Gaffe aux GAFAM !

Dans l’ombre de la peur – Le Big Data et nous © 2017 Michael Keller et Josh Neufeld (Editions Ça et Là)

Vous êtes un utilisateur chevronné des réseaux sociaux, champion du post en rafale et compulsif du like ? Vous ne craignez pas l’utilisation de vos données personnelles parce que vous dites n’avoir rien à vous reprocher et qu’en plus vous ne faites pas de politique ? Cet ouvrage risquerait bien de modifier votre vision des choses…

ienvenue dans l’univers impitoyable du Big Data, le « pétrole du XXIe siècle » ! Grâce aux auteurs, le journaliste Michael Keller et le dessinateur Josh Neufeld, qui sont allés interroger des spécialistes et chercheurs dans le domaine, on comprend que, bien plus que nos opinions politiques, ce sont nos actions quotidiennes les plus banales qui intéressent les géants du web, les GAFAM. De plus en plus, l’internaute est suivi à la trace, que ce soit en naviguant innocemment sur son smartphone ou par l’utilisation de ses objets connectés qui tendent à proliférer. Ces multinationales, qui prennent de plus en plus l’ascendant sur les États, vous connaitront bientôt mieux que vous ne vous connaissez vous-même, grâce à leurs algorithmes puissants qui leur permettent d’accumuler quantité de données, un phénomène dont on commence à peine à percevoir les enjeux et les risques. Un jour peut-être, vous pourriez être privé d’assurance ou on vous refusera un crédit immobilier parce qu’on jugera votre santé défaillante ou votre comportement à risque…

Josh Neufeld, co-auteur de La Machine à influencer donne à cette enquête dense et touffue un tour ludique par son style de dessin très proche de Scott McCloud. Le tout est passionnant et terrifiant à la fois. Une des solutions pour protéger sa vie privée selon un des experts interrogés : désactiver la géolocalisation sur son téléphone, ne pas être sur Facebook ! Que l’on soit disposé à le faire ou non, cette petite BD donne à réfléchir et fournit quelques pistes pour naviguer sur Internet avec plus de circonspection.

Dans l’ombre de la peur – Le Big Data et nous
Scénario : Michael Keller
Dessin : Josh Neufeld
Editeur : Ça et Là
56 pages – 14,50 €
Parution : 14 mars 2017

Extrait p.40 – Discussion entre Michael Keller et Josh Neufeld :

« Peppet a entendu parler d’une société de crédit qui aurait mis au point un score de conduite automobile dont elle se servirait pour déterminer ton niveau de solvabilité. Si elle voit que tu es bon conducteur, elle en conclura peut-être que tu as un moindre risque de défaut de paiement.
— Mais ce n’est pas évident.
— Exactement ! C’est tellement évident que ça en paraît stupide, alors pourquoi est-ce que ça ne sa fait pas déjà ? Mais Peppet dit que, si on y réfléchit bien, cela conduit à un monde complètement différent de celui qu’on connaît. Imaginons que quelqu’un développe des corrélations similaires entre tes données Fitbit et ton indice de solvabilité. Les gens qui ne pratiquent pas d’activité physique de façon assidue sont en moins bonne santé. Peut-être qu’ils ne remboursent pas leurs prêts. Donc tu n’as plus droit à un prêt immobilier parce que tu n’est pas allé au club de gym pendant six mois. Ou parce que tu as freiné trop fort trop souvent. »

Dans l’ombre de la peur – Le Big Data et nous © 2017 Michael Keller et Josh Neufeld (Editions Ça et Là)

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Jungle Fever

Malaterre © 2018 Pierre-Henry Gomont (Dargaud)

Colérique, alcoolique, noceur, manipulateur, égocentrique, en un mot invivable. Les qualificatifs péjoratifs ne manquent pas pour définir Gabriel Lesaffre, le personnage principal de cette fresque familiale épique. Celui-ci va entraîner ses deux ainés dans un projet hasardeux, sans états d’âme pour son ex-femme restée à Paris avec son plus jeune fils. Son but : restaurer un vaste domaine ancestral situé en pleine forêt équatoriale… Mais derrière l’armure, détestable et fascinante, quel homme y a-t-il vraiment ?

quarante ans, Pierre-Henry Gomont est devenu, en l’espace de de six albums publiés en moins d’une décennie, une figure incontournable du 9ème art, et ce dernier opus ne fait que confirmer ce statut. Si Pereira prétend, qui avait rencontré un certain succès, était une adaptation de roman, Malaterre relève plutôt de l’autobiographie. En effet, pour concevoir ce one-shot, l’auteur s’est inspiré de sa propre famille tout en resituant les événements et les lieux par rapport à la réalité, les personnages de l’album étant eux-mêmes « des agrégats de personnages réels », comme il le dit dans une interview.

Avec un scénario extrêmement bien charpenté, des personnages également très bien campés, P.-H. Gomont réussit à nous embarquer totalement dans cette « aventure » au parfum d’exotisme, en majeure partie grâce à ce personnage haut en couleurs qu’est Gabriel Lesaffre et qui constitue la force gravitationnelle du récit, omniprésent même dans les scènes où il est absent. Tout détestable soit-il, l’homme exerce une fascination puissante sur son entourage, sans que l’on puisse vraiment l’expliquer. En premier lieu, ses deux aînés, arrachés à leur mère suite à une action en justice du père pour obtenir leur garde, alors que ce dernier, aimant l’argent et la vie facile, a rarement été présent dans le passé. La mère restera seule à Paris avec le plus jeune enfant, les aînés Mathilde et Simon suivant leur père sans broncher vers cette destination exotique, l’Afrique équatoriale, dont ils ne connaissent rien. Une fois sur place, ils découvriront en pleine jungle le vaste domaine que Gabriel a racheté suite à la faillite des illustres aïeux dans les années 1920 : une imposante demeure coloniale, une serre monumentale ainsi qu’une scierie. Gabriel s’est mis en tête de restaurer et entretenir le patrimoine familial pour le léguer plus tard à ses enfants, dont il exige en retour qu’ils en soient les dignes héritiers. Dans les premiers temps, ceux-ci seront vite envoûtés par la beauté des lieux et l’environnement luxuriant. Une nouvelle liberté va s’offrir à eux dans cet endroit paradisiaque, contrastant fortement avec la grisaille parisienne. Très vite, ils seront contraints par leur père de suivre leurs études dans le lycée français d’une ville côtière. Plus ou moins livrés à eux-mêmes, ces adolescents s’endurciront au contact de leurs nouveaux amis, et feront malgré eux l’apprentissage de la vie, sans parents, préférant leur nouvelle vie à un retour à Paris, même s’ils finissent par honnir ce père caractériel. Absent comme à son habitude, Gabriel ne les verra plus qu’occasionnellement. En effet, obsédé par son projet, il dirige de façon chaotique le domaine, en jouant plus sur l’esbroufe qui lui a d’ailleurs permis de s’enrichir que grâce à ses compétences de gestionnaire, plus que limitées. Et d’avance, on pressent que tout cela est voué à l’échec…

Côté dessin, on est servis ! P.-H. Gomont maîtrise parfaitement son coup de crayon. Par les poses ou les expressions du visage, il sait faire ressortir les traits de caractère et les humeurs des protagonistes. À l’image du tumultueux Gabriel, le mouvement est permanent dans cette épopée virevoltante. De façon pertinente et audacieuse, l’auteur exploite pleinement les codes de la BD. C’est surtout la représentation du père qui frappe le lecteur. Les yeux exorbités de Gabriel et son visage émacié trahissent son désordre intérieur, renforcés par cette cigarette crachant des flammes plutôt que de la fumée, telle une extension organique de lui-même.

L’ambiance graphique est bien différente du placide Pereira prétend. Tour à tour lumineux et sombre, l’environnement exotique, très bien représenté dans son foisonnement, accompagne parfaitement cette histoire de passion humaine où les gouffres psychiques ne sont jamais loin. Inévitablement, on pense à l’œuvre de James Conrad, Au cœur des ténèbres, où là encore la jungle africaine semblait agir comme révélateur des pulsions enfouies de l’Homme blanc. Une jungle réfractaire et incompatible avec l’esprit de conquête, qui finit toujours par engloutir ceux qui cherchent à la dompter, telle une malédiction lancée par les dieux de la forêt. Et Gabriel n’y échappera pas davantage, malgré toute l’énergie qu’il aura déployée pour maintenir à flot son frêle esquif « mal sur terre », perdu dans l’immensité forestière.

Malaterre © 2018 Pierre-Henry Gomont (Dargaud)

Il faut ajouter à tout cela la plaisante tournure littéraire des textes, qui contribue à ériger Malaterre comme une référence parmi tout ce que le roman graphique a produit de meilleur. D’ailleurs, le talent narratif dont fait preuve Gomont n’est pas sans rappeler le maître dans sa catégorie, j’ai nommé Will Eisner… L’émotion n’est pas absente, en particulier vers la fin, et celle-ci est d’autant plus puissante qu’elle reste sobre, sans pathos. Car au final, le personnage de Gabriel révèle un côté attachant avec sa  folie et ses paradoxes, une fragilité qu’il masque bien souvent derrière sa colère. Ses enfants, dans leur détestation commune, réalisent qu’au fond ils l’aimaient ce père que l’on voit mourir au début de ce récit en forme de flashback. Un père hors du commun qui suivait ses instincts envers et contre tout, en lutte contre tout le monde mais aussi contre lui-même.

Que l’on aimerait avoir à lire plus souvent de tels ouvrages ! Symbiose parfaite entre bande dessinée et littérature, cet album flamboyant place la barre très haut, ne négligeant aucun aspect tant dans le fond que dans la forme. Pour faire simple, P.-H. Gomont nous offre avec Malaterre un véritable chef d’œuvre à qui l’on peut souhaiter tout le succès qu’il mérite.

Malaterre
Scénario & dessin : Pierre-Henry Gomont
Éditeur : Dargaud
192 pages – 24 €
Parution : 14 septembre 2018

Grand prix RTL 2018

Extrait p.26-27-28 – Le départ :

« Quelques jours avant la rentrée scolaire, Claudia reçoit un nouveau courrier : c’est le coup de grâce. Elle apprend que ses enfants sont partis s’installer avec leur père à plus de 5 000 kilomètres de chez elle, qu’ils lui ont sciemment dissimulé ce projet, et partant, qu’ils lui ont menti, droit dans les yeux, tout au long de l’été.

Les enfants se souviendront toute leur vie de la première fois qu’ils ont posé le pied sur le tarmac. La matière lourde et visqueuse de l’air, une vague odeur de fruits pourris. La lumière sourde. Tout cela est pour eux d’un exotisme radical.

Autour d’eux, les peaux étaient noires, tendues et luisantes. C’était moite, c’était suave, ça avait le goût du mystère. Ils se sentaient comme deux petites souris roses et molles. »

Malaterre © 2018 Pierre-Henry Gomont (Dargaud)

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Une relique pour les fans

La Citadelle aveugle © 1989 Moebius (Les Humanoïdes Associés)

Cet album est un recueil d’histoires courtes produites dans les années 70. Provoquant l’ire des puristes, certaines ont été colorisées afin de correspondre au goût du public américain qui l’a découvert à partir de 1986. Les voici republiées vingt ans après leur unique occurrence en France et à la demande de l’auteur.

’avoue ne pas bien connaître Jean « Moebius » Giraud, souvent acclamé comme l’une des ultimes références du neuvième art pour avoir influencé bon nombre d’auteurs dans la BD européenne. Il y a une bonne décennie, j’avais voulu le découvrir à travers L’Incal, son œuvre la plus emblématique avec Blueberry. Et à dire vrai, cette série ne m’aura pas laissé une impression indélébile.

Et ce n’est pas ce recueil qui va changer mon impression et me faire rentrer dans le cercle des adorateurs. D’abord, il faut dire que je ne suis pas fan d’histoires courtes (pas plus que de nouvelles en littérature). Ensuite, on a affaire ici à un catalogue très disparate d’un point de vue graphique, et ces histoires fantastiques ne sont franchement pas folichonnes, parfois à la limite du compréhensible, avec des fins en queue de poisson. Ce n’est pas tellement au niveau de l’imagination que se situe le problème, mais plutôt dans la forme. Je vais certainement faire hurler les fans, mais je ne trouve rien d’extraordinaire dans le dessin, surtout avec ces couleurs psychédéliques douloureuses pour la rétine. La construction de ces récits semble relever de l’improvisation, et le tout fait un peu daté.

Je devrais me réjouir du fait qu’un auteur européen ait séduit les Américains, mais si tout est à l’avenant, je ne cache pas mon étonnement. A noter que cet album fait un peu doublon avec L’Homme est-il bon ?, autre recueil d’origine où l’on retrouve La Citadelle aveugle et Ballade. Pour ma part, je vois ça davantage comme une curiosité destinée aux fans. (août 2014)

La Citadelle aveugle
Scénario & dessin : Moebius
Éditeur : Les Humanoïdes Associés
56 pages – 18,99 €
Parution : Août 1989
Édition originale dans la collection Pied Jaloux
Réédition en Mars 2012

La Citadelle aveugle © 1989 Moebius (Les Humanoïdes Associés)

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Faut-il se perdre pour mieux se retrouver ?

Sacha et Charlie, deux jeunes frères, font une croisière avec leurs parents. Au plus fort d’une tempête, le bateau sombre et Sacha se réveille seul sur une plage déserte. Celui-ci va vite découvrir que l’île où il a échoué est peuplée de créatures fantasmagoriques. Quant à son cadet Charlie, il sera recueilli par la jeune Rose dans une contrée enneigée où ils devront se défendre contre une horde de loups maléfiques. Les deux frères pourront-ils se retrouver ?

Fidèle à elle-même, la collection Métamorphose nous propose un bel objet éditorial. Une fois encore, les auteurs et leur travail sont superbement mis en valeur. La dessinatrice Anne Montel et le scénariste Loïc Clément n’en sont pas à leur première collaboration, tous deux étant spécialisés dans les livres jeunesse.

vec ces Chroniques de l’île perdue, le duo traite des relations complexes qui peuvent exister entre un petit frère et son aîné. Et incontestablement il y a ici comme un petit air de vécu doublé d’une sincérité dans le propos. Pour raconter l’histoire de ces deux frères séparés par une tempête, les auteurs sont allés prospecter dans les recoins les plus enfouis de leur imaginaire poétique débridé, en jouant sur le contraste et les effets de miroir. D’un côté, il y a Sacha, le grand frère, qui se retrouve sur une île tropical accueillante (du moins au début), et de l’autre, Charlie, le petit frère, propulsé dans un univers sombre et hivernal, sous la menace constante de « loups-cauchemars », terrifiantes émanations noires et belliqueuses. Charlie va tenter de survivre dans ce monde hostile sous la protection d’une jeune fille, Rose, la confidente que son frère ainé n’a pas su être… Quant à Sacha, les souvenirs de son jeune frère vont lui revenir à l’esprit, non sans une certaine culpabilité, car en effet, il n’a pas été toujours tendre avec Charlie… Sa culpabilité croissante sera alimentée par les étranges entités peuplant l’île (notamment les trois Moaïs et les Doudous). Au fil de l’histoire, celles-ci se montreront de plus en plus malveillantes et agressives, renforçant chez Sacha le désir croissant de retrouver son frère, qu’il a l’impression d’avoir abandonné…

A l’image du récit, l’univers graphique d’Anne Montel est foisonnant, compensant d’une certaine manière un trait en « pattes-de-mouches » enfantin et schématique, mais on sent chez celle-ci la volonté de bien faire, notamment par une colorisation à l’aquarelle très soignée.

Cette production, qui s’adresse donc au jeune public sans les prendre pour des crétins, est loin d’être inintéressante et pourtant, on ne ressort pas réellement conquis…Cette dernière aurait-elle les défauts de ses qualités ? Si les auteurs ont laissé libre court à leur fantaisie, tant dans la narration que dans le dessin, le lecteur pourrait toutefois ressentir une certaine lassitude vis-à-vis de ce trop-plein visuel et ces circonvolutions scénaristiques qui empèsent le récit, au final trop complexe pour être réellement marquant. L’objet, qui reste tout de même une œuvre très personnelle, aurait mérité un élagage à la fois sur la forme et sur le fond.

Chroniques de l’île perdue
Scénario : Loïc Clément
Dessin : Anne Montel
Éditeur : Soleil
Collection : Métamorphose
112 pages – 18,95 €
Parution : 26 septembre 2018

Extrait p.3-4 – Sacha raconte le naufrage du bateau lors duquel il a perdu son frère et ses parents :

 

« Je suis Sacha. Je ne voulais pas faire cette croisière avec mes parents et mon frère. Eux passent leur temps à se disputer, et lui m’agace. Charlie, c’est le gentil petit chouchou qui se met là où on lui dit de se mettre et qui obéit à tout ce qu’on lui demande. A cause de lui, on ne voit que mes défauts. Comme il brille en classe, mes quelques bonnes notes sont éclipsées. Comme il est sage, on me prend pour un vrai petit démon.

On nous a collé à chacun une étiquette pour la vie, et quoi que je fasse, il y aura toujours le si mignon Charlie. Et le trop agité Sacha, à qui on ne peut jamais faire confiance. Ils ont raison, je devais surveiller mon petit frère et j’ai échoué. J’ai échoué.

Tout cela n’aura bientôt plus d’importance, car mes yeux se ferment tout seuls. Je manque d’air. Après la fureur et le bruit, il ne reste que le silence. Charlie, où es-tu ? Je sombre. »

Chroniques de l’île perdue © 2018 Loïc Clément & Anne Montel (Soleil)

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Au faîte, on est quel moi ?

Pereira prétend – Pierre-Henri Gomont

Pereira prétend © 2016 Pierre-Henri Gomont (Sarbacane)

Lisbonne, 1938, en pleine dictature salazariste. Veuf nostalgique, vieillissant, obèse et nombriliste, le « doutor Pereira » végète en traduisant ses auteurs français favoris dans la page culturelle d’une gazette locale catholique. La rencontre avec un jeune homme révolutionnaire à qui il propose de faire des piges va bouleverser ses certitudes, lui imposant de faire des choix non dénués de risques.

l est toujours difficile de juger l’adaptation d’une œuvre que l’on n’a pas lue, mais à en juger par la qualité de cette bande dessinée, le matériau Sostiene Pereira a quelques atouts pour y contribuer. L’écrivain italien Antonio Tabucchi, dont le Portugal était la seconde patrie, évoque à travers ce roman l’engagement politique et la responsabilité de chacun face à un contexte politique particulier, en l’occurrence ici la dictature qui a sévi près de quarante années dans la péninsule ibérique. Le livre et son principal protagoniste, le Pereira du titre, sont d’ailleurs devenus une référence pour les opposants à Berlusconi dans l’Italie des années 90. Tabucchi y cite une théorie à la fois séduisante et troublante, celle des « médecins-philosophes » selon laquelle il y a plusieus âmes cohabitant en l’Homme. Celles-ci délibèrent pour imposer un moi hégémonique qui définira le contour de sa personnalité, jusqu’à ce qu’un autre moi prenne sa place…

Pierre-Henri Gomont, dessinateur et accessoirement scénariste, a non seulement donné corps au personnage de Pereira avec un certain brio, mais s’est complètement approprié ce livre d’un auteur engagé, démontrant indubitablement son admiration pour ce dernier. Gomont reprend les codes du neuvième art avec originalité et humour en se gardant de tout académisme. Il possède un trait semi réaliste flamboyant et dynamique, restituant avec bonheur, grâce à une colorisation très bien sentie, l’ambiance chaude et lumineuse de la « ville aux sept collines » avec son tram sillonnant le quartier pittoresque de l’Alfama. De façon nuancée, il a su rendre le personnage pataud de Pereira attachant dans ses questionnements existentiels et son obsession pour la mort.

Avec Pereira prétend, ce bédéaste au style très affirmé n’en est pas à son coup d’essai (il s’agit de son sixième album depuis 2011) et n’est pas très loin du coup de maître… Cette adaptation réussie n’est d’ailleurs pas passée inaperçue lors de sa sortie en 2016, récompensée notamment par le Grand prix RTL de la bande dessinée. Un auteur que l’on va donc forcément suivre avec intérêt…

Pereira prétend
D’après le roman d’Antonio Tabucchi
Scénario & dessin : Pierre-Henry Gomont
Editeur : Sarbacane
160 pages –  24 €
Parution : 7 septembre 2016

Grand prix RTL 2016

Extrait p86-88 – Discussion impromptue entre le docteur Cardoso et Pereira :

« Avez-vous entendu parler des médecins philosophes ?
— J’avoue que non… De quoi s’agit-il ?
— Théodule Ribot et Pierre Janet. Ils défendent un point de vue intéressant. Ils l’appellent la confédération des âmes. Leur théorie est la suivante : l’idée d’un moi unique, indivisible, est une illusion. Une illusion de tradition chrétienne et qui, selon eux, occulte une chose simple : il y a plusieurs âmes qui cohabitent en nous. Le moi « normal », « l’être », ou quelle que soit la façon dont vous l’appelez, est le résultat de la délibération entre ces âmes. Le moi « hégémonique », le moi le plus fort, prend le pas sur les autres, les fait taire pour s’imposer, pour imposer sa norme. C’est ce moi hégémonique qui dirige la confédération des âmes. Mais parfois, suite à un événement ou à cause d’une lente érosion, le moi hégémonique est contesté par un autre moi, un moi qui se rebelle. Le conflit qui se joue entre ces deux moi, le sujet ne peut qu’y assister, impuissant. Le nouveau moi hégémonique instaure alors sa propre norme, et redéfinit complètement le système des valeurs. Ce qui était important ne l’est plus, ce qui était secondaire devient primordial. C’est un moment de grande fragilité pour le sujet… mais il est parfois perçu comme riche et fécond. »

Pereira prétend – Pierre-Henri Gomont

Pereira prétend © 2016 Pierre-Henri Gomont (Sarbacane)

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Les pu(ri)tains du diable

Les Filles de Salem © 2018 Thomas Gilbert (Dargaud)

Si tout le monde a entendu parler des fameuses sorcières de Salem, personne ne connaît vraiment le déroulement exact des événements. Dans l’inconscient collectif européen, cette affaire qui eut lieu dans l’Amérique de la colonisation est plus souvent considérée comme une image d’Épinal voire un mythe que comme un fait réel. Thomas Gilbert tente de lui redonner sa part de vérité, une façon de rendre justice à ces innocentes condamnées à mort par le puritanisme et la superstition de l’époque.

e l’histoire des sorcières de Salem, Arthur Miller en avait tiré une pièce de théâtre pour dénoncer le maccarthysme dans les années 50, pièce qu’il porta ensuite au cinéma (en 1996), quarante ans après une première adaptation française par Raymond Rouleau et Jean-Paul Sartre. Mais c’est la première fois que le neuvième art s’y est intéressé. Son auteur, Thomas Gilbert, à la fois à la plume et aux pinceaux, n’a pas retenu l’allégorie de Miller, se contentant d’en modifier la perspective. Bien plus que le maccarthysme, qui désormais appartient au passé, c’est le patriarcat tenace de nos sociétés qu’il dénonce, lequel continue à peser lourdement sur la condition féminine, malgré une évolution certaine depuis que les femmes ont commencé, au début du XXe siècle, à réclamer l’égalité de statut par rapport aux hommes.

Pour mieux étayer ses propos, l’auteur a conçu un scénario bien structuré avec des personnages marquants. Dans ce paisible petit village du Massachusetts fondé par des colons protestants, tout a l’air presque idyllique, jusqu’au jour où Abigail, fille de paysans, va croiser le chemin d’un Indien rôdant autour du village, « L’homme en noir ». Cette dernière tombera vite sous le charme de ce personnage furtif, presque irréel, qui semble vivre en totale communion avec les éléments. Si les villageois l’ont surnommé ainsi, c’est en raison de son visage grimé en noir. Aucun doute pour eux, il ne peut s’agir que d’une incarnation du malin ! Avec sa seule flûte et son pas aérien, l’homme va entraîner Abigail et son amie Betty, fille du révérend, dans une folle sarabande champêtre de danse, de musique et de légendes tribales millénaires, à mille lieues de tout ce qu’elles ont connu jusqu’alors. Hélas, cette liberté nouvelle, que les jeunes filles tentent de garder secrète, sera de courte durée. Car les récoltes ont été mauvaises et l’impatience se fait sentir dans la communauté de Salem. En tant que « notable protecteur » grassement rémunéré par cette dernière, le révérend va devoir désigner des boucs-émissaires afin de détourner de sa personne la colère croissante des habitants. Ainsi, le village tout entier se verra submergé par un déferlement de haine et de violence hystérique d’une ampleur inédite. Abigail, ainsi que celles et ceux qui l’ont côtoyée, connaîtront une terrible descente aux enfers jusqu’au tragique dénouement que l’on connaît…

Damned ! Thomas Gilbert est roux… tout s’explique ! © Crédit Photo : Cécile Gabriel

Thomas Gilbert a mis en images son histoire de façon saisissante. Au fil des pages, la tension se fait de plus en plus palpable, contrastant avec les scènes du début tout en poésie légère où l’on voit danser Abigail avec son nouvel ami indien au beau milieu d’une nature luxuriante, lumineuse et protectrice. Mais à partir du moment où les choses se gâtent, le trait laisse progressivement ressortir ses aspérités et c’est alors qu’apparaissent des images « subliminales » tirées d’enluminures religieuses représentant des créatures sataniques. Alors que les couleurs s’assombrissent peu à peu, il ne reste que le rouge des flammes pour éclairer l’obscurité, car à Salem, l’enfer est arrivé sur Terre…. Les visages, eux, se font plus grimaçants et haineux. Quant au révérend, son personnage d’inquisiteur autoproclamé apparaît comme le plus terrifiant, bien davantage que « L’homme en noir » et tous ceux qu’il accuse d’accointances avec le démon. Comme si d’une certaine manière, il était gêné par son propre reflet au cœur trop pur, lui-même étant vêtu de noir des pieds à la tête et non exempt de tout soupçon…

À quelques jours d’Halloween, une célébration qui continue à « diaboliser joyeusement » les sorcières, Les Filles de Salem délivre non seulement un propos sociologique fort sur le traitement indigne du patriarcat à l’égard des femmes, mais constitue parallèlement une ode à la liberté et à la fête. De même, l’auteur nous met en garde sur les dangers de l’effet de meute en rappelant comment la haine peut être contagieuse. Transposé à notre époque où la tendance politique consiste de plus en plus à emprunter les chemins de l’intolérance sous les provocations d’un leader un peu trop charismatique (on en a eu une vision très concrète dans les années 30…), où les réseaux sociaux jouent parfois le rôle de défouloir cruel, son livre équivaut à un acte de salubrité publique. Cette très belle relecture du « mythe » s’impose ainsi comme une des meilleures productions de l’année.

 

Les Filles de Salem – Comment nous avons condamné nos enfants
Scénario & dessin : Thomas Gilbert
Editeur : Dargaud
200 pages – 22 €
Parution : 21 septembre 2018

Extrait p.12 – Abigail raconte sa rencontre avec l’Indien :

« Je n’avais pas senti sa présence. Il était devant moi, immobile. Ce fut notre première rencontre. Il y en aurait d’autres. L’homme en noir. J’aurais dû le prendre comme un mauvais présage. Le révérend nous avait prévenues : l’homme en noir, c’est le diable. Il ne faut pas tomber dans ses pièges. Il était pourtant très beau. Il semblait dans son élément. Je n’arrivais pas à me méfier. Soudainement j’eus très chaud. J’ai eu des fourmis dans le ventre. Ça doit être parce qu’il me regardait intensément. Puis, il a fait un geste. En un instant, il disparut dans les taillis.

Évidemment, ma rencontre avec l’homme en noir devait rester secrète. Je la garderais pour moi… pour l’instant. »

 

Les Filles de Salem © 2018 Thomas Gilbert (Dargaud)

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Une histoire pleine d’humanité plutôt qu’un polar

L’Outremangeur © 1998 Tonino Benacquista et Jacques Ferrandez (Casterman)

Richard Séléna est un super-flic dont la réputation n’est plus à faire. Il a pourtant un gros problème dans l’existence. Il pèse 160 kilos. Son cardiologue ne lui donne plus que deux ans à vivre, sa thérapie de groupe le laisse muet. Il dévore tout ce qui lui tombe sous la main pour calmer son désespoir. Quand il rencontre la belle Elsa, Séléna lui impose un jeu troublant dont lui seul connaît la règle. Tout le monde a droit à une seconde chance.

ela faisait un petit moment que je voulais découvrir cette BD et bien m’en a pris. L’histoire est originale avec trois beaux personnages tout en pudeur : l’ombrageux commissaire Séléna, qui soigne sa déprime par la boulimie, la jeune Elsa, belle et hautaine, soupçonnée d’avoir tué son père adoptif, et la voisine, Gabrielle, brisée par la perte de son compagnon injustement assassiné dans une affaire de drogue. On comprendra peu à peu ce qui lie si mystérieusement ces personnages et pourquoi Séléna impose à Elsa ses têtes-a-têtes quotidiens en échange de sa liberté. Les non-dits, très bien exprimés par le cadrage et le dessin réaliste de Jacques Ferrandez, y apparaissent presque plus importants que les mots, qui en quelque sorte ne servent qu’à expliquer l’intrigue. Face à ces mots qui font souvent si mal, les silences et les regards semblent être les seuls remèdes pour apaiser les blessures des trois protagonistes.

En somme, une très belle histoire parfaitement menée, qui démontre que la force de caractère, en l’occurrence celle dont fait preuve le commissaire, peut faire des miracles lorsqu’elle est gouvernée par l’altruisme. En outre, ceux qui souffrent de surpoids pourraient sans aucun doute y trouver quelques clés, en admettant que l’aspect du récit consacré à cette problématique soit aussi réaliste qu’il n’y paraît. (août 2014)

L’Outremangeur
Scénario : Tonino Benacquista
Dessin : Jacques Ferrandez
Editeur : Casterman
56 pages – 12,50 €
Parution : octobre 1998

⊗ Adaptation au cinéma : L’Outremangeur (2003), de Laurent Binisti, avec Eric Cantona, Rachida Brakni, Jocelyn Quivrin

L’Outremangeur © 1998 Tonino Benacquista et Jacques Ferrandez (Casterman)

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