Le destin-boomerang d’un tueur de masse devenu héros

L’Homme qui tua Chris Kyle © 2020 Fabien Nury & Brüno (Dargaud)

Cet excellent docu-BD retrace l’ascension irrésistible d’un « héros » vers les sommets de la notoriété, une histoire comme seule l’Amérique sait en produire. Avec toujours le terrible coup du sort en bout de course…

Chris Kyle, ex-soldat américain ayant combattu en Irak, érigé au rang de héros national à son retour au pays. Ses faits d’armes ? Avoir abattu depuis les toits quelque deux-cent personnes du camp ennemi, Kyle étant un redoutable sniper. Rien ne laissait prévoir que cet homme adulé de tous serait un jour assassiné, qui plus est par un compatriote, soldat tout comme lui… Cette BD-docu remonte le fil des événements pour tenter de comprendre un fait divers qui a choqué l’Amérique des patriotes et inspiré le cinéma. Et nous laisse avec un sentiment allant du dégoût à la fascination.

Une fois n’est pas coutume, le duo de choc NuryBrüno, qui depuis Tyler Cross, fait figure de référence dans le milieu du neuvième art, tente une incursion dans le documentaire. Fascinés par le western et le roman noir « hard boiled », ces deux-là ne pouvaient que s’intéresser à Chris Kyle, celui qui de son vivant était surnommé « La Légende ». Le fait de tuer de sang froid 255 personnes, dont 160 « confirmés », fit de lui le « recordman du nombre de tués homologués de toute l’histoire de l’armée américaine ». Un palmarès impressionnant qui d’un point de vue européen pose beaucoup de questions sur cette Amérique toujours encline à se fabriquer des héros, a fortiori quand cela réactive le mythe du cow-boy à la gâchette facile, prêt à sauver la veuve et l’orphelin.

L’approche de Fabien Nury pourra déconcerter ceux qui s’attendent à trouver dans l’ouvrage une charge cinglante contre cette Amérique que nous adorons détester de ce côté-ci de l’Atlantique. La narration retranscrit de façon extrêmement objective le cours des événements, depuis le retour d’Irak du vétéran Chris Kyle jusqu’à son assassinat en février 2013 par l’ex-Marine Eddie Ray Rouch.

Ce dernier, qui avait été également en Irak ainsi qu’en Haïti pour une mission humanitaire, était victime tout comme Kyle de PTSD (trouble de stress post-traumatique). Rouch n’avait pourtant jamais tué personne mais il avait vu l’horreur. Vouant une admiration sans bornes à l’ancien sniper, il rêvait de le rencontrer. Mais Rouch avait pris la voie inverse. Gavé d’antipsychotiques, en proie à la démence et passant ses journées à se défoncer, il était devenu l’antithèse de Kyle, le pur loser, un envers de rêve américain.

Si Nury ne se livre pas une attaque violente du système US dans ce docu-BD, sa façon d’égrener les faits est beaucoup plus subtile et constitue en elle-même une accusation si l’on reste un tant soit peu attentif. L’auteur semble faire confiance à l’intelligence de ses lecteurs, et rien que pour cela, on peut lui en être reconnaissant. Il est possible d’aimer les westerns ou les polars sans pour autant défendre le port d’armes, et le co-auteur de « Tyler Cross » semble vouloir le prouver ici. Quant au dessin de Brüno, il reste toujours impeccable, malgré le format « copier-coller » pour la retranscription des quelques interviews qui pourra éventuellement frustrer les plus accros aux vues panoramiques hollywoodiennes auxquelles il nous a habitués.

L’Homme qui tua Chris Kyle, une fois de plus, confirme la parfaite alchimie entre ces deux auteurs. Sachant maintenir le lecteur en haleine, la narration est passionnante, puissante, décuplée par le minimalisme parfaitement calibré du dessin. Sous la lumière tapageuse d’une certaine Amérique, Nury et Brüno ont su en débusquer la proportionnelle noirceur, sans ostentation inutile. Et du coup réussissent avec brio leur entrée dans le documentaire.

L’Homme qui tua Chris Kyle
Scénario : Fabien Nury
Dessin : Brüno
Editeur : Dargaud
164 pages – 22,50 €
Parution : 29 mai 2020

Extrait p.44 :

En janvier 2010, Eddie Ray Routh [le meurtrier de Chris Kyle, ndr] est envoyé en Haïti pour une mission humanitaire, suite au tremblement de terre qui a dévasté l’île. Eddie racontera plus tard à ses parents que la mission de son équipe était de récupérer les cadavres.

Ils en ont pêché des centaines dans l’océan, et les ont empilés. Eddie a vu creuser les fosses communes. Il a vu les pelleteuses pousser ces montagnes de chair humaine au fond de ces grands trous à ciel ouverts*

Le 18 juin 2010, Eddie Ray Routh est libéré avec les honneurs de ses obligations militaires.

Corey Smalley : « La dernières fois que j’ai entendu parler de lui, un de nos amis venait de rentrer d’Haïti, et il m’a dit qu’Eddie était totalement différent.

Eddie disait qu’il avait vu des choses qui le perturbaient et qu’il n’y pouvait rien. Ce n’était pas comme s’il avait été au combat. Franchement, il buvait beaucoup et il faisait de l’automédication, ce que font la plupart des Marines. Ils sortent et ils ne veulent pas admettre qu’ils ont un problème… Alors ils cherchent quelque chose pour calmer la douleur et les aider à oublier.

Ce sont les familles qui doivent gérer ça… qui doivent se charger d’eux et essayer de les aider. »

*En revanche, l’association de vétérans Warfighters Foundation soutient qu’Eddie n’a pas pu être traumatisé par son séjour en Haïti car il n’a jamais quitté le bateau.

 

L’Homme qui tua Chris Kyle© 2020 Fabien Nury & Brüno (Dargaud)

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Ces blessures qui restent

Dans les vestiaires © 2020 Timothé Le Boucher (La Boîte à Bulles)

Les vestiaires, univers impitoyable où l’ado dans sa fragile puberté devra rouler des mécaniques pour ne pas trébucher. Un récit réaliste, à la fois sensible et cruel, qui touche au plus profond de nous, les hommes.

Les vestiaires d’un lycée, lieu clos débarrassé de la présence des adultes, où les blessures ne sont pas seulement liées au sport, et peuvent souvent se révéler morales… Ce récit nous montre un groupe d’adolescents aux prises avec la loi du plus fort, amenés à livrer leur intimité, de bon ou mauvais gré, à un âge où le corps change, entre voyeurisme, humiliations et guerre des clans… Six ans après leur première parution, Les Vestiaires sont réédités sous un nouveau titre plus explicite et une nouvelle couverture.

Révélé en 2017 avec Ces jours qui disparaissent, Timothé Le Boucher avait produit, trois ans avant, ce huis-clos mettant en scène de jeunes mâles ados dans un vestiaire. La Boîte à Bulles nous propose aujourd’hui de redécouvrir l’ouvrage sous une nouvelle présentation. Et c’est une bonne idée car celui-ci est tout à fait digne d’intérêt.

Cette histoire, qui ne montre les filles qu’à travers la grille de ventilation permettant aux garçons de se rincer l’œil depuis leurs vestiaires, fera remonter des souvenirs plus ou moins agréables à quiconque appartenant à la gent masculine. Ce lieu particulier, théâtre cruel du passage par la puberté, concentre toutes les rivalités entre ces adultes en devenir, autorisant l’« âge bête » à trouver sa pleine expression. Sans la tutelle des adultes, c’est une microsociété livrée à elle-même qui s’épanouit (on pense un peu à Sa Majesté des mouches), avec ses propres codes et ses propres classes sociales, où chacun sera jugé dans sa nudité et sa façon de l’exposer. C’est également l’endroit où la personnalité se révèle, où l’on doit faire des alliances judicieuses pour survivre, où il vaut mieux être beau gosse et populaire que « boloss » et souffre-douleur de la meute (mais la jalousie existe aussi, et parfois, il arrive qu’une star du lycée un peu arrogante descende brutalement au rang de paria). Bref, le vestiaire est une jungle où abondent bizutages en tous genres, plaisanteries et jeux stupides, d’où est exclue toute empathie, en toute inconscience, jusqu’au jour où survient le drame…

Dans un style proche de Bastien Vivès, Timothé Le Boucher, également scénariste de ses récits, se fait dessinateur des âmes. Par son trait simple et épuré, soutenu par un cadrage pertinent, il parvient à retranscrire parfaitement la psychologie de ses personnages. La narration, à l’avenant, est d’une grande fluidité tout en réussissant à conserver un certain suspense psychologique.

On ne peut donc que saluer l’initiative de la Boîte à Bulles de ressortir l’œuvre de cet auteur en passe d’accéder au cercle des bédéastes en vue, de ceux dont chaque album est toujours attendu avec fébrilité par la critique et ses fans. Dans les vestiaires est un album qui interpellera forcément l’ensemble du public masculin, faisant inévitablement écho à ses souvenirs de lycée, mais qui par son réalisme et son ton juste, ne devrait pas manquer d’attirer l’attention du « sexe opposé ».

Dans les vestiaires
Publié à l’origine sous le titre Les Vestiaires (2014)
Scénario & dessin : Timothé Le Boucher
Editeur : La Boîte à Bulles
128 pages – 20 €
Parution : 24 juin 2020

Dans les vestiaires © 2020 Timothé Le Boucher (La Boîte à Bulles)

 

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The lady in red

Béatrice © 2020 Joris Mertens (Rue de Sèvres)

Telle une Alice esseulée perdue dans la cité, Béatrice rêve d’échapper à son quotidien banal. Un beau jour, la jeune femme traverse un séduisant miroir à la semblance d’une photo, faisant basculer sa vie vers une magie funeste…

Béatrice, célibataire, 30 ans, vendeuse dans un grand magasin, vit seule dans sa chambre de bonne avec ses deux chats. Prise dans sa routine réglée comme une horloge, elle rêve encore au prince charmant, sans prêter attention aux années qui passent. Le jour où elle décide de ramasser cet insignifiant sac rouge oublié dans la gare qu’elle traverse chaque jour, elle n’imagine pas que son destin s’en trouvera radicalement modifié… pour le meilleur et peut-être pour le pire…

Comme cela arrive de temps à autre, Béatrice est une expérience de lecture fort singulière, totalement immersive d’un point de vue visuel, d’autant que cette histoire est entièrement muette. Aucun dialogue, ni commentaire, ni onomatopée ne vient interférer dans ce flux d’images incroyablement sensorielles, qui sont comme autant de tableaux extrêmement vivants se déployant sur de sublimes pleines pages. L’âme est submergée par ces couleurs chaudes dominées par le rouge, vif comme la veste de Béatrice, les tapis des galeries La Brouette, ou encore le sac égaré attirant l’œil de la jeune femme tel un aimant… ou plutôt un amant, comme on va le découvrir… Et comme chacun sait, le rouge est la couleur de la passion…

C’est donc totalement fasciné que l’on suit Béatrice, ballotée dans ce Paris fantasmé des années soixante-dix, merveilleusement reconstitué. Béatrice, petit bout de femme candide au look ordinaire mais au visage expressif et au sourire si doux, malmenée par la foule grise et anonyme des avenues marchandes et des gares, observe constamment le monde autour d’elle d’un regard tour à tour étonné, amusé, parfois un peu las, peut-être en quête de l’âme sœur, avant de se replonger dans son roman une fois assise dans le train de son train-train quotidien. Cette quête à la fois discrète et éperdue l’amènera vers ce sac rouge abandonné, qui mystérieusement ne semble être visible que d’elle, et contient un Graal ayant pris la forme d’un album photo.

Le jour où elle feuillettera pour la première fois le livre à souvenirs, notre héroïne, qui n’est pas dénuée d’imagination, va se lancer dans un drôle de jeu de piste amoureux. Les photos datant de l’entre-deux-guerres sont celles d’un homme plutôt séduisant posant aux côtés d’une jeune femme qui lui ressemble un peu, amie, épouse ou amante, … Le processus d’identification n’en sera que plus facile. C’est ainsi que Béatrice va essaimer tous les endroits de la capitale où celui qui va devenir rapidement son objet du désir a pris la pose, même si le temps a fait son travail de destruction ou de transformation parfois douteux… Une course vers un fantôme qui la portera vers des hauteurs extraordinaires, dans ces années folles enchanteresses, mais d’un irréalisme qui s’avérera funeste pour cette touchante victime d’un amour idéalisé…

Avare de mots, Béatrice n’en est pas moins une œuvre très généreuse, avec des images qui individuellement racontent une histoire dans l’histoire. Chaque case fourmille de détails, et le lecteur se retrouve entraîné dans une valse échevelée, qui s’apparente à une célébration poétique de la ville lumière. Ce magnifique one-shot, premier album du Belge Joris Mertens, est aussi l’histoire tragique d’une solitude dans la multitude, décrivant parfaitement la grisaille de l’anonymat en milieu urbain, grisaille estompée par le clinquant des néons. Par ailleurs, cette mise en abyme temporelle joue beaucoup avec notre attirance pour la nostalgie, nous exposant son charme autant que sa vacuité. Enfin, la narration très habile prouve ici toute la puissance de l’image, qui peut raconter tout aussi efficacement en l’absence de texte et nous emporter vers des dimensions inconnues. Autant de qualités qui en font un des titres incontournables de l’année.

Béatrice
Scénario & dessin : Joris Mertens
Editeur : Rue de Sèvres
112 pages – 19 €
Parution : 4 mars 2020

Béatrice © 2020 Joris Mertens (Rue de Sèvres)

Béatrice © 2020 Joris Mertens (Rue de Sèvres)

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Aller-simple vers l’apocalypse

Transperceneige Extinctions, Acte II © 2020 Jean-Marc Rochette et Matz (Casterman)

Transperceneige, la mythique série de science-fiction des années 80 a été remise sur les rails. Ce prequel très sombre revient sur les origines de la catastrophe qui transforma le monde en enfer de glace.

L’apocalypse a finalement eu lieu, et le « train aux mille et un wagons » a entamé son périple à travers les continents pour tenter de sauver le maximum de gens. Dans cet enfer gelé où les températures ne cessent de chuter, un père et son fils vont tenter de rejoindre la gare où le transperceneige doit faire escale. Une course pour la survie dans un environnement devenu extrêmement inhospitalier

Relancée contre toute attente grâce à l’intérêt du réalisateur coréen Bong Joon-ho, auteur du multiprimé Parasite, la saga post-apocalyptique a donc profité de l’élan provoqué par l’adaptation cinématographique sortie mondialement en 2013 (Snowpiercer) pour entamer l’an dernier un deuxième cycle baptisé Extinctions et inauguré l’an dernier. En 2020, c’est sur Netflix que l’on peut découvrir la série TV, signée de Josh Friedman.

Elaboré un peu à la manière d’un documentaire, le tome introductif de la BD nous faisait remonter aux origines du cataclysme qui plongea la Terre dans un hiver nucléaire, montrant comment l’Homme, de méfaits en forfaits contre Dame Nature, se rapprochait inéluctablement du pire sous l’action conjuguée d’un groupe d’écoterroristes. Dans cet acte 2, le lecteur suit un père et son fils, apparus dans le premier volet, dans leur périple pour atteindre la gare d’une petite ville mexicaine, où selon les plans d’origine, une escale du transperceneige est prévue, seule planche de salut pour ces deux survivants. Ils seront bientôt rejoints par Sophie, une jeune femme cherchant à fuir ses poursuivants animés des plus mauvaises intentions.

De façon assez classique, le scénario de Matz et Rochette oscille entre le documentaire et le récit d’aventures. Parallèlement aux trois personnages précités, on observe le parcours du super-train de capitale en capitale, un « train-ville » que son créateur, un richissime Chinois, a conçu comme une arche de Noé, destinée à recueillir un échantillon d’humanité en prévision de la catastrophe annoncée. Et de façon peu surprenante, les gares où doit passer le transperceneige sont devenues des foires d’empoigne où on n’hésitera pas à tuer son prochain pour lui voler le précieux billet, laissant augurer du pire pour la suite…

Transperceneige Extinctions, Acte II © 2020 Jean-Marc Rochette et Matz (Casterman)

Par rapport à l’histoire originelle, le trait de Rochette est devenu plus charbonneux, plus acéré, empreint d’un quasi-minimalisme qui reflète bien la désolation du monde après l’apocalypse. Chaque capitale, chaque site célèbre traversé par le train est présenté comme la relique d’une époque révolue, où la vie semble avoir disparu. Triste collection de cartes postales d’une planète sépulcrale. La mise en couleurs d’Isabelle Merlet renforce cette impression de dévastation, par laquelle les rares teintes se confondent sous un voile terne et grisâtre, contrairement à l’opus précédent plus coloré. Le fameux train n’apparaît quant à lui que comme une silhouette fantomatique fonçant à tombeau ouvert à travers les étendues glacées.

Au final, la lecture reste un peu froide, et les personnages dont on ne fait que deviner les traits sous des hachures sombres, génèrent un sentiment de déshumanisation. Toujours sous-tendu par une dénonciation des inégalités post-Trente Glorieuses, ce Transperceneige actualisé reflète plutôt bien l’époque où la prise de conscience écologique montante semble paradoxalement impuissante à empêcher le monde de glisser chaque jour un peu plus vers son effondrement, tel un train roulant à pleine vitesse et sans freins. Un constat amer et pessimiste sur la nature humaine où ne perce pas la lumière, même lorsqu’il est question de préparer le monde d’après. Et il ne fait guère de doute que le troisième volet de cette trilogie n’en modifiera guère le propos puisqu’il doit faire la jonction avec le premier tome de la série d’origine.

Transperceneige Extinctions, Acte II
Scénario : Matz & Jean-Marc Rochette
Dessin : Jean-Marc Rochette
Couleurs : Isabelle Merlet
Editeur : Casterman
96 pages – 18 €
Parution : 3 juin 2020

Extrait p.46 :

« La température moyenne de la Terre est de -20° Celsius (-4° Fahrenheit). Seules les régions les plus proches de l’équateur reçoivent encore un peu de chaleur, mais moins qu’auparavant, et pas assez pour que la plupart des animaux et des végétaux aient le temps de s’acclimater…

Les centrales thermiques et nucléaires s’arrêtent. L’énergie solaire ne donne plus rien et l’eau a gelé partout, immobilisant les centrales hydrauliques…

Combien de temps tient-on sans électricité ? Sans lumière, sans chauffage, sans eau courante ? On brûle les meubles, les livres, les parquets. On mange froid ou on ne mange pas… On retourne à l’état sauvage à la vitesse de l’éclair, au chacun pour soi…

Combien d’escales avant que le train ne trouve plus de passagers ? Avant qu’il ne puisse plus s’arrêter nulle part ? Combien de villes et de communautés resteront à jamais hors d’atteinte ? Combien de temps avant qu’il n’y ait plus de survivants sur la surface de la Terre ? »

Transperceneige Extinctions, Acte II © 2020 Jean-Marc Rochette et Matz (Casterman)

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Punk not red

Alerte rouge © 2019 TBC alias Tomaž Lavrič (Ça et Là)

Quand à l’aube des années 80, le punk rock faisait résonner ses guitares enragées contre les hauts murs du régime de l’ex-Yougoslavie. Une évocation tendre et survoltée d’un auteur slovène mais un brin bavarde…

Dans cet ouvrage semi-autobiographique, l’auteur évoque son adolescence dans l’ex-Yougoslavie des années 80, alors que la folie du punk avait franchi le rideau de fer, quelques années avant la chute de mur de Berlin. Pour le régime en place, ce mouvement, qui ne méritait que la répression, n’était qu’une tare de plus engendrée par l’Occident. On assistera ainsi aux retrouvailles imprévues, quelque vingt ans plus tard, de La Taupe et son ancien pote Mike, tous deux assagis et convertis au modèle capitaliste, retrouvailles lors desquelles ils se remémoreront leurs virées entre potes dans les soirées défonce sur fond de musique punk-rock.

Auteur complet avec à son actif plusieurs ouvrages publiés depuis la fin des années 90, TBC alias Tomaž Lavrič reste pourtant assez méconnu en France. Il revient ici sur ses années de lycée en Slovénie, où il raconte ses frasques en tant que batteur du groupe de punk rock Alerte rouge. Contestataire par excellence, ce mouvement tentait en musique d’ébranler les institutions. Dans ce petit état membre de l’ex-Yougoslavie sous emprise soviétique, la cible était évidemment le régime des apparatchiks. L’originalité de cette bande dessinée est de nous faire découvrir une facette peu connue d’une société appartenant au bloc soviétique, même si le maréchal Tito avait réussi à se tenir à l’écart en optant pour un communisme plus light. A l’époque, l’occidental lambda croyait — bien légitimement dans la mesure où les moyens d’information n’était pas les mêmes que ceux de 2020 — que la vie sociale dans ces pays était figée dans une sorte de gangue gelée.

TBC nous raconte avec un humour parfois cynique comment à sa manière il résistait à l’endoctrinement d’un régime autoritaire qui ne souffrait aucune opposition, aucune voix dissonante, a fortiori quand elle trouvait son origine dans le camp ennemi. La narration reflète assez bien cette époque chaotique, avec la fureur et la hargne dont se nourrissait le mouvement punk, qui pensait le suicide collectif comme seule alternative à l’épouvantable condition humaine et le cirque mensonger qui en découle.

Le trait de l’auteur slovène est assuré et il est clair que l’on n’a pas affaire à un débutant. Suffisamment nerveux et dynamique pour restituer l’ambiance de cette atmosphère délétère où sourdait la révolte vis-à-vis d’un système usé trop vite, il s’accommode plutôt bien de ce noir et blanc aux accents underground. Mais très vite pourtant, le lecteur est obligé de se rendre à l’évidence. Malgré ce que ces souvenirs peuvent avoir de sympathique dans leur folklore loser, ils sont rapidement noyés par un déluge textuel, une diarrhée verbale assez indigeste, avec en moyenne quatre phylactères bien chargés par case, et pas toujours de la plus grande pertinence. Le constat est cruel : c’est une thématique rare et digne d’intérêt qui vient ici se fracasser sur une narration ratée, alourdie par un besoin— certainement compréhensible — de tout dire, de tout expliquer, à l’excès. Ce qui aurait pu être une comédie sociale enlevée et subversive s’est transformée en verbiage interminable et anodin.

Alerte rouge
Titre original : Rdeci Alarm
Scénario & dessin : TBC alias Tomaž Lavrič
Traduction de Zdenka Stimac
Editeur : Ça et Là
96 pages – 16 €
Parution : 11 septembre 2019

Extrait – « Alerte rouge » :

Quand j’dois bosser
Alerte rouge
La gueule pétée
Alerte rouge
Quand j’suis défoncé
Alerte rouge
Quand j’suis énervé
Alerte rouge

Si j’veux pas trimer, si j’veux pas tirer
Si j’veux pas exister… Alerte répétée
Alerte rouge
Alerte rouge
Alerte rouge

Alerte rouge !

Si j’veux pioncer
Alerte rouge
Si j’veux m’barrer
Alerte rouge
Si on m’fait chier
Alerte rouge
Si j’veux rentrer
Alerte rouge

Ce n’est qu’avec toi que je me sens bien
Ce n’est qu’avec toi que l’alerte s’éteint

Alerte rouge
Alerte rouge

Longue vie
Au socialisme (sic)
MAIS MOI J’VEUX
L’INDETERMINISME !!!

paroles : Tomaž Lavrič, musique : Racija, CD Rdeči Alarm ; Kif Kif Records, 1996

Alerte rouge © 2019 TBC alias Tomaž Lavrič (Ça et Là)

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Le boxon chez les franc-maçons

Grand Orient – Jérôme Denis & Alexandre Franc

Grand Orient © Jérôme Denis & Alexandre Franc (Soleil)

Vous avez toujours rêvé d’entrer en maçonnerie pour accéder aux arcanes du monde ? Ou alors selon vous, tout n’est qu’un vaste complot orchestré par les francs-macs ? Dans les deux cas, ce témoignage risque d’ébranler bon nombre de vos certitudes…

Philippe, jeune parisien de 30 ans, a toujours voulu entre en franc-maçonnerie. Il s’apprête à vivre sa première séance d’initiation, qui ne va pas se dérouler du tout comme il l’attendait. A travers ce personnage, le journaliste Jérôme Denis raconte avec humour son expérience au Grand Orient de France, en démystifiant avec humour tous les fantasmes, qui alimentent l’imaginaire des simples « moldus », autrement dit les non-initiés selon le jargon maçonnique, ou plus grave, celui des complotistes.

Ceux qui s’attendent à trouver dans cet ouvrage de grandes révélations sur les francs-maçons, cette mystérieuse organisation qui a toujours enflammé les esprits et sert régulièrement de marronnier pour la presse à sensation lorsqu’elle n’a rien à se mettre sous la dent, en seront pour leurs frais. Tout au contraire, l’auteur, Jérôme Denis, qui est lui-même entré en maçonnerie à l’âge de 38 ans, a choisi l’angle de l’humour pour brosser un tableau pittoresque et loufoque qui, certes, ne renforcera pas l’aura de la confrérie, mais aura le mérite de fissurer la boîte à fantasmes des complotistes qui pullulent sur les réseaux sociaux. Même les simples curieux et amateurs d’ésotérisme et d’envolées mystiques risquent fort d’être déçus…

Les « francs-macs » décrits ici nous ressemblent beaucoup, nous les « profanes », avec les mêmes questionnements, les mêmes préoccupations triviales, les mêmes jalousies et les mêmes débats qui traversent la société à laquelle ils appartiennent. De façon espiègle tout en conservant une certaine tendresse, Jérôme Denis commence par s’amuser de la séance d’initiation inaugurale du récit qui tourne rapidement au fiasco burlesque. Dans cette petite obédience qui manque de moyens, on se chamaille à propos des problèmes d’organisation ou administratifs, on panique quant aux manques de chaises ou de muffins pour les « Agapes », on jalouse la consœur recrutée par le Grand Orient, dont les membres, eux-mêmes, tous masculins et (forcément) un brin misogyne, cachent à peine leur mépris envers le « bas de la pyramide », malgré l’esprit égalitaire censé irriguer tous les ordres. Un bien petit monde où chaque ragot est hypocritement ponctué par l’expression consacrée « en toute fraternité ». La boucle est bouclée vers la fin du récit où l’on constate que plus ils sont haut placés, plus les francs-maçons cherchent à masquer leur appartenance à l’organisation. Et pourquoi ça ? Se livreraient-ils à des pratiques inavouables en relation avec des puissances occultes ? La réalité est beaucoup plus prosaïque, de la bouche même de ce politique (anonyme) qui refuse son aide à une « sœur » lui demandant son soutien en vue d’un manifeste sur l’éducation, par peur d’être compromis. Car comme il le dit, « être franc-maçon aujourd’hui, c’est la mort politique ». Le serpent qui se mord la queue en somme…

Quant à Alexandre Franc, qui avait signé précédemment le documentaire édifiant Guantánamo Kid sur les prisonniers de la guerre en Irak, il illustre plutôt pertinemment ce livre de son trait minimaliste et sobre, tout en sachant restituer avec justesse l’ironie du propos. De même, la mise en page est simple et la colorisation équilibrée.

Ce témoignage, au-delà de la drôlerie, nous renseigne davantage sur les pratiques d’une organisation méconnue, à défaut d’une initiation à l’ésotérisme… Bref, que de contradictions chez ces francs-maçons qui au final apparaissent d’abord franchouillards avant d’être francs-maçons. Le salut de l’humanité et les rapports « fraternels », eux, pourront bien attendre… Grand Orient constitue un témoignage inattendu et instructif qui contribue à démystifier une certaine légende née dans la nuit des temps sous l’influence d’une communauté de bâtisseurs prenant leur métier au sérieux. Légende dévoyée au fil des siècles par de grands enfants qui en ont fait un jeu de rôle basé sur des rituels abscons et ne devant sa crédibilité qu’à son passé immémorial.

Grand Orient
Scénario : Jérôme Denis
Dessin : Alexandre Franc
Editeur : Soleil
124 pages – 17,95 €
Parution : 27 mai 2020

Extrait p.101 – Laura Moretti est venu rencontrer « M.Kovalev », élu politique influent, pour son manifeste maçonnique en faveur de l’éducation :

M. Kovalev — La franc-maçonnerie, c’est fini, madame Moretti. J’aimerais que les gens de mon ancienne loge cessent de me solliciter… Parce que je n’ai ni l’intention, ne l’envie de les aider.
Laure Moretti — Laissez-moi au moins vous reparler de notre projet, monsieur Kovalev. Je sais que vous êtes sensible aux problématiques de transmission, et notre manifeste, « Dix propositions maçonniques pour l’éducation »…
M. Kovalev — Stop. Je ne veux pas connaître le contenu de votre document. Il y a le mot « maçonnique » dans le titre, ça suffit à la considérer. Vous voulez que toutes mes décisions deviennent suspectes ? Vous voulez que je sois la risée de mes collègues ; qu’ils se mettent ) à m’éviter comme la peste, pour que personne ne pense qu’ils « en sont » eux aussi ? Être franc-maçon aujourd’hui, c’est la mort politique, madame Moretti. Alors dites à vos amis de m’oublier et de me rayer de leurs listes, merci.

Grand Orient – Jérôme Denis & Alexandre Franc

Grand Orient © Jérôme Denis & Alexandre Franc (Soleil)

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Nous marchons sur la tête, nous dormirons debout…

Espèces invasives © Nicolas Puzenat (Sarbacane)

Atteints par un mystérieux virus, les habitants de la Terre se mettent à perdre le sommeil. Très vite, les premiers signes de chaos apparaissent… Voici une fiction perturbante qui rendrait presque notre Covid-19 sympathique.

Rien ne laissait prévoir l’apparition d’un tel virus. Un virus au symptôme en apparence anodin, mais qui va avoir des conséquences funestes pour le monde entier. Sa particularité : la perte totale du sommeil. Témoins et victimes horrifiés de l’apparition du virus, un groupe de chercheurs va vivre la fin d’un monde en proie au chaos, celui des humains, les animaux étant étrangement épargnés par la pandémie.

Paru en octobre de l’an dernier, ce roman graphique intitulé ironiquement Espèces invasives, après deux mois de confinement lié à un Covid-19 qui nous est tombé sur le coin de la nuque sans prévenir, prend aujourd’hui par certains aspects une dimension étonnement visionnaire. Sidérés nous avons été, tout comme le groupe de scientifiques de l’histoire, venus des quatre coins du monde pour finir confinés dans un hôtel de Buenos Aires,. Et au fond, à quoi bon puisqu’ils le découvriront très vite, le virus dont il est question n’épargne personne… face à cette intrusion de l’irrationnel, leur esprit de scientifiques cartésiens sera mis à rude épreuve…

Ce huis-clos fantastique, d’une trame simplissime, est à la fois captivant et terrifiant, dans un contexte de chaos qui envahit les rues de la cité, en contraste avec le calme de l’hôtel quasi désert. Pour nos amis scientifiques, cet hôtel ne constituera hélas qu’un refuge bien dérisoire pour l’implacable virus tueur. La tension qui irrigue le récit rappelle un peu le Château de sable de Peeters, thriller métaphysique où chacun des protagonistes se sait condamné, prisonnier d’un compte à rebours irréversible qui les rapproche de la mort à toute vitesse, ou encore les Dix Petits Nègres d’Agatha Christie. Au-delà de son aspect ludique, ce récit est sous-tendu par un propos écologique très actuel, nous rappelant non sans malice que les « espèces invasives » ne sont pas celles que l’on croit et que l’être humain possède un don particulier pour ne voir que la paille dans l’œil de l’autre… En cela, les dernières pages résonnent de façon troublante avec la récente période de confinement qui a vu sur toute la planète la nature reprendre ses droits dans les villes mêmes, faisant l’objet d’une scène magnifique…

Le trait, encore un tantinet vert, dénote néanmoins de la part de son auteur une certaine intuition graphique et un souci du détail (notamment avec la représentation des rues et de l’architecture portègnes, véritable déclaration d’amour à la capitale argentine), avec un cadrage efficace et une mise en page qui assure une lecture tout en fluidité.

Espèces invasives est la première œuvre plus qu’honorable d’un inconnu, Nicolas Puzenat, qui signe à la fois le dessin et la narration. Ce littéraire féru d’Amérique du Sud, qu’il a beaucoup parcouru, a eu la bonne fortune d’être pris sous l’aile de Sarbacane, un des éditeurs les plus passionnants à l’heure actuelle. Une belle découverte et peut-être même un auteur à suivre.

Espèces invasives
Scénario et dessin : Nicolas Puzenat
Editeur : Sarbacane
144 pages – 22,50 €
Parution : 2 octobre 2019

Extrait p.50 – Deux des scientifiques du groupe, Kantuash Zuquillo et Jorge Leoneti, s’accordent une pause sur la terrasse-piscine de l’hôtel :

Kantuash — Alors, tu as décidé de venir loger à l’hôtel ?
Jorge — Oui, c’est plus pratique. À cause des désordres dans la ville, on circule mal. Le métro et les bus sont arrêtés… Et j’ai même amené mon chat ! Kantuash, imagine qu’on ne dorme plus… plus du tout. Combien de temps on peut tenir le coup, à ton avis ?
Kantuash — Six à sept jours de plus, peut-être. D’après ce pote neurologue que j’ai appelé, ça dépend de la résistance de chacun. Avec des symptômes de plus en plus graves. En commençant par l’humeur détraquée, la perte de lucidité. Et puis on a faim tout le temps. Le corps tremble, picote, brûle. L’espace et le temps deviennent flous. On hallucine, on délire. Le rythme cardiaque s’accélère… D’ailleurs, c’est le cœur qui finit par flancher, tôt ou tard… À moins qu’on décide d’en terminer avant lui…
Jorge — Eh ben ! Que de joyeusetés ! Mais je vais te dire : pour moi, c’est un de ces cas d’hystérie collective… une folie passagère… tu vois ? Comme il y en a eu pléthore dans l’Histoire. Des choses tellement surprenantes… Enfin, on en saura plus demain, après une bonne nuit… je suis cla-qué !
Kantuash — Ah, parce que tu crois que tu vas dormir ?
Jorge — Bah… allons !

Espèces invasives © Nicolas Puzenat (Sarbacane)

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L’histoire d’un palais sauvé de la poussière

Le Château de mon père – Versailles ressuscité © 2019 Maïté Labat, Jean-Baptiste Véber & Alexis Vitrebert (La Boîte à Bulles)

Pierre de Nolhac est l’homme qui a redonné à Versailles son prestige d’antan. Un véritable sacerdoce qui comportait aussi le revers d’une médaille hantée par les puissants fantômes d’un illustre passé…

Avant d’être l’un des sites les plus visités de France, le château de Versailles sortait d’une période de sommeil qui avait duré plus de vingt ans. Lorsque Pierre de Nolhac en fut nommé l’attaché puis le conservateur à la fin du XIXe siècle, le célèbre bâtiment, délaissé depuis des décennies, se préparait à tomber en ruines. Grâce à la détermination sans failles de cet homme, le château commença peu à peu à récupérer son lustre en réouvrant ses portes aux puissants de ce monde.

Ce roman graphique est passionnant à plus d’un titre, notamment parce qu’il raconte autant la « renaissance » du Château de Versailles vers son entrée dans le XXe siècle que le parcours d’un homme, dont la vie avait fini par se confondre avec le monument dont il fut le conservateur pendant près de trente ans. A tel point que cela n’avait pas été sans conséquences sur sa vie privée, occasionnant brouilles et disputes avec sa famille. En particulier sa femme, qui finira pas le quitter, considérant que le château avait pris l’ascendant sur elle-même et ses enfants.

A travers ce personnage remarquable et pourtant méconnu, sont évoqués les faits historiques ayant jalonné sa vie, de la construction de la tour Eiffel pour l’exposition universelle de 1889 jusqu’à la première guerre mondiale, en passant par la construction du métro parisien, ou, plus anecdotique, l’arrivée du téléphone à Versailles même… Inspirée des mémoires de Pierre de Nolhac lui-même, cette saga familiale se déroulant sous l’ombre imposante voire écrasante du célèbre château bénéficie d’une narration fluide et prenante. On est littéralement immergé dans cette Belle époque qui succédait à une période de troubles, mais où désormais tous les espoirs étaient permis à l’approche d’un XXe siècle que révolutionneraient à coup sûr les progrès scientifiques et techniques. Las, ceux qui en connaîtront les deux premières décennies verront ces espoirs bien vite douchés…

Sans être forcément très précis, le trait semi-réaliste en noir et blanc d’Alexis Vitrebert met davantage l’accent sur les atmosphères, avec sobriété. Le dessin n’est parfois qu’esquissé, permettant au lecteur de s’en emparer pour reconstituer et extrapoler lui-même les décors et les situations, dans une approche à mi-chemin entre BD et littérature. On peut concevoir, comme le dit très bien Jean Dytar, dont le style est similaire, ces « images pensées comme des maillons de la chaîne narrative, qui n’ont pas de sens en dehors de cette économie [de détails, ndr] ». Et comme par une magie inexplicable, le château, se réveillant d’un long sommeil, nous fait entendre le grincement de ses parquets fatigués, nous fait humer avec délice les vapeurs de cire de son mobilier antique, ainsi que l’odeur de poussière de ses vastes pièces bien souvent abandonnées…

Le Château de mon père – Versailles ressuscité © 2019 Maïté Labat, Jean-Baptiste Véber & Alexis Vitrebert (La Boîte à Bulles)

Le Château de mon père est donc une excellente BD historique avec une perspective très originale, de l’intérieur, une description passionnante de ce symbole d’une royauté engloutie, sans nostalgie malsaine ni admiration ostentatoire, un symbole qui aura d’une certaine manière permis à la République de se réconcilier avec la monarchie.

Ce récit revisité par Maïté Labat, en quelque sorte héritière de Nolhac puisqu’elle a travaillé huit ans dans le mythique château, et Jean-Baptiste Véber, fut possible grâce aux témoignages d’un homme, d’une énergie peu commune, qui à la fin de sa vie trouva encore la force de les consigner par écrit, un homme animé par une passion qui se transforma au fil des années en obsession et fut parallèlement son drame, puisqu’elle entraîna l’éclatement de sa famille. Enfin, le titre, comme une évidence, n’est pas qu’un clin d’œil au roman de Marcel Pagnol, puisque les auteurs ont décidé de placer le fils du conservateur, Henri, dans la position du narrateur, ajoutant à cette histoire le doux parfum de l’enfance.

Le Château de mon père – Versailles ressuscité
Scénario : Maïté Labat et Jean-Baptiste Véber
Storyboard : Stéphane Lemardelé
Dessin : Alexis Vitrebert
Editeur : La Boîte à bulles
168 pages – 24 €
Parution : 11 décembre 2019

Extrait p.15 – Nouvellement arrivé à Versailles, Pierre de Nolhac dîne au restaurant avec son supérieur, M. Gosselin :

Mon père allait de surprise en étonnement. Il n’avait jamais rencontré un supérieur qui se préoccupait de le mettre à l’aise plutôt que de lui énumérer les responsabilités qui lui incomberaient.

M. Gosselin — Alors jeune homme, comment diable vous êtes-vous retrouvé nommé à Versailles ?
Pierre de Nolhac — J’ai longuement étudié Pétrarque à l’école française de Rome. Après être rentré d’Italie, j’ai effectué un stage à la Bibliothèque nationale. J’y ai passé un concours pour une place d’attaché mais nous étions de nombreux candidats pour un seul élu…
M. Gosselin — Je me disais bien aussi… Versailles ne pouvait être qu’un second choix !
Pierre de Nolhac — Je dirais plutôt une opportunité inattendue.

Mon père était bien obligé d’avouer à demi-mot son échec. Gabriel Monod, historien qui officiait à l’Ecole des hautes études, l’avait encouragé à candidater au château. Il avait jugé en outre que l’air de Versailles serait plus sain pour mes frères et moi.

M. Gosselin — Parfait, voici notre poularde !
Pierre de Nolhac — J’ai hâte de m’atteler à la tâche !
M. Gosselin — Allons, ne vous emballez pas, jeune homme ! Je sais bien que nous avons des richesses là-haut dans les greniers du château. Mais n’en ébruitons surtout pas l’existence ! Notre fonction est de les conserver, ce qui est d’autant plus facile qu’elles se conservent toutes seules.Vous pouvez lire et même écrire des livres sur Versailles si ça vous chante, mais laissons en paix ce musée qui n’intéresse plus personne en ces temps républicains.

Le Château de mon père – Versailles ressuscité © 2019 Maïté Labat, Jean-Baptiste Véber & Alexis Vitrebert (La Boîte à Bulles)

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Polar macabre en pays aztèque

Le Serpent et la Lance, acte 1 : Ombre-Montagne © Hub (Delcourt)

Quand Seven rencontre Les Mystérieuses Cités d’or, cela donne Le Serpent et la Lance. Le premier tome fascinant d’une trilogie ambitieuse et maîtrisée se déroulant dans l’Amérique précolombienne.

Empire aztèque, 1454. Alors qu’une terrible famine fait rage, des momies de fillettes assassinées sont retrouvées aux quatre coins du pays. Les autorités, ne souhaitant pas ébruiter l’affaire, confient l’enquête à Serpent, haut fonctionnaire cruel né difforme et sans bras. Un prêtre influent, Cozatl, dont l’ordre est menacé par une série d’indices, appelle à l’aide son vieil ami Œil-Lance. Curieusement, les trois protagonistes sont liés par un passé commun : ils furent tous les élèves du grand maître Ombre-Montagne…

Difficile de ne pas être impressionné par cette œuvre consistante, qui n’est d’ailleurs que le premier tome d’une trilogie à venir. S’il faut tout de même quelques pages pour rentrer dans l’histoire, après un prélude très mystérieux montrant trois naissances dans un contexte de sacrifices humains destinés à vaincre la famine affectant l’Empire aztèque*, les éléments disparates de ce puzzle introductif vont se recouper assez vite. Il faut dire que la narration est assez complexe, avec nombre de personnages et de lieux aux noms imprononçables. Mais à l’évidence, le lecteur est vite happé par cette intrigue qui fascine d’autant plus qu’elle se déroule dans un contexte temporel et géographique peu connu, puisqu’il se situe quelque cinquante années avant l’arrivée des « conquistadors ». Par la suite on le sait, la culture et le peuple aztèques seront anéantis par une funeste conjonction des épidémies et de la puissance de feu de l’envahisseur espagnol.

Hub, qui se dit fasciné depuis l’enfance par cette civilisation, a très logiquement maîtrisé son sujet. C’est ainsi que l’auteur de Okko s’est lancé dans une reconstitution très poussée — avec moult termes en langue aztèque — de cet empire jadis florissant pour déployer une approche tout à fait atypique : mêler la vérité historique sur une civilisation éloignée dans le temps et peu familière pour l’Occidental moyen, à un genre narratif on ne peut plus actuel et très populaire : le thriller. Un parti pris susceptible de choquer les puristes mais qui fonctionne parfaitement, du fait peut-être qu’à l’évidence, un thriller ne peut que s’accommoder de cette culture qui parfois pratiquait, dans le but de satisfaire les dieux, des sacrifices humains sanglants à une cadence dantesque… Bien sûr, le talent de Hub y est pour beaucoup, et il en fallait pour rendre lisible cette intrigue aux multiples intrications.

Et bien évidemment, son talent ne s’arrête pas à la narration, puisque d’un point de vue graphique, on ne peut être qu’époustouflé par son trait riche et nerveux, précis et expressif, qui redonne un sacré coup de jeune au style franco-belge. Du grand art. L’atmosphère lourde et tendue est renforcée par la colorisation à la fois chatoyante et sombre de Li, laquelle correspond bien à cet univers vivant chargé de violence volcanique. D’ailleurs, et ce sera l’un des rares bémols dans cette chronique, certaines planches apparaissent exagérément foncées sans que l’on sache si c’est vraiment voulu ou s’il s’agit d’un défaut de l’impression, rendant la lecture parfois difficile.

Alors bien sûr, le lecteur, séduit par ce premier volet introductif qui globalement ne fait que poser les bases d’un récit haut en couleurs, attendra avec impatience la suite de la trilogie pour se prononcer définitivement. Mais cet « acte 1 » laisse augurer du meilleur pour une œuvre très ambitieuse, pas encore tout à fait culte mais promise à un beau succès.

*l’Empire aztèque a pris naissance dans ce qui est devenu aujourd’hui le Mexique

Le Serpent et la Lance, Acte 1 : Ombre-Montagne
Scénario & dessin : Hub
(avec l’aide d’Emmanuel Michalak pour le storyboard)
Couleur : Li
Editeur : Delcourt
184 pages – 24,95 €
Parution : 20 novembre 2019

Extrait p.25 – Alors que l’inauguration du Templo Mayor de Tenochtitlan approche le sage Tilitanca s’adresse au roi-prêtre Tlacaelel :

« Derrière les murs robustes de ce palais, au moment même où nous tenons conseil, se joue la destinée de notre peuple. Nombreux sont nos artisans qui s’échinent pour finir à temps les fastueux travaux entrepris sous votre égide.

Prochainement, les plus importants dignitaires du reste de l’empire viendront se prosterner devant la magnificence du nouveau grand temple. Ce joyau se dressera vers le ciel, plus haut et plus beau que jamais.

Nombreux aussi sont nos guerriers qui combattent au côté de notre nouvel empereur, Ahuizotl. Ils collectent les futurs prisonniers que prochainement nous offrirons à nos dieux. Nos prisons en sont pleines. Jour et nuit, nos prêtres officieront… jamais l’eau précieuse n’aura autant coulé, jamais !

Croyez-moi, vénérable Tlacaelel, ces quelques jours feront à tout jamais date dans l’histoire de notre peuple. Je vous le demande donc humblement… vous qui êtes le principal artisan de ces grands travaux, plutôt que de vous préoccuper de ces quelques momies desséchées, ne serait-il pas plus légitime que vous soyez au-dehors à diriger leurs chantiers ? »

Le Serpent et la Lance, acte 1 : Ombre-Montagne © Hub (Delcourt)

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Plagieur mais pas trop

Un auteur de BD en trop © 2020 Daniel Blancou (Sarbacane)

Ayant franchi le cap de la quarantaine, Daniel Blancou transforme son spleen d’auteur de BD en mal de reconnaissance en un petit bijou d’autodérision, doublé d’une exploration facétieuse des coulisses du neuvième art.

Après avoir végété dans la bande dessinée depuis des années, Daniel va faire une rencontre qui va bouleverser sa vie, celle d’un jeune artiste surdoué mais un peu naïf et inconscient de son talent. Daniel, lassé de galérer financièrement en attendant d’hypothétiques propositions des éditeurs, frustré des piètres ventes et de ne jamais voir arriver la reconnaissance, va tenter le tout pour le tout : le plagiat ! Une décision qu’il pourrait vite regretter…

Pour beaucoup, le monde de la bande dessinée se réduit à un monde de bisounours et de petits mickeys, où les auteurs seraient restés de grands enfants, et, n’ayant pas grand-chose à dire, préfèrent s’exprimer avec leurs « crobards ». Fin du cliché. Car en vérité, la réalité n’est pas si rose, et le secteur s’avère une jungle où seuls les meilleurs, les plus chanceux peut-être ou encore les plus malins, c’est-à-dire très peu, survivent. Tous les autres, dans leur grande majorité, connaîtront des fins de mois difficiles et ne poursuivront leur métier que si la passion demeure suffisamment forte à travers les années.

Entre autobiographie et fiction, Daniel Blancou s’est inspiré — très vraisemblablement — de sa propre expérience pour nous livrer cette comédie jubilatoire. L’auteur, qui n’en est pas à ses débuts — il a déjà à son actif six ouvrages — est un bédéaste multi-facettes, aussi à l’aise au pinceau qu’au stylo. Dans le cas présent, cet album fait presque office de carnet intime. Blancou, qui est donc (un peu) Daniel, le protagoniste central, prof de dessin par nécessité, pratique une forme d’autodérision assez poussée (désespérée ?), ne se contentant pas de se mettre dans la peau d’un loser, mais également d’un mythomane utilisant à son profit le talent d’un jeune homme un peu dépressif et couvé par sa mère. Daniel prendra sous son aile le jeune élève brillant et très prometteur, génie naïf qui s’ignore, avant de « subtiliser » ses planches dans le but de propulser sa carrière. Et l’effet comique fonctionne à plein, du seul fait que notre vilain menteur, exultant d’autosatisfaction dans un premier temps, finira par ne plus assumer pas ce succès soudain. Succès qui culminera au festival d’Angoulême avec une razzia sans précédent sur les récompenses — quatre, dont le très convoité prix du meilleur album. Avec un humour subtil que n’aurait pas renié Woody Allen, la narration tourne autour de notre héros en proie à la culpabilité et au doute, terrifié par la pression engendrée par cette notoriété inopinée. Comment réagir face à son éditeur qui le harcèle pour donner une suite à son magnifique plagiat encensé à l’unanimité ? Que répondre aux journalistes qui le comparent à un papillon après des années à n’avoir été que chenille ? Quoi de pire que d’être attendu au tournant par la meute des critiques ? Faire une suite, vraiment, au risque d’être démasqué ? Préférant minimiser son talent, Daniel répète à qui veut l’entendre qu’il n’a qu’une idée en tête : faire « des BD rigolotes », un des gimmicks bien sentis de cet album « désespérément hilarant ».

Le trait minimaliste, dans sa ligne claire délicieusement enfantine, révèle parallèlement un côté très graphique, parfois très poussé, et qui, chose rare pour une BD humoristique, se laisse volontiers admirer. Comme par exemple ces quelques scènes urbaines dans un style quasi art déco — une rue de nuit bordée par un vieux cinéma Vox, un tramway sous la pluie — ou, plus abstraites, comme ce labyrinthe pleine page symbolisant la confusion mentale de Daniel. Le tout dans des couleurs primaires acidulées à l’agencement étudié, vaguement « vintage », que renforce la très plaisante reliure à dos toilé — avec cette odeur si particulière, presque grisante, que jamais la BD sur tablette ne pourra nous offrir —, de la belle ouvrage à laquelle nous a souvent habitués l’éditeur Sarbacane.

Nombre de dessinateurs se reconnaîtront sans doute dans ce témoignage décrivant et questionnant avec espièglerie et tendresse les coulisses d’un métier qu’on ne choisit jamais par appât du gain, il faudrait pour cela être totalement inconscient. L’appât de gain viendrait plutôt des éditeurs, qui semblent, comme il l’est décrit avec une ironie désabusée dans plusieurs passages, montrer peu d’empathie à leur endroit, les considérant pour ainsi dire comme des esclaves à leur service. Cette « BD rigolote », faussement joyeuse, est une réussite, révélant un auteur attachant qui n’est certainement pas « en trop ». La bibliographie de Daniel Blancou ressemble beaucoup à son auteur, dilemme vivant, capable de passer du genre documentaire (environnemental, politico-judiciaire) à l’humour décalé. Mais désormais, avec Un auteur de BD en trop, notre quadra candide nous livre une sorte de synthèse des deux, dans un style clairement plus affirmé qu’à ses débuts. Blancou aurait-il trouvé sa voie ? On a bien envie de le croire, et bien sûr, on attend la suite… oups, désolé pour la pression !

Un auteur de BD en trop
Scénario & dessin : Daniel Blancou
Editeur : Sarbacane
86 pages – 22,50 €
Parution : 8 janvier 2020

Extrait p.22 – Daniel, en pleine conversation téléphonique avec son éditeur :

L’éditeur Salut Daniel. On a pensé à toi pour combler un trou dans un collectif d’illustrateurs jeunesse. Mais faudrait pas trop nous faire style BD.
Daniel — Ok.
L’éditeur — On te propose un tarif qui te permettrait de vivre modestement un mois. Mais tu en auras pour deux ou trois mois, en travaillant nuits et jours !
Daniel — Je comprends.
L’éditeur — Si tes illustrations ne nous plaisent pas, on annulera le contrat et on ne te paiera rien.
Daniel — C’est logique.
L’éditeur — Comme c’est un ouvrage collectif, il n’y aura pas de droits, tout le monde sera au forfait.
Daniel — Évidemment.
L’éditeur — Idem côté auteurs : tous à la même enseigne !
Daniel — Faut être équitable.
L’éditeur — De toute façon, le prix de vente sera tellement bas que même avec des droits, vous n’auriez rien touché.
Daniel — Ça rassure.
L’éditeur — Et je te parle même pas de droits dérivés et étrangers !! Ha ha !!
Daniel — Vous devez rentrer dans vos frais.
L’éditeur — Chez nous le livre est un produit pour alimenter la machine. On a déjà calé la date d’impression et de sortie en librairie mais le texte n’est pas encore écrit. On n’a rien à te faire lire.
Daniel — Je vous fais confiance.
L’éditeur — Et pour maintenir au plus haut niveau notre trésorerie, on te paiera quelques mois après que tu nous auras livré ton travail.
Daniel — J’ai de la marge.
L’éditeur — Mais si tu veux pas le prendre, on proposera à un jeune ! Après bien sûr, je ne garantis pas de te rappeler. Alors, t’es partant ?

Un auteur de BD en trop © 2020 Daniel Blancou (Sarbacane)

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