perçoivent des revenus atteignant tout juste le SMIC, tandis que 30% vit sous le seuil de pauvreté.

Ce mécontentement s’est répercuté dans l’attribution du Fauve d’Or au premier tome d’une trilogie historique autour de la Révolution de 1789, trilogie baptisée tout simplement Révolution (n’est-ce pas ironique quand on sait que Macron a publié en 2016 un ouvrage intitulé également Révolution ?). L’album a été dessiné à quatre mains par Florent Grouazel et Younn Locard, et publié chez les éditions Actes Sud, généralement reconnues pour la qualité de leurs choix éditoriaux. C’est d’ailleurs un autre ouvrage d’Actes Sud qui reçoit le Prix Jeunesse, Les Vermeilles de Camille Jourdy, déjà chroniqué sur LCOW, qui raconte la déchéance d’un tyran. A noter que le Prix du public revient après un an d’interruption faute de sponsor. Cette année, c’est France Télévisions qui s’y colle, mettant à l’honneur Chloé Wary, une jeune autrice de 24 ans, qui, avec Saison des roses porte le combat féministe en banlieue et dans l’univers du foot.

Femme sauvage et Acte de Dieu, deux autres ouvrages bien appréciés par l’Oncle Will, ont également reçu une distinction, le Prix Tournesol pour le premier et le Prix de l’audace pour le second. Rappelons que le Prix Tournesol, en marge du festival, récompense un ouvrage pour les problématiques écologiques et sociales qu’il développe.

Enfin, c’est Emmanuel Guibert qui reçoit le Grand prix, une belle reconnaissance pour cet auteur talentueux.

Le palmarès du Festival d’Angoulême 2020 :

◊ Fauve d’or : Révolution, tome 1 : Liberté, de Florent Grouazel et Younn Locard (Actes Sud / L’An 2)
◊ Prix spécial du jury : Clyde Fans de Seth (Delcourt)
◊ Prix du public France Télévisions : Saison des roses, Chloé Wary (Editions FLBLB)
◊ Prix de la série : Dans l’Abîme du temps de Gō Tanabe et H.P. Lovecraft (Ki-oon éditions)
◊ Prix révélation : Lucarne de Joe Kessler (L’Association)
◊ Fauve de l’audace : Acte de Dieu, de Giacomo Nanni (éditions Ici Même)
◊ Prix du patrimoine : La Main Verte et autres récits, Nicole Claveloux et Édith Zha (éditions Cornélius)
◊ Prix Jeunesse : Les Vermeilles de Camille Jourdy (Actes Sud)
◊ Fauve Polar SNCF : No Direction, d’Emmanuel Moynot (éditions Sarbacane)
◊ Prix de la bande dessinée alternative : Komikaze #18 (Croatie)

◊ Grand Prix de la ville d’Angoulême : Emmanuel Guibert
◊ Fauves d’honneur : Robert Kirkman, Nicole Claveloux, Yoshiharu Tsuge.

Autres prix :

◊ Prix Schlingo : Cher dictateur, de Fabien Toulmé et Caloucalou
◊ Prix Tournesol : Femme sauvage, de Tom Tirabosco

Révolution, tome 1 : Liberté © 2019 Florent Grouazel et Younn Locard (Actes Sud / L’An 2)

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Fahrenheit 2.0

Préférence système © 2019 Ugo Bienvenu (Denoël Graphic)

Ce thriller futuriste captivant, qui nous emmène dans une France crypto-totalitaire, soulève bon nombre de questions philosophiques passionnantes. Au détriment d’une narration cumulant quelques petites incohérences…

Dans une France futuriste, la révolution numérique semble avoir atteint un palier… Les mémoires sont saturées, l’administration doit faire de la place en supprimant les données les moins consultées. Alors que des trésors culturels sont menacés d’effacement pur et simple, l’agent Mathon va tenter de sauvegarder plusieurs fichiers clandestinement, au péril de sa vie…

C’est sûr, cette bande dessinée, retenue dans la sélection angoumoisine et lauréate du prix ACBD 2020 comporte quelques atouts, notamment par ses thématiques choisies : l’intelligence artificielle, la mémoire, la transmission et le révisionnisme culturel à travers la question du stockage des données. Thriller d’anticipation dans la forme, Préférence Système nous amène à nous interroger sur l’abondance d’informations, qui à l’ère d’internet, devient un sujet majeur. Des informations en tout genre, de la plus futile à la plus consistante d’un point de vue intellectuel, et qui, à travers la moulinette digitale, se transforment en data indigeste, en milliards de pages de données absconses et indifférenciées, qui ne seront plus à la portée de notre pauvre cerveau humain mais uniquement accessibles aux intelligences artificielles d’un futur proche, nous dit-on… Un grand vertige, et une perspective quelque peu angoissante pour la curiosité naturelle de tout Homme aspirant à une connaissance exhaustive des trésors culturels et scientifiques de l’humanité, et peut-être aussi pour notre humanité même…

A l’intérieur de ce récit, vient se greffer une autre problématique : le stockage des données n’est peut-être pas extensible indéfiniment et nécessitera à moment donné de procéder à un tri en éliminant les « indésirables », qui prennent de la place dans les mémoires informatiques sans être jamais consultées. Que devra-t-on conserver, que devra-t-on jeter, et surtout qui va en décider ? Dans l’ouvrage d’Ugo Bienvenu, le point d’accroche est le film culte de Stanley Kubrick, 2001, Odyssée de l’espace, que les autorités ont décidé de supprimer à tout jamais de la mémoire collective de stockage. Pour une raison évidemment fallacieuse, car selon les directives officielles, les films de vacances de Monsieur Duchmoll auraient un taux de vues bien supérieur, correspondant ainsi aux « quotas exigés ».

C’est donc un robot qui sera chargé de conserver clandestinement l’œuvre monumentale, à l’initiative d’un employé du centre de stockage. Celui-ci, grand admirateur du film, va ainsi mettre sa vie en danger en uploadant plusieurs fichiers, dont 2001, dans la mémoire interne de son androïde domestique. En effet, un tel acte est considéré comme un grave délit selon la loi en vigueur. Le robot, lui-même porteur de l’enfant du couple, sera chargé de protéger à la fois la progéniture et les précieuses données, au cas où les choses devraient mal tourner…

Préférence système © 2019 Ugo Bienvenu (Denoël Graphic)

L’histoire est plutôt prenante, avec un rythme allant crescendo mais aussi quelque jolis moments de poésie, et une certaine complicité qui transparaît entre la jeune orpheline et son cyber-précepteur, lui-même apparaissant très humain derrière ses diodes rouges. Tiens, ça ne vous rappelle rien ? La référence à peine voilée à Hal, l’IA de 2001, n’est d’ailleurs pas la seule dans le livre, Bienvenu insérant à plusieurs reprises des citations d’œuvres, notamment de Rimbaud et d’Alfred de Musset, ou encore, pourquoi pas, du chanteur de variétés J.J. Goldman et de La Petite Sirène.

Si l’on décide de voir le verre à moitie plein, Préférence Système est un one-shot recommandable, pour peu que l’on fasse abstraction de cette vague impression de déjà vu que l’on ressent à la lecture de l’ouvrage. Pourtant, ce n’est pas tant le fait que l’on ne peut s’empêcher de penser à 1984 ou encore au Meilleur des mondes, des références tout à fait louables, qui font tiquer. La faille serait plutôt à chercher au niveau de la crédibilité. Ugo Bienvenu aurait peut-être pu creuser davantage sa narration. En s’attachant au fond, il semble avoir négligé la forme et le contexte, notamment politique, de ce récit d’anticipation, faisant qu’on a du mal à croire que cela puisse se dérouler dans une France très proche temporellement. Un peu comme si on nous disait : en 2025, chaque foyer aura son propre robot domestique qui servira de matrice à ses progénitures. La religion aura fait un retour en force, le pouvoir sera totalitaire, et si par malheur vous enfreignez la loi en piratant des données interdites, vous serez désintégré aussi sec par les services secrets… Difficile de souscrire à cette vision clichetonnante et à vrai dire pas très crédible, faisant totalement l’impasse sur la question environnementale. De plus, le dessin, malgré ses qualités et ses trouvailles, reste conventionnel et un peu froid, concourant peut-être à l’absence d’émotion qui imprègne l’histoire. Passionnante d’un point de philosophique, superficielle dans son élaboration. Tel est le léger hiatus qui caractérise cette œuvre où domine un sentiment d’inachevé.

Préférence système
Scénario & dessin : Ugo Bienvenu
Editeur : Denoël Graphic
168 pages – 23 €
Parution : 3 octobre 2019

Grand Prix de la Critique ACBD 2020

Extrait p.13 – les états d’âme d’un employé du centre des archives en compagnie de l’agent Yves Mathon :

« C’est quand même dingue ce qu’on entasse, ce qu’on accumule, ce qu’on classe, ordonne, organise… Tu rends compte qu’il n’y a pas si longtemps, il était possible d’avoir lu tous les bons livres, vu tous les bons films… Il faudrait mille vies pour visionner ne serait-ce qu’un fragment de ce qu’on stocke ici …

Ça fout le tournis… à l’époque, on se définissait par ce qu’on connaissait. Aujourd’hui, c’est ce qu’on ne sait pas qui nous définit. Tout est devenu trop compliqué… Nous ne savons même plus de quoi les choses sont faites. »

Préférence système © 2019 Ugo Bienvenu (Denoël Graphic)

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Du traitement de l’homosexualité sous Mussolini

Au pays des vrais hommes © 2019 Lucas de Santis & Sara Colaone (Ici Même)

Ici Même a décidé de donner une seconde vie à ce roman graphique publié en 2010. Une initiative plus que louable à une époque où les haines semblent ressurgir de tous les côtés…

   Rocco et Nico souhaitent tourner un film sur le sort réservé aux homosexuels durant l’Italie des années 30. Leur seul témoin, âgé de 75 ans, est Antonio, dit Ninella. Mais le vieil homme n’est pas disposé à se livrer aussi facilement aux deux jeunes reporters, de peur sans doute de raviver des plaies pas vraiment cicatrisées… Ce huis-clos tendu va ainsi nous révéler, à travers le récit émouvant de Ninella, un pan méconnu de l’Histoire italienne : les centres de confinement pour homosexuels sous Mussolini.

Chacun sait que dans l’Allemagne nazie, les homosexuels étaient déportés. En Italie, ce n’est pas parce qu’on en parle pas – ou si peu – que la question a pour autant été éludée par Mussolini. Si celui-ci s’est opposé à l’introduction d’une législation homophobe, c’est paradoxalement parce que selon lui, « les Italiens étaient trop virils pour être homosexuels » ! Alors ceux qui se laissaient aller à leur penchant honteux, il a préféré les mettre à l’écart, discrètement, loin des tribunaux, sur une île au sud du pays, croyant circoncire le mal comme on cache la poussière sous le tapis… Ils n’étaient pas spécialement maltraités par leurs gardiens, mais les conditions de vie étaient rudimentaires, ils manquaient de tout et connaissaient souvent la faim

Malgré toute la sincérité de la démarche des auteurs, on peut aussi ne pas être touché par l’histoire. Si les personnages peuvent être attachants et que l’histoire d’amour entre Ninella et Mimi est magnifiée par un romanesque que n’aurait pas renié Jean Genet, l’émotion ne sera pas forcément au rendez-vous. Est-ce dû au graphisme, certes loin d’être désagréable mais peut-être un brin trop esthétisant, au détriment de l’expressivité des personnages ? Est-ce dû à la retenue manifestée par les auteurs dans leur souci de ne pas trahir les propos du vieil homme et vis-à-vis de la responsabilité qui était la leur ? Et pourtant, du côté de la narration, rien à redire, cela se lit plutôt bien…

Reste l’intérêt historique d’un tel témoignage, grâce auquel on se rend compte que les gays italiens de cette époque avaient déjà une conscience claire de leur identité dans un contexte particulièrement hostile, où tout semblait se liguer contre eux, qu’il s’agisse du machisme ambiant, du catholicisme étouffant ou du fascisme réprimant…

Au pays des vrais hommes
Edition re-traduite et augmentée*
Scénario : Luca de Santis
Dessin : Sara Colaone
Editeur : Ici Même
176 pages – 26 €
Parution : 22 novembre 2019

*première édition publiée chez Dargaud le 22/01/2010, sous le titre En Italie, il n’y a que des vrais hommes.

Au pays des vrais hommes © 2019 Lucas de Santis & Sara Colaone (Ici Même)

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Into the wild woman

Femme sauvage © 2019 Tom Tirabosco (Futuropolis)

L’effondrement a finalement eu lieu, et plus vite que prévu… Fuyant les villes ou règne la répression, une jeune rebelle va faire, dans une nature préservée du monde civilisé, une rencontre extraordinaire qui va bouleverser sa vie…

L’originalité de ce récit d’anticipation est qu’il prend comme point de départ géographique les États-Unis sous la présidence Trump (jamais nommé mais désigné de façon implicite) et nous fait basculer dans une réalité angoissante qui a vu le système s’écrouler, en proie aux catastrophes et au chaos social que le gouvernement tente de contenir par une répression féroce. Nous allons ainsi suivre l’échappée d’une jeune femme qui va tenter de rejoindre, avec sac à dos et couteau de survie, l’État du Yukon, où s’est établie une communauté rebelle. En traversant des étendues sauvages où elle devra se méfier autant des animaux que des rares humains, elle fera une rencontre extraordinaire qui transformera sa fuite en véritable quête initiatique…

Avec cette fiction bien menée qui fleure bon les grands espaces d’Amérique du Nord, Tom Tirabosco nous plonge dans un univers intemporel, tel une oasis où le temps semble s’être arrêté aux origines de l’humanité. Semblant surgir de la nuit des temps, cette « femme sauvage » aux dimensions hors-normes, sorte de chamane dont l’apparence évoque un croisement entre le yéti et Big Foot, va apporter une belle dimension fantastique à l’histoire. Silencieuse ou muette, ne s’exprimant que par gestes ou par grognements, elle ne dévoilera rien de ses origines, se contentant d’entourer notre jeune héroïne de son aura protectrice, lui permettant de s’inventer une nouvelle vie où la technologie a totalement disparu. Dans l’immense grotte qui leur sert d’habitat, ces deux femmes solitaires vont nouer une amitié solide où les mots sont devenus inutiles et seule la tendresse prévaut, ce qui donnera lieu à des scènes magnifiques, en particulier celle de l’accouchement.

Le dessin semi-réaliste au monotype de Tirabosco, tout à fait atypique, procure toujours autant de plaisir, par sa rondeur et cet aspect pictural et authentique. Le noir et blanc se suffit largement à lui-même, évacuant l’idée même d’une colorisation qui semblerait presque déplacée ici.

Derrière ce retour aux sources romancé et radical, Femme sauvage traite en filigrane, par la voix de la jeune rebelle en révolte et pourtant non dénuée de lucidité, d’un sujet de plus en plus brûlant et de moins en moins « science-fictionnesque » : l’effondrement de notre système, dont on commence à voir les premiers signes après avoir assisté à ses causes depuis quelques décennies déjà. L’auteur fait clairement référence au magnifique film de Sean Penn, Into the Wild, lui-même inspiré des écrits d’Henry David Thoreau, par ailleurs cité dans le récit. Ce très beau one-shot semble être passé quelque peu inaperçu en France à sa sortie l’an dernier et c’est tout à fait regrettable, car cet artiste à part qu’est Tom Tirabosco mériterait vraiment une plus grande visibilité chez nous, comme en Suisse (son pays) ou en Belgique où il est très apprécié.

Femme sauvage
Scénario & dessin : Tom Tirabosco
Editeur : Futuropolis
240 pages – 25 €
Parution : 8 mai 2019

Angoulême 2020 : Prix Tournesol (prix de l’album écolo)

Extrait p.3-9 :

« La fin d’un monde… Son effondrement. Tu me l’avais prédit. J’avais rigolé. Je pensais : nous sommes dans un pays libre. Tu me disais : « Regarde en face le vrai visage du capitalisme ! ». Il faut reconnaître qu’on s’est bien endormis durant toutes ces années… Normal que l’autre psychopathe se soit emparé de la Maison blanche. Lui est sa bande de tarés, ils n’ont fait qu’accélerer l’effondrement. Depuis la dernière insurrection, le gouvernement a décrété l’état d’urgence et les Rebels ont dû se réfugier au Canada.

Toi, tu participais depuis longtemps aux meetings des Rebels. Ton milieu familial t’avait mieux préparé que moi. La résistance, les manifs, tous ces trucs d’une autre époque. Le capitalisme, ça fait maintenant pas mal de temps qu’il a pris le contrôle de nos têtes. Son avidité a fini par se substituer à notre intelligence, par ronger le peu d’humanité qu’il nous restait. La connerie et la peur de l’autre nous ont pétrifié devant nos écrans. Aujourd’hui, la machine s’est grippée… Durablement. »

Femme sauvage © 2019 Tom Tirabosco (Futuropolis)

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Va-t-en, vilain chat-tyran !

Les Vermeilles © 2019 Camille Jourdy (Actes Sud BD)

Un conte satirique rafraichissant sur la comédie du pouvoir qui réjouira petits et grands. Avec un Ubu Matou prétentieux et cruel, qui, à force d’emprisonner tout ce qui bouge, sera remis en boîte à son tour !

Lors d’un pique-nique en forêt, la petite Jo, échappant à la surveillance de ses parents, va ouvrir une porte spatio-temporelle, ce qui la conduira au « pays des Vermeilles ». Dans ce pays imaginaire, le petit peuple bigarré de la forêt va devoir s’unir contre la tyrannie de l’odieux empereur Matou, reclus dans son château de pacotille, qui emprisonne tous ceux qui ne sont pas d’accord avec lui et collectionne les vermeilles, de magnifiques chevaux sauvages aux mille couleurs… Décidée à libérer ses amis des geôles du tyran, Jo va se voir entraînée dans une aventure extraordinaire où mille dangers l’attendent…

Un conte satirique rafraichissant sur la comédie du pouvoir qui réjouira petits et grands. Avec un Ubu Matou prétentieux et cruel, qui, à force d’emprisonner tout ce qui bouge, sera remis en boîte à son tour !

Avant tout illustratrice de livres jeunesse, Camille Jourdy avait fait une incursion remarquée dans la BD avec plusieurs récompenses en 2009 pour Rosalie Blum, un ouvrage adapté depuis au cinéma. Cette fois, elle revient avec une quatrième BD, qui à peine sortie, se voit déjà couronnée par une Pépite au Salon du livre jeunesse de Montreuil.

Camille Jourdy, c’est d’abord un univers. Un univers en phase totale avec le monde de l’enfance, un monde un peu loufoque, rafraîchissant et plein d’humour, où l’imagination est le maître mot, avec de nombreuses circonvolutions scénaristiques qui progressent tel un tourbillon mû par l’énergie de l’âge tendre. Et le minimalisme du trait enfantin appliqué aux personnages, loin d’être une gêne, laissera au contraire à chacun la liberté d’adapter à son propre imaginaire l’univers incroyablement riche de l’autrice. On est par ailleurs bluffé par les planches « grand-angle » très variées, superbement mises en couleur, que permet la curiosité insatiable de la petite Jo, qui, telle une Alice des temps modernes, « ne tient pas en place » au grand dam de ses parents et ne pense qu’à explorer le monde…

Les vermeilles en question, ce sont des créatures hybrides entre le cheval sauvage et la licorne, qui ont la particularité d’être de couleurs différentes. À cet égard, on est infiniment reconnaissant à Camille Jourdy de n’avoir pas réutilisé la désormais trop classique licorne, qui, de chimère féérique rare autrefois, s’est transformée aujourd’hui une vulgaire poupée de plastoc présente dans toutes les chambres de fillettes, grâce aux lois du merchandising mièvre et aux dents longues. Et ce sont ces chevaux colorés qui vont, sous la houlette de la jeune héroïne, renverser de son trône l’odieux et cruel empereur Matou qui exigeait que le monde soit à son image en traitant ses sujets comme de vulgaires pions. Et aussi rapidement qu’un château de cartes pourrait s’écrouler, le roi d’opérette finira nu… En lisant entre les lignes, on peut en déduire aisément que l’autrice, en plus des petits messages disséminés ça et là, notamment sur la perte de l’innocence, revendique l’imagination contre le totalitarisme sous toutes ses formes. C’est cette métaphore puissante qui achève de faire des Vermeilles un livre jeunesse au ton moderne, hautement recommandable à tous les enfants, et qui plaira sans doute à leurs parents estimant peut-être avoir grandi trop vite…

Les Vermeilles
Scénario & dessin : Camille Jourdy
Editeur : Actes Sud BD
156 pages – 21,50 €
Parution : 2 octobre 2019

Angoulême 2020 : Prix Jeunesse
♦ Pépite BD du Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil 2019

Les Vermeilles © 2019 Camille Jourdy (Actes Sud BD)

Extrait p153-155 – Comptine :

« C’est l’histoire d’une colère assagie,
D’une enfant qui grandit
Le bleu du soir envahit la forêt
C’est l’heure des loups, des feux follets
L’heure de rentrer, de se retourner
Demain on pourra encore jouer
Aux billes, aux cartes, à la poupée
Aux cow-boys, aux brigands, aux bagarres pour semblant

Ainsi va la vie,
Et si un jour te prend l’envie
De faire une fugue pleine d’aventures, de rêves et de merveilles
Viens faire un tour dans la forêt des Vermeilles… »

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Une vague d’amour bouleversante

In Waves © 2019 Aj Dungo (Casterman)

Aj Dungo a dédié ce livre à sa girlfriend, morte à l’âge de 25 ans des suites d’un cancer incurable. Une œuvre que la pudeur et l’élégance rendent encore plus émouvante, un énorme coup de cœur…

Juste avant d’être emportée par la maladie, Kristen avait demandé à son petit ami de la faire continuer à exister par son dessin. Aj a tenu sa promesse et délivre aujourd’hui ce magnifique chant d’amour à celle qui avait la passion du surf, un chant apaisant inspiré par le va-et-vient des vagues …

Si le surf lui sert de fil rouge, In Waves est d’abord le livre d’un deuil. Comme le précise l’auteur en postface, ll n’est pas « expert en matière de surf », se définissant plutôt comme « amateur enthousiaste, que les grandes figures du surf inspirent ». Et d’évoquer cette obsession en commun « de chevaucher les vagues, ce profond respect pour l’océan, et le cœur brisé ». Un cœur brisé par la mort de sa petite amie.

Il n’est donc nullement nécessaire de s’intéresser au surf pour apprécier ce très beau roman (autobio-)graphique, qui du coup nous fait voir cette discipline sous un jour nouveau, loin des clichés faciles sur les beaux gosses un peu benêts passant leur journée à se faire admirer par des meutes de filles éperdues. Nous sommes ici dans un registre très différent, beaucoup plus grave, plus mélancolique aussi. Aj Dungo évoque ici la maladie de sa petite amie Kristen, disparue bien trop tôt après des années de lutte pour rester en vie.

Quel rapport entre le surf et la maladie me direz-vous ? On le comprend dès le début du livre, où tous les amis de Kristen se sont réunis sur la côte à l’occasion de son anniversaire pour la voir surfer, alors que celle-ci apparaît déjà passablement affaiblie. L’auteur, qui ne l’avait jamais vue sur une planche, connaissait sa passion pour ce sport qu’elle ne pratiquait presque plus depuis que son cancer avait été diagnostiqué. Aj Dungo va ainsi utiliser la passion de la jeune fille pour construire un récit alternant l’histoire du surf et la descente aux enfers de Kristen. Et contre toute attente, ce parti pris fonctionne formidablement bien, avec un code couleur bichromique pour chaque versant du récit, bleu-vert pour raconter l’intimiste, sépia pour évoquer le sport et ses figures. Et les deux narrations, en s’entrecoupant de la sorte, finissent par produire une alchimie inattendue, un rythme harmonieux, régulier et apaisant comme peuvent l’être le bruit des vagues… ce qui contribue sans nul doute à alléger un récit au thème pas forcément très joyeux. L’auteur nous épargne tout pathos inutile, se contentant de nous livrer sa propre expérience, celle d’un amour pur, avec pudeur et sensibilité.

In Waves © 2019 Aj Dungo (Casterman)

Très graphique, le dessin est d’une sobriété exemplaire, avec une ligne épurée où chaque trait est à sa place, sans surcharge, comme une évidence. Un peu comme si la mer avait guidé le crayon d’Aj Dungo, d’une fluidité et d’une douceur infinie, même si l’on peut imaginer la tempête qui a précédé… Et quand arrivent les dernières pages, on se dit que l’auteur n’a pu concevoir cette œuvre tout seul, et que la personne qui l’a aidé vit forcément en lui… comme une évidence.

In Waves parvient ainsi à nous toucher au plus profond de nous-mêmes. L’histoire de Kristen, cette jeune fille profondément amoureuse de la vie, frappée injustement par une maladie qui « se jouait d’elle », nous brise le cœur à nous aussi. Elle constitue un exemple admirable de courage pour chacun et une leçon pour tous les bien-portants grognons centrés sur leur petite personne. Loin d’être une vague bluette, Ce bel ouvrage nous submerge telle une vague émotionnelle puissante, nous rendant à la fois plus humble et plus fort, plus proche de l’essentiel.

In Waves
Scénario & dessin : Aj Dungo
Editeur : Casterman
376 pages – 23 €
Parution : 21 août 2019

Prix de la BD Fnac 2019

Extrait – Hiver 2008, Lakewood, Californie :

« Le ciel était pur ce soir-là. Les étoiles brillaient. Bien au-delà de la pollution lumineuse. On avait prévu de se retrouver à la nuit tombée.

Elle était seule chez elle. Mais trop nerveuse pour me laisser entrer. Ses parents n’allaient pas tarder à revenir.

On est restés longtemps blottis comme ça. Elle sentait la fleur de poirier. Elle était sublime. Même dans son pyjama. J’aurais pu vivre cet instant pour l’éternité.

Mes yeux ont suivi l’arête de son nez. La ligne fine de ses sourcils. Elle avait les yeux couleur d’ambre. Elle était parfaite.

La lumière des phares a dissous notre étreinte. Ses parents étaient rentrés. Et je me suis retrouvé seul dans le noir. Avec la pluie pour seule compagne.

Huit ans plus tard… Kristen m’abandonnerait de la même façon. Précipitamment, sans crier gare. Avec l’eau comme seul réconfort. »

In Waves © 2019 Aj Dungo (Casterman)

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