Grosse castagne dans la montagne

 

Longue Vie © 2020 Stanislas Moussé (Le Tripode)

Dans cette BD muette et singulière, l’œil aime à se perdre dans des paysages alpins bucoliques où se joue une guerre permanente, plus cocasse qu’effrayante. Un drôle de récit héroïco-fantaisiste avec son lot de monstres…

De Stanislas Moussé, l’auteur de ce pur OVNI graphique, on sait peu de choses, si ce n’est qu’il est né à Nantes il y a une trentaine d’années, qu’il a fait des études d’histoire et qu’il partage désormais son temps entre la création de bandes dessinées et le gardiennage de troupeaux dans les Alpes. Tout cela suffit en grande partie à expliquer le cadre et la thématique de Longue vie et du Fils du roi, deux volumes indissociables l’un de l’autre par leur continuité narrative.

Pour ce vrai-faux diptyque, le choix formel d’une case par page apparenterait plutôt l’ouvrage à un « beau livre de bande dessinée », car pour l’éditeur Le Tripode, qui n’est pas vraiment spécialisé dans le neuvième art mais est davantage axé sur les romans, le but est de surprendre en s’appuyant sur trois piliers : « les littératures, les arts, les ovnis ». Preuve s’il en fallait encore que la bande dessinée ne se cantonne plus au modèle franco-belge traditionnel mais continue à élargir son champ d’expression, qui semble infini.

Pour ce qui est de surprendre, on peut affirmer que le but est atteint, et c’est aussi ce que l’on aime en découvrant de nouveaux auteurs. Dans cet ouvrage totalement muet et lunaire, on va voir évoluer des petits bonhommes tout ronds dans un univers de fantasy médiévale ultra-poétique. Et des petits bonhommes, il y en a partout, souvent regroupés en armées combattantes, car c’est la constante du récit où il est question de conquêtes et de batailles, de victoires et de défaites. Les épées tranchent dans le lard et le sang gicle en pagaille, mais le trait rond à la Mordillo éloigne toute l’horreur que pourrait susciter une description réaliste de ces guerres.

L’histoire, quant à elle, est irracontable, d’autant qu’il est souvent assez difficile d’identifier les personnages principaux, qui se reconnaissent plus à leur blason qu’à leur frimousses minimalistes, et dont aucun n’apparaît jamais en plan rapproché. Ce qui est dommage car la fluidité du récit en souffre quelque peu, et surtout cela peut produire une certaine lassitude. A moins peut-être d’être particulièrement observateur, et ceux qui ont passé des heures de leur tendre enfance à s’user les yeux sur Où est Charlie y trouveront leur compte à coup sûr. L’humour est bien présent même si on sourit plus qu’on ne rit, on est parfois interloqué devant la prouesse graphique, car il faut bien le dire, Longue Vie et Le Fils du roi tiennent plus de l’exercice de style que d’une réelle volonté narrative. Difficile de ne pas s’extasier devant ces motifs répétés à l’infini à travers les pages, des motifs d’arbres, de buissons, de rochers, de plantes, créant un environnement bucolique très original dont on n’est pas vraiment sûr de vouloir en faire partie, étant donné la menace constante de guerriers en embuscade, si avenant soit le paysage, car c’est bien connu, le barbare adore se vautrer dans les champs de marguerites.

Le roman chevaleresque est ainsi mis au goût du jour, avec quelques tranches de romance où la femme apparaît plus dominatrice que l’homme, où l’on ne voit pas la queue d’un dragon mais plutôt d’horrrrrrribles monstres qui tiennent plus de la larve géante venue d’outre-espace. Perché dans ses montagnes, Stanislas Moussé reste aussi perché sur sa planche à dessin. A défaut d’apprécier pleinement, une curiosité unique en son genre à découvrir.

Longue Vie/Le Fils du roi
Scénario & dessin : Stanislas Moussé
Éditeur : Le Tripode
Parution : 28 mai 2020 (Longue Vie) – 12 novembre 2020 (Le Fils du roi)
20 € par volume

Longue Vie © 2020 Stanislas Moussé (Le Tripode)

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C’était quand même plus peinard à Koh-Lanta…

Un putain de salopard, tome 2 : O Maneto, © 2020 Régis Loisel & Olivier Pont (Rue de Sèvres)

Quand comme Max, on part dans la jungle à la recherche du père qui vous a abandonné, il vaut mieux être motivé, et surtout sur ses gardes… sous peine de servir d’amuse-gueule aux caïmans…

Les événements s’étaient emballés dangereusement à la fin du premier tome. Charlotte et Christelle, à peine arrivées au dispensaire du camp minier, doivent déjà plier bagage et prendre la fuite en laissant un cadavre derrière elles. Quant à Max et Baïa, après avoir échappé de justesse aux hommes de main du camp, ils errent dans la jungle après un accident ayant provoqué la mort de leur chauffeur… Alors que Max est en proie à la fièvre, Baïa découvre l’épave d’un avion contenant le squelette d’un enfant. Serait-ce l’épave liée à cette vieille histoire de kidnapping de la fille du patron de la mine et d’un beau magot détourné ?

Si le deuxième volet d’Un putain de salopard est sans réelle surprise, il ne déçoit pas pour autant ! Sur un scénario très bien ficelé, comportant son lot habituel de rebondissements, Régis Loisel continue à dérouler le fil de cette aventure palpitante, avec en toile de fond la quête de Max pour retrouver ce père disparu dont la réputation laisse pour le moins à désirer. Le jeune homme va connaître les pires galères dans l’enfer vert de la jungle amazonienne, en compagnie de celle qui plus d’une fois va le sauver de situations périlleuses, Baïa. Fille d’une autochtone indienne et d’un père inconnu, la jeune femme possède un don de double vision qui lui permet de voir les esprits, ajoutant au récit une touche de fantastique. Doté d’un sens de l’intuition très développé, elle joue en quelque sorte pour Max le rôle d’ange gardien, et bien que muette, sait parfaitement se faire comprendre lorsque son compagnon téméraire emprunte les mauvais chemins… car dans ce western avec pour décor une jungle aussi paradisiaque que menaçante, où l’appât du gain et l’absence de lois rend l’homme plus dangereux que les caïmans, il importe pour sa propre survie de conserver un œil aiguisé !

D’un point de vue graphique, on reste également sur la même ligne. Le trait enlevé d’Olivier Pont, bénéficiant d’une mise en page sans faille, est rehaussé par une colorisation particulièrement soignée. François Lapierre, qui avait déjà prouvé son talent avec Magasin général, continue à nous éblouir en nous immergeant dans la jungle amazonienne grâce à mille nuances de vert.

L’épisode se conclut par un cliffhanger, au moment où Max vient de retrouver ce « putain de salopard », ce qui sans nul doute va susciter une forte attente chez les lecteurs conquis par cette série de très bonne tenue, avec des personnages très attachants et soudés face à des brutes sans foi ni loi.

Un putain de salopard, tome 2 : O Maneto
Scénario : Régis Loisel
Dessin : Olivier Pont
Couleurs : François Lapierre
Editeur : Rue de Sèvres
88 pages – 18 €
Parution : 11 novembre 2020

Extrait de l’interview de Régis Loisel par l’éditeur :

Cette idée des deux photos attrape immédiatement le lecteur.

Loisel — Quand j’étais petit enfant, mon père était militaire en Indochine. Jusqu’à mes trois ans, il n’était qu’une photo collée sur le frigidaire, une vague idée. Alors quand un jour il est venu en permission, je n’ai pas voulu qu’il me touche, parce que mon père n’était pas cet homme, mais le monsieur sur la photo. Inconsciemment, il y a sans doute une part de mon histoire dans cette idée de photos… Max, en quête de ses origines, pense mêler l’utile à l’agréable, tourisme et boulot, parce qu’à l’époque [les années 70, ndr], c’était les débuts de la construction de la transamazonienne. On avait donc besoin de beaucoup de main d’œuvre. Max étant un peu naïf, il découvre que l’univers qu’il va cotoyer n’est pas d’une grande tendresse. La notion de mort est toute relative. Là-bas, on trucide très facilement. Ce qui était vrai et l’est toujours dans ces coins reculés.

Pourquoi les années 70 et le Brésil ?

Loisel — Je ne pourrais pas raconte la même histoire aujourd’hui. À l’époque, quand vous étire paumé en forêt, il n’y avait pas de téléphone pour vous repérer. Cette période est donc plus propice à l’histoire qu’on voulait raconter. Au départ, je pensais la situer en Guyane, mais avec la transamazonienne, le Brésil convenait mieux. Je voulais des orpailleurs, des camps miniers, des camps forestiers… L’Amazonie, c’est sans fin, la Guyane, c’est plus restreint.

Un putain de salopard, tome 2 : O Maneto, © 2020 Régis Loisel & Olivier Pont (Rue de Sèvres)

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Ceci n’est pas un OVNI

Mauretania – Une traversée © 2020 Chris Reynolds (Tanibis)

Avec Chris Reynolds, auteur « le plus sous-estimé des vingt dernières années » selon certains, est peut-être née la BD de SF surréaliste. On pourra trouver cela au choix hermétique, perturbant, ou envoûtant. Ou les trois en même temps.

Dans un monde qui ressemble au nôtre, Monitor, personnage énigmatique portant toujours un casque, est investi d’une lourde mission : veiller à l’équilibre du monde en fermant les entreprises jugées néfastes. Car Monitor le sait bien, une civilisation extra-terrestre a pris le contrôle de la Terre. Ailleurs, un détective enquête sur des immeubles qui disparaissent du jour au lendemain…

Grâce aux Éditions Tanibis, Chris Reynolds, auteur britannique adulé de quelques initiés, est pour la première fois publié en version française. Mauretania, une traversée est une anthologie de 300 planches publiées initialement dans les années 1980-1990 au Royaume-Uni, qui avait été retenue dans la dernière sélection officielle du Festival d’Angoulême, dans la catégorie « Patrimoine ».

Si ce recueil d’histoires pour le moins étranges risque de dérouter les néophytes, il ne peut laisser indifférent. Pour beaucoup, la première réaction ira du « What the fuck » rigolard au scepticisme agacé. Et on peut le comprendre, car ce n’est pas ce qui se fait de plus accessible dans la bande dessinée. La meilleure façon d’aborder l’objet, pour les plus curieux, sera sans doute de lâcher prise et d’accepter le fait de ne pas tout comprendre. Mauretania est une œuvre particulière, certes, mais qu’il serait trop facile de jeter aux orties sans autre forme de procès. Si les aficionados considèrent Reynolds comme un génie, ça ne doit pas être sans raison.

Mauretania – Une traversée © 2020 Chris Reynolds (Tanibis)

Le moins que l’on puisse dire, c’est que dès les premières pages, cet ouvrage produit d’emblée une certaine fascination. De plus, ces histoires courtes, qui se lisent rapidement, tiennent plus de la rêverie poétique que du pensum fastidieux. L’action — si l’on peut dire — se déroule dans une Angleterre provinciale qui ressemble à n’importe quel autre endroit sur Terre. L’univers intemporel de Reynolds s’inscrit dans un surréalisme imprégné de science-fiction des années 60, avec un héros récurrent et sans pouvoirs particuliers, Monitor, qui dissimule son visage sous un casque, tel un Daft Punk avant l’heure. On pourrait penser à La Quatrième Dimension si la narration était moins décousue, sans doute parce que selon son auteur, celle-ci passe au second plan. Les protagonistes semblent en effet aux prises avec des événements qui les dépassent, sans corrélation les uns avec les autres, et la linéarité apparente du récit s’entrechoque très souvent avec des déviations temporelles qui semblent dénuées de sens. Peut-être un miroir de notre monde que l’on voudrait cohérent mais qui parfois nous échappe dans sa marche aléatoire.

Dans Mauretania, les personnages sont des silhouettes lunaires qui se cherchent comme dans une partie de cache-cache métaphysique, dont on ne comprend pas les tenants et les aboutissants. Reynolds possède une mythologie bien à lui avec ses propres codes, dont il ne nous livre rien, renforçant l’aura de mystère entourant ce drôle de « récit » dont les textes sont à l’avenant. Mais l’auteur se moque bien de notre frustration, sa seule préoccupation étant peut-être de nous intriguer, et par extension de nous interroger. Il ne cherche pas non plus à nous éblouir par son dessin en noir et blanc, au trait gras, parfois peu lisible, lequel compense ses imperfections par un rendu graphique réussi, auquel participe l’omniprésence du gaufrier de neuf ou quatre cases aux contours épais, faisant contraste avec l’élasticité narrative.

Ainsi, il est assez difficile de dire si l’on a aimé Mauritania mais là, pas question d’émettre un jugement à l’emporte-pièce. Il y aura suffisamment de commentaires négatifs de la part de ceux qui ont pour habitude de rejeter ce qu’ils ne comprennent pas. Cette œuvre divisera, c’est certain, et donnera lieu à des avis tranchés. Faut-il être aussi perché que son auteur pour l’apprécier ? Faut-il être intello ou snob ? Le mieux est de découvrir soi-même cet ouvrage atypique, qui est plus une affaire de sensation que de compréhension. Et là, tout sera possible. Pour le dire simplement : on aimera ou on n’aimera pas !

Mauretania – Une traversée
Scénario & dessin : Chris Reynolds
Editeur : Tanibis
292 pages –  27 €
Parution : 19 juin 2020

Mauretania – Une traversée © 2020 Chris Reynolds (Tanibis)

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L’heure des couleurs à l’école

Blanc autour © 2021 Wilfrid Lupano et Stéphane Fert (Dargaud)

Prudence Crandall fut celle qui osa défier la discrimination raciale en créant la première école pour jeunes filles noires dans les USA du XIXe siècle. Un récit historique, tragique et magnifique, signé de Wilfrid Lupano et Stéphane Fert.

1832, Canterbury, Connecticut. Prudence Crandall dirige une école pour filles. Le jour où elle accueille pour la première fois une jeune Noire, Sarah Harris Fayerweather, les parents, en signe de protestation, retirent leurs enfants de l’établissement. Cet événement va pousser Miss Crandall à transformer son école en n’y recrutant que des pensionnaires d’origine afro-américaine, provoquant l’hostilité des habitants de Canterbury. Basé sur une histoire vraie, ce récit relate comment est née l’une des premières écoles pour Afro-américaines des Etats-Unis, trente avant l’abolition de l’esclavage.

Wilfrid Lupano et Stéphane Fert se sont associés pour nous présenter cette tranche de l’Histoire des USA, pas la plus glorieuse et pas la plus connue non plus, mais qui anticipait d’une certaine manière l’abolition de l’esclavage quelques décennies plus tard. Après avoir conçu ensemble une BD jeunesse, les deux auteurs remettent donc les couverts. Leur collaboration sur un nouveau projet coule presque de source, ces deux-là ayant pour habitude de narrer des histoires avec des personnages toujours en quête de liberté. Morgane et Ronces, héroïnes des deux contes de Fert (Morgane et Peau de Mille Bêtes), étaient deux femmes luttant pour leur indépendance dans un monde dominé par les hommes. Avec Lupano, on retrouve souvent chez bon nombre de ses héros des velléités de contestation des pouvoirs autoritaires et des injustices. « Blanc autour » est un peu la fusion de leurs préoccupations respectives.

Lupano nous dispense une narration fluide, même s’il est vrai que l’histoire n’est pas très compliquée, et qu’en plus elle s’inspire de faits réels. On peut toutefois facilement imaginer que le scénariste d’Alim le tanneur et des Vieux Fourneaux a dû intégrer des éléments de fiction pour pimenter le récit, avec notamment deux personnages marquants, totalement inventés — contrairement à la directrice et ses pensionnaires —, qui représentent des points de vue radicalement opposés. Il y a d’abord ce jeune sauvageon noir, prénommé comme il se doit « Sauvage », provocateur un peu lettré prônant le retour à la nature et la révolte des esclaves, sorte petit lutin des forêts venu d’on ne sait où, qui se plaît à narguer les nouvelles pensionnaires « de couleur » dans leur velléité d’émancipation. Puis son antithèse, Miriam, une vieille dame recluse dans les bois et dissimulant sous son « masque » de sorcière les idées les plus avant-gardistes fortement empreintes de féminisme. Deux outlaws apportant la contradiction à ces jeunes filles noires désireuses de s’insérer dans la société blanche en accédant à l’instruction et à la connaissance, ne cherchant aucunement à remettre en question l’ordre établi. Deux rebelles « antisociaux » qui grattouillent là où ça chatouille et permettent parallèlement au récit de ne pas s’engluer dans une bouillabaisse de bons sentiments.

En choisissant de collaborer avec Lupano pour ce one-shot, Stéphane Fert met entre parenthèse le conte de fées, genre avec lequel il a su si bien nous enchanter. Pourtant, il ne renonce pas totalement à cette part de merveilleux en mêlant à l’histoire les ingrédients les plus typiques des contes : la forêt, la sorcellerie, et les messes noires, sans vouloir faire de mauvais jeu de mots… Et ça fonctionne car en plus cet univers sylvestre, par le choix des couleurs, fournit un contraste fort avec la bourgade avoisinant l’école de Miss Crandall. La forêt, comme une invitation au rêve, chatoie de couleurs vives tandis que Canterbury et ses habitants se confondent dans une grisaille peu engageante. Bien sûr, si l’on parle de sorcellerie, ce n’est pas de la sorcellerie au sens propre du terme, mais une sorcellerie de femmes, noires, en réaction à un pouvoir patriarcal raciste et oppressant. Ainsi, ces femmes n’ont d’autre choix que de se défendre dans une sorte d’union sacrée. La suite du récit montre d’ailleurs qu’une véritable chasse aux sorcières va s’opérer contre ces pionnières qui effraient les habitants de Canterbury, tous blancs, davantage par leur souci de s’élever que de par une remise en cause potentielle de leur entre-soi. Ce qu’ils veulent, c’est rester entre Blancs pour se convaincre sans doute qu’ils sont et resteront pour toujours la « race supérieure » et pour cela ils préfèrent l’affrontement et la violence qu’un compromis civilisé. L’un d’entre eux l’affirme : « Je préfère les nègres qui rejettent notre société à ceux qui cherchent à s’y glisser par tous les moyens. »

Blanc autour est paru le 15 janvier dernier, soit neuf jours exactement après l’invasion du Capitole par les fanatiques trumpistes. De façon troublante, une scène de l’album où les habitants de Canterbury (plus précisément les hommes, forcément) envahissent en pleine nuit l’école des jeunes filles pour y semer le chaos et la terreur, résonne étrangement avec les événements de Washington. Et le lecteur de constater que finalement, peu de choses ont changé depuis le XIXe siècle et que l’Amérique a bien du mal à renoncer au mythe absurde et illusoire d’une nation dominée par les WASP*. Une fois de plus, Lupano a su nous faire vibrer et nous émouvoir avec cet album magnifiquement mis en image par Stéphane Fert.

* White Anglo-Saxons Protestants : protestants anglo-saxons blancs

Blanc autour
Scénario : Wilfrid Lupano
Dessin : Stéphane Fert
Editeur : Dargaud
144 pages – 19,99 €
Parution : 15 janvier 2021

Extrait p.22-25 — Sermon du prêtre de Canterbury :

Le prêtre — Ecoutez tous ! Silence ! Du calme, du calme ! Voilà ce que dit l’annonce ! « Prudence Crandall, directrice de l’école pour filles de Canterbury, adresse ses plus sincères remerciements à tous ceux qui soutiennent son école et tient à les informer qu’à partir du premier lundi du mois d’avril prochain, l’école accueillera des jeunes filles de couleur, de neuf à dix-sept ans. Les matières enseignées sont la lecture, l’écriture, l’arithmétique, la grammaire, la géographie, l’histoire, la philosophie, la chimie, l’astronomie, le dessin et la peinture, la musique et le français ! » Et c’est paru hier dans le « Liberator », un journal abolitionniste clandestin de Boston qui circule sous le manteau !!

Commentaires dans l’assistance : « Une telle école serait une calamité pour la ville ! » La réputation des enfants du Canterbury serait ruinée à jamais ! » « Pour le bien de tous et pour l’honneur, il faut empêcher ça ! » « Éduquer quelques noirs, bon, à la limite… Mais pourquoi justement ici, dans notre ville ? » « Il y a sûrement des endroits plus adaptés ! » « Si des noirs débarquent ici à cause de cette école, il y aura des agressions ! Des cambriolages ! Pas de ça ici ! »

Blanc autour © 2021 Wilfrid Lupano et Stéphane Fert (Dargaud)

 

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Le livre, éternelle menace pour le tyran

Les Ogres-Dieux t.4 : Première-née © 2020 Hubert & Bertrand Gatignol (Soleil/Métamorphose)

Avec cet ultime opus, Bertrand Gatignol et feu Hubert Boulard concluent en beauté leur prodigieuse saga de dark-fantasy, tout en décochant une flèche cinglante au modèle patriarcal autoritaire.

Première-née sera donc l’ultime volet de cet incroyable quadriptyque (certes, le terme est moins agréable à l’oreille que « triptyque »), dont Hubert aura eu juste le temps de terminer le scénario avant de nous quitter début 2020. On sentait bien que cette série se bonifiait au fil des tomes. Avec le final grandiose que les auteurs nous livrent ici, on peut affirmer sans sourciller que Les Ogres-Dieux accèdent au panthéon des meilleures séries BD de tous les temps, en tous cas de la collection Métamorphose de l’éditeur Soleil.

Contrairement aux trois volumes précédents — qui se lisent chacun, faut-il le rappeler, comme une histoire individuelle —, le personnage principal est une femme, Bragante, « première-née des enfants géants du Fondateur de la lignée royale ». Cloîtrée dans une tour du château, lasse du poids des ans et des ambitions insatisfaites, Bragante sent sa fin approcher. C’est à travers la fenêtre de la tour qu’elle va raconter son histoire à l’une de ses petites-filles, Elmire, à la taille démesurée. Car chez les Ogres, les enfants naissent plus grands que la génération précédente, provoquant souvent la mort de leur mère lors de l’accouchement. Son histoire, donc, est celle d’une femme, qui toute sa vie aura lutté face à un pouvoir masculin qui privilégiait la force physique et méprisait la réflexion et l’érudition. Son père, le roi-fondateur, ne voulait engendrer que des mâles pour mieux mener ses conquêtes et soumettre le monde à sa tyrannie, considérant les femmes comme des matrices juste bonnes à procréer. De fait, celles-ci seront recluses dans le gynécée, compensant leur asservissement par l’instruction, grâce à la bibliothèque constituée par Bragante, passionnée par les livres. Mais son père, qui voit cette initiative d’un mauvais œil, la considérant comme une menace envers son autorité, cherchera à la détruire.

Par son dessin qui trouve avec le noir un vrai style graphique, évoquant tout en les revisitant, avec une approche gothique, les gravures médiévales, Bertrand Gatignol a su parfaitement représenter la puissance terrifiante et la violence aveugle de ces géants, en particulier des mâles, capables de broyer un humain à la force de leur main, selon leurs caprices. Il est parvenu à transférer en images la tension permanente qui irrigue le récit et scotche le lecteur. Parmi les passages les plus saisissants demeure cette scène où le jeune roi Korsabaal, fraîchement couronné, reçoit Bragante sa sœur aînée, bien plus petite en taille, entouré de ses frères aux faciès rendus difformes par la consanguinité, une scène qui rappelle certains tableaux de Velasquez représentant les infants d’Espagne, ou par extension La Nef des fous, de Bosch, car de folie il est bien question dans cette histoire.

Les Ogres-Dieux t.4 : Première-née © 2020 Hubert & Bertrand Gatignol (Soleil/Métamorphose)

Le formidable talent de conteur de Hubert rend cette histoire captivante, encore plus peut-être que les précédents volets de la série, dont le thème récurrent est celui de la filiation et de la transmission. Mais dans Première-née, fable métaphorique du monde des Hommes — même s’ils ne sont ici que des figures secondaires dans une société dominée par les Ogres —, l’auteur aborde également le thème de la place des femmes dans un contexte patriarcal, et de leur combat pour s’affranchir de leur servitude. Le fait que les protagonistes soient ces géants au regard empreint de rage violente, les mâles en particulier, rend la chose encore plus terrifiante, car dans les alcôves de ce château aux dimensions vertigineuses se pratiquent des mœurs peu avouables : viol, inceste et maltraitance. Ce conte gothique dans lequel Hubert semble avoir placé tous les thèmes qui lui étaient chers, n’est rien d’autre qu’une allégorie des soubresauts de notre monde contemporain, où se joue la lutte entre deux courants opposés, la tradition réactionnaire et l’obscurantisme d’un côté, les valeurs de progrès et de culture de l’autre. Le ton du récit est grave, suggérant que la démocratie et la liberté restent toujours fragiles face à la bêtise aveugle et la tyrannie, mais de façon presque prémonitoire, l’histoire, qui se clôt sur la mort de l’érudite Bragante, double féminin de Hubert, nous laisse avec une note d’espoir apaisante.

A la façon de Peau d’homme, Hubert nous sert ici un formidable plaidoyer féministe pour la liberté et la connaissance, indissociables l’une de l’autre. Car au fond, le combat de Bragante est le même que celui de Bianca, quand bien même l’approche est plus joyeuse et plus légère dans le récit co-signé avec Zanzim. Avec Première-née, on est davantage dans une tournure shakespearienne où les destinées se construisent dans les larmes et le sang. Dans les deux cas, c’est un superbe héritage — et un testament précieux, peu importe qu’il ait été conçu ou non dans cet esprit — que nous laisse cet auteur, un héritage qui ne fait que rendre son absence encore plus douloureuse.

Les Ogres-Dieux t.4 : Première-née
Scénario : Hubert
Dessin : Bertrand Gatignol
Éditeur : Soleil
Collection : Métamorphose
156 pages – 26 €
Parution : 25/11/2020

Extrait p.36-38 – En présence de son père, Bragante constate les dégâts perpétrés par son frère sur un livre de grande valeur :

Bragante — Regarde ! L’œuvre d’Orobaal ! Un codex rarissime qu’Aramande de Rieviell avait sauvé du pillage de Peernoï !
Le père — Les livres, ça ne sert à rien.
Bragante — J’en ai besoin pour éduquer mes frères et mes sœurs.
Le père — Je ne lis pas et je ne m’en porte pas plus mal. Un combattant n’a pas besoin de lire.
Bragante, en colère — Mais ça peut être utile à un souverain !
Le père — Je ne vois pas en quoi.
Bragante — Nos paysans meurent de faim. Les récoltes sont mauvaises et les impôts sont maigres.
Le père — Que veux-tu que j’y fasse ? Que j’aille labourer à leur place ,
Bragante — Il faut améliorer l’agriculture : outils, assolement, irrigation… Nous sommes arriérés ! de meilleures récoltes signifient une population mieux nourrie. Moins de morts, plus de naissances, et à terme, plus de soldats pour tes armées. L’agriculture est la première des batailles pour gagner la guerre.
Le père — Et comment le sais-tu ? Tu as parcouru le royaume de long en large, peut-être ?
Bragante — Non, mais j’ai beaucoup réfléchi ! Tu es un grand conquérant, mais je peux t’aider à gouverner le royaume, et c’est grâce aux livres que je peux t’être utile.
Le père — Tu ne comprends rien. Tu es toujours à tramer dans mon dos, à essayer de grignoter mon autorité !
Bragante — Au contraire !
Le père [dans un accès de rage, il dégaine son épée] — Pour qui te prends-tu ? Pour la souveraine de ces terres ?
Bragante, sous le choc — Non…
Le père — Alors ne te mêle pas de politique et reste à ta place, au gynécée, avec mes enfants, en attendant d’en faire à ton tour, c’est ça, ton rôle.
Bragante — Bien, père.
Le père — Je vais marcher sur Rieviell. Et je brûlerai sa bibliothèque sous les yeux de ta chère Aramande.

[Le père quitte la salle, lançant à sa fille un regard victorieux et lourd de menaces, la laissant muette et effondrée]

Les Ogres-Dieux t.4 : Première-née © 2020 Hubert & Bertrand Gatignol (Soleil/Métamorphose)

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Voyage en « Papieristan »

Chroniques de jeunesse © 2021 Guy Delisle (Delcourt)

Après avoir écumé le monde, Guy Delisle effectue une sorte de retour à la case départ dans son Québec natal, évoquant le job d’été qu’il occupait dans une usine à papier durant ses années étudiantes. Dans cette séquence nostalgie, moins de dépaysement mais beaucoup de tendresse…

Guy Delisle évoque les souvenirs de son premier job d’été dans l’usine à papier où travaillait son père, à l’époque où il était étudiant en arts plastiques. Avec sobriété, il nous livre une description de son quotidien d’alors… ce travail était bien peu passionnant mais lui a fait découvrir un milieu où il ne se sentait pas vraiment à sa place. Il fallait par ailleurs une certaine dose de courage au jeune homme qu’il était pour quitter le confort de sa planche à dessin et rejoindre son équipe de nuit où il devait manier d’énormes machines, avec des horaires souvent aléatoires…

Après avoir fait le tour du monde, Guy Delisle revient au bercail et c’est un voyage temporel qu’il nous propose dans le Québec de sa jeunesse, à une époque où, en tant qu’étudiant, il passait ses vacances d’été à travailler dans l’usine de son père pour se faire un peu d’argent de poche. Dans le style minimaliste qu’on lui connaît, l’auteur de Pyongyang représente la manufacture de papier géante tel un monstre antique crachant sans discontinuer non pas des flammes mais une fumée orange que l’on imagine peu odorante. Cette fumée omniprésente qui sera d’ailleurs un des seuls (et rares) éléments en couleurs dans cet ouvrage en noir et blanc, dont le t-shirt de Delisle, un gimmick graphique plutôt bien vu.

Cet immense complexe industriel est évidemment un monde en soi, avec ses propres codes et rites de passage, ses classes sociales, un monde composé d’individus très divers, du simple ouvrier employé à vie à l’intérimaire « en transit » comme Delisle. Dans cette galerie de personnages, il y a Marc, le beau gosse musclé un peu ambigu, dont l’objectif est de partir pour se consacrer à son sport « à fond », Jake, l’anglophone sympa étudiant en psycho qui connaîtra une fin tragique, ou encore le « grand gars chaleureux » à l’humour douteux chargé de former les étudiants… Et puis le père de Delisle qu’on verra peu, lui qui travaille dans les bureaux, loin du bruit et de la chaleur des machines, en tant que dessinateur industriel (ça ne s’invente pas). Un père un peu lunaire, accaparé par son travail, pas méchant pour un sou mais qui apparaît un peu comme un étranger pour son fils.

Chroniques de jeunesse © 2021 Guy Delisle (Delcourt)

Guy Delisle se remémore le maniement de ces machines qui nécessitait une certaine dextérité et comportait des risques (en ce temps-là, la protection des ouvriers ne semblait pas être la préoccupation principale de la direction), et surtout cette étrange matière qu’était la pâte à papier, chaude et humide, d’une texture agréable, qu’il fallait retirer à la main lorsqu’elle s’accumulait dans les systèmes…

Si l’univers décrit est à des années-lumière des affinités professionnelles de l’auteur, il y a pourtant un point commun en y regardant de plus près. Comment notre bédéaste aurait pu exercer son travail sans papier, comment aurait-il pu diffuser ses œuvres ? Celui-ci n’exprime aucune nostalgie déplacée mais plutôt une forme de bienveillance, peut-être même de la tendresse, pour cette période de sa vie qui fut initiatrice en termes de confiance en soi. Tous ceux qui ont eu des jobs d’été se reconnaîtront forcément dans cette peinture sobre et humble d’un domaine assez méconnu et pourtant riche d’enseignement pour tout lecteur attaché au format papier, qui connaît bien la sensation si particulière qu’elle éveille en nous sur le plan du toucher et de l’odorat.

Chroniques de jeunesse
Scénario & dessin : Guy Delisle
Editeur : Delcourt
Collection : Shampooing
136 pages – 15,50 €
Parution : 27 janvier 2021

Chroniques de jeunesse © 2021 Guy Delisle (Delcourt)

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Miroir noir de notre présent au futur antérieur

1984 © 2021 Jean-Christophe Derrien & Rémi Torregrossa (Soleil)

Le roman culte de George Orwell vient de faire l’objet de plusieurs adaptations BD quasi-simultanées. Une preuve de la modernité de cette dystopie pourtant très sombre. Et même quand l’éditeur s’appelle Soleil, sa version n’en est pas pour autant plus lumineuse…

En l’espace de deux mois ce ne seront pas moins de quatre adaptations de « 1984 » qui auront été publiées (une en novembre 2020 et trois ce mois-ci). Il faut dire que 70 ans après la sortie française du célèbre livre de George Orwell, désormais entré dans le domaine public, plusieurs éditeurs (Soleil, Sarbacane, Rocher et Grasset) se tenaient sur les starting blocks pour sortir leur propre version. On pourra objecter que cela est tout à fait ridicule de sortir en même temps quatre adaptations, mais quoiqu’en en pense, cela confirme toute la puissance et la modernité du livre de l’auteur anglais. Si la pertinence d’une adaptation est incontestable, reste à en connaître la valeur ajoutée. Commençons avec celle de Soleil Productions.

Sur le plan graphique, Rémi Torregrossa prouve qu’il sait dessiner, cela n’est pas à contester. Son style réaliste et assez détaillé, un peu froid, a su parfaitement donner corps au roman d’Orwell, en restituant scrupuleusement l’univers du livre que chacun pouvait avoir en tête. Le choix du noir et blanc paraissait approprié pour dépeindre un monde terne et déshumanisé, avec une rare intrusion de la couleur dans les scènes où Winston et Julia parviennent à se retrouver dans un cadre intime pour vivre leur amour. Clairement, on reste dans l’académisme propre à tout un pan de la bande dessinée actuelle et qui caractérise le plus souvent les séries dont le but est de capter le public le plus large, et qui probablement laissera de marbre la frange des bédéphiles en quête d’originalité.

La narration de Jean-Christophe Derrien est de façon peu surprenante à l’image du dessin. Elle suit à la lettre la structure de l’œuvre littéraire, la seule digression que s’est autorisée le scénariste étant d’avoir choisi la narration subjective en utilisant les extraits de journal du héros Winston. Ce faisant, cette option permet à l’histoire de conserver une grande fluidité, à l’instar du roman d’Orwell.

En optant pour la fidélité au récit d’origine, on pourrait en déduire que Soleil a voulu limiter les risques d’un échec commercial. Cette version, qui semble être la plus convenue, est loin d’être mauvaise mais n’apportera pas grand-chose au 1984 de 1949, et ne conviendra qu’à ceux qui ne lisent que de la BD. A cet égard, on ne pourra que conseiller au lecteur — jeune ou non, et ouvert à tous les formats narratifs — de se précipiter plutôt sur l’ouvrage original, monument incontournable de la littérature de science-fiction qui conserve une acuité terrible sur la façon dont les technologies permettent de suivre à la trace les citoyens. A l’heure d’Internet et des réseaux sociaux, la question n’en est que plus brûlante. Les télécrans de 1984 ne sont-ils pas d’une certaine manière les smartphones de 2021.

1984
Adaptation du roman de Georges Orwell
Scénario : Jean-Christophe Derrien
Dessin : Rémi Torregrossa
Éditeur : Soleil
120 pages – 117,95 €
Parution : 6 janvier 2021

Δ Adaptation du roman Nineteen Eighty-Four, de George Orwell (1949)
⊗ Adaptations au cinéma :
1984 réalisé par Michael Anderson (1956)
1984 réalisé par Michael Radford (1984)

1984 © 2021 Jean-Christophe Derrien & Rémi Torregrossa (Soleil)

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Les années zéro des réseaux

Le Labo © 2021 Hervé Bourhis & Luca Varela (Dargaud)

Dans les années 70, on ne parlait pas encore de geeks ou de nerds, et pourtant ils existaient. Ces utopistes ont imaginé notre monde technologique tel qu’on le connaît aujourd’hui à travers nos smartphones et nos consoles de jeux vidéo. Cette comédie enlevée, un brin acerbe, nous fait revivre cette période incroyable.

Le Labo, fable tragi-comique inspirée de faits historiques, nous plonge dans les débuts de l’ère de la micro-informatique dans les années 70, où se préparait en coulisses une technologie qui aujourd’hui fait partie intégrante de notre quotidien. Le tableau d’une époque pas se lointaine qui permet de mesurer le chemin parcouru, et nous explique de façon plus ou moins romancée comment la France, pays précurseur en la matière, notamment avec son Minitel qui n’a jamais quitté ses frontières, a loupé le coche de cette incroyable révolution.

A mi-chemin entre fiction et histoire, ce roman graphique nous propose une perspective fascinante suggérant que la démocratisation de l’ordinateur personnel aurait été le fruit d’une réflexion guidée par la prise de substances hallucinogènes, visant à stimuler une approche visionnaire. L’un des pères fondateurs, Steve Jobs, étaient de ceux-là, bien plus que Bill Gates, davantage connu pour son sens des affaires.

Dans le prélude à l’histoire, nous voyons un jeune couple de Parisiens à la recherche d’un endroit paisible en province, afin d’y accueillir une structure de co-working « dédié aux start-ups 3.0 ». En visitant une propriété inoccupée, siège d’un ancien fabricant de photocopieuses, autrefois la plus grosse entreprise de ce coin perdu de Charente, ils découvriront une ruine intrigante au design typiquement seventies. Cette ruine, c’est celle du Labo, une base de recherche et développement en informatique initiée par le fils du patron qui connaîtra son heure de gloire dans les années 70… Sa sœur Nicole, chargée de négocier la vente, veut se débarrasser au plus vite de la propriété, qui lui rappelle surtout de mauvais souvenirs. Pourtant, devant l’enthousiasme des visiteurs, la dame sexagénaire va narrer la saga de ce Labo « où la technologie se mêle à la folie la plus pure », et dont elle prétend être la dernière survivante.

Le Labo © 2021 Hervé Bourhis & Luca Varela (Dargaud)

A la lecture du livre, on serait presque tenté de croire que tout cela est bien arrivé, grâce à un parti-pris narratif consistant à mêler la fiction aux faits réels. Dans une époque fortement influencée par le mouvement hippie, le psychédélisme et la pop culture, le champ des possibles paraissait infini et toutes les utopies semblaient à portée de main. Et c’est là qu’est contenue toute la part de merveilleux du récit, avec ces visions incroyables qui s’imposent à Jean-Yves Bertrand, le créateur du Labo, dès lors qu’il tire une taff sur un joint de ganja très spéciale importée des States… des visions idéalisées où micro-informatique, Internet et réseaux sociaux s’imposent au monde… mais pour le jeune informaticien et son équipe, l’enthousiasme des débuts va rapidement faire place aux désillusions, dès lors que le gouvernement choisira de favoriser le Minitel au détriment des autres réseaux, leur coupant ainsi les budgets. Quant à Nicole, la sœur de Jean-Yves qui était encore adolescente, sans doute une des toutes premières geeks de cette ère nouvelle, elle suivra sa propre route pour développer avec succès des jeux vidéo au Japon, une manière de prendre sa revanche sur ceux qui ne croyaient pas en ses talents… A l’époque, comme cela est bien souligné dans le récit, la gent féminine subissait plus que jamais la condescendance et le mépris des hommes

Graphiquement, la ligne claire moderne et séduisante de Luca Varela s’accorde parfaitement avec ce design psyché-seventies, et on apprécie particulièrement la façon dont il reproduit les véhicules de cette époque (Peugeot 504, Renault 12, locomotives « Nez cassés »…). On peut également saluer la narration fluide de Hervé Bourhis, qui sait montrer avec justesse les deux faces d’une technologie pleine de promesses mais avec ses revers et ses dangers, tels qu’on peut le constater aujourd’hui avec les effets néfastes des réseaux sociaux utilisés à mauvais escient ou les addictions aux écrans, mais n’appelle-t-on pas cela la rançon du succès ? Un constat quelque peu désenchanté qui imprègne ce récit à la fois joyeux et amer, et surtout passionnant.

Le Labo
Scénario : Hervé Bourhis
Dessin : Lucas Varela
Editeur : Dargaud
112 pages – 18 €
Parution : 22 janvier 2021

Extrait p.78-79 — Les chercheurs du Labo sont en pleine euphorie… :

Jacky — On a réussi à mettre les ordis en réseau !!
Gérard Zermati — Les 6 sont connectés ?
Anthony — Non, il y en a un qui a planté. Mais celui de La Rochelle est en réseau !
Jean-Yves Bertrand — La connexion s’effectue en combien de temps ?
Anthony — En moins de dix minutes ! C’est sensass !
Gérard Zermati — C’est grâce à mon pote des PTT, on a un débit affolant ! On est presque sur du 52K !
Jacky — Le plus épatant, c’est qu’on a réussi à transférer l’image ASCII de Brigitte ! Et regardez ce qu’a trouvé Bernard pour répondre ! Une combinaison typographique qui symbolise le clin d’œil !

😉

Le Labo © 2021 Hervé Bourhis & Luca Varela (Dargaud)

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Festival international d’Angoulême 2021 : L’Accident de chasse primé

L’Accident de chasse © 2020 David L. Carlson et Landis Blair (Sonatine Editions)

Le Fauve d’or a été attribué à L’Accident de chasse, des auteurs américains Landis Blair et David Carlson. La cérémonie de remise des prix s’est évidemment tenue en petit comité…

Présidée par un Thomas VDB plutôt sobre en maître de cérémonie, mais qui a réussi à nous faire marrer malgré le contexte pas trop « fiesta » dans la capitale française de la BD, la remise des prix s’est déroulée en toute intimité. Et pour cause, le public était absent pour les raisons que l’on connaît, si ce n’est quelques silhouettes éparpillées dans la salle, histoire de faire illusion. Nous avons pu suivre la retransmission vidéo de la soirée, mais juste après l’intervention de Michel Rabagliati (récompensé pour Paul à la maison avec un deuxième Fauve), la connexion s’est soudainement bloquée juste avant la remise du Fauve le plus attendu, probablement en raison du trafic plus intense.

Ce sera finalement L’Accident de chasse, publié par un éditeur quasi-confidentiel et pas vraiment orienté BD, qui décrochera le prix le plus convoité, un album qu’il est prévu de chroniquer sur ces pages. Extrêmement bien accueilli par la critique, ce pavé graphique raconte la rédemption d’un délinquant qui apprend à survivre en prison malgré sa cécité, puis à apprécier la beauté du monde. Peau d’homme, avec son traitement subtil de l’orientation sexuelle, décroche quant à lui le tout nouveau Fauve des lycéens et devient ainsi le livre le plus primé de l’année ! Le public a pour sa part plébiscité la plaisante biographie d’Anaïs Nin signée de la talentueuse autrice suisse Léonie Bischoff.

On appréciera l’évocation par trois des auteurs récompensés, dont Zanzim, l’auteur de Peau d’homme, de la situation toujours plus problématique des auteurs de bandes dessinées, dont 50% vivent sous le seuil de pauvreté, la politique de rémunération des éditeurs n’y étant pas étrangère. Un collectif a d’ailleurs appelé au boycott de la seconde partie du Festival prévue en juin — la partie ouverte au public, encore hypothétique au vu du contexte sanitaire…

Le Palmarès 2021 :

Fauve d’or – Prix du meilleur album : L’Accident de chasse, de David L. Carlson et Landis Blair (Sonatine Editions)

Prix du public France Télévisions : Anaïs Nin – sur la mer des mensonges, de Léonie Bischoff (Casterman)
Prix spécial du jury : Dragman, de Steven Appleby (Denoël Graphic)
Prix de la série : Paul à la maison, de Michel Rabagliati (La Pastèque)
Fauve des lycéens Cultura : Peau d’homme, de Hubert et Zanzim (Glénat)
Prix révélation : Tanz ! de Maurane Mazars (Le Lombard)
Prix de l’audace : La Mécanique du sage, de Gabrielle Piquet (Atrabile)
Prix du patrimoine : L’Éclaireur, de Lynd Ward (Monsieur Toussaint Louverture)
Fauve Polar SNCF : GoSt 111, de Mark Eacersall, Henri Scala et Marion Mousse (Glénat)
Prix de la bande dessinée alternative : Kutikuti, The Thick Book of Kuti (Finlande)
Prix Jeunesse 12-16 ans : Middlewest T.1, de Skottie Young, Jorge Corona (UrbanComics)
Prix jeunesse 8/12 ans : Le Club des amis, de Sophie Guerrive (Editions 2024)
Prix René Goscinny du meilleur scénario : Loo Hui Phang pour Black-Out (Futuropolis)

L’Accident de chasse © 2020 David L. Carlson et Landis Blair (Sonatine Editions)

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L’abracadabrante académie

Les Mystères de Hobtown, tome 2 : L’Ermite maudit © 2020 Kris Bertin & Alexander Forbes (Éditions Pow Pow)

Les Editions Pow Pow, qui fêtent leurs dix années d’existence, misent beaucoup sur cette série insolite que sont les Mystères de Hobtown.  Le second tome, croisement improbable entre Harry Potter et Eraserhead, est paru à l’automne.

Le temps des fêtes approche, mais les mystères ne prennent pas de vacances dans la petite ville de Hobtown, en Nouvelle-Ecosse. Cette fois, c’est Pauline et Brennan, membres du club de détectives amateurs, qui sont envoyés à l’académie de Knotty Pines, qui forme l’élite de Hobtown depuis plusieurs générations. Mais les sombres corridors de ce prestigieux établissement abritent de nombreux secrets… dont une terrible malédiction.

L’Ermite maudit, deuxième volet de cette série atypique, nous entraîne une fois encore dans le même univers étrange que l’on avait découvert avec L’Affaire des hommes disparus. Cette fois, les auteurs nous offre une sorte de huis-clos où le personnage principal serait cette immense bâtisse victorienne au milieu de nulle part, l’académie de Knotty Pines, entourée d’un vaste parc. A partir de là, l’ambiance est posée et on se doute que le récit nous réserve une bonne dose de frissons dans cet environnement qui pourrait rappeler Harry Potter. Les deux adolescents, très vite, seront confrontés à d’étranges événements dans cet établissement peuplé de fantômes et dirigé par des personnages austères et inquiétants, le directeur, que Pauline compare à un lézard, et sa femme, sévère, à l’allure robotique.

Si cet épisode est toujours aussi déroutant que le précédent dans sa façon de croiser un univers par moments onirique, digne de David Lynch, à un polar jeunesse de la « Bibliothèque verte », la narration semble un peu mieux tenue, tout comme le graphisme d’Alexander Forbes qui marque une évolution perceptible, avec un trait plus précis, plus assuré. On ne comprend pas toujours forcément les tenants et les aboutissants (peut-être faut-il croire aux fantômes ?), mais le récit de Kris Bertin reste intrigant de bout en bout, avec certains passages caractérisés par une sorte de frénésie narrative un brin enfantine. L’atmosphère est oppressante à souhait, et l’imposant édifice n’y est pas étranger. On serait même tenté d’y voir une référence — consciente ou non de la part des auteurs — au gigantesque et lugubre hôtel lugubre de Shining.

Cette série a été retenue en sélection officielle du Festival d’Angoulême pour le Fauve polar avec son premier tome, L’Affaire des hommes disparus, paru quelques mois plus tôt, et on peut le comprendre. Présentée comme la série phare de la jeune maison d’édition montréalaise Pow Pow, ce deuxième volet continue de s’avancer vers le genre fantastique avec une candeur non dénuée de charme. Et le lecteur adulte prendra volontiers plaisir à réactiver ses peurs enfantines, comme ont sans doute cherché à le faire les deux amis d’enfance que sont les auteurs en publiant cette histoire.

Les Mystères de Hobtown, tome 2 : L’Ermite maudit
Titre original : Hobtown Mystery Stories 2: The Cused Hermit (2019, Conundrum Press)
Scénario : Kris Bertin
Dessin : Alexander Forbes
Traduction : Alexandre Fontaine Rousseau
Editeur : Pow Pow
192 pages – 19 €
Parution : 6 octobre 2020

Extrait p.31 — Depuis l’académie où elle vient d’arriver, Pauline écrit une lettre à son amie Dana :

« Ce n’est pas une école, c’est une PRISON. Ça leur a pris deux secondes avant de commencer à nous donner des ordres. On dirait qu’ils nous détestaient avant même de nous rencontrer. Détester n’est peut-être pas le bon mot. Disons plutôt qu’ils se pensent meilleurs que nous.

Le directeur a été gentil mais on voit bien que ce n’était pas sincère. On dirait un lézard.

Sa femme, la directrice, a l’air d’une dame distinguée mais elle est vraiment sévère. On dirait un robot. Elle serait plus jolie si elle souriait de temps en temps.

Ils ont aussi un gardien, mais ils disent que c’est le concierge. Il lui manque une oreille !

Ils sont super fiers d’être des Hobbs, mais on s’en fout qu’ils soient les descendants de ce gars-là. De quoi peut-on être fier si on n’a rien fait ? C’est peut-être eux, le problème de Hobtown. »

Les Mystères de Hobtown, tome 2 : L’Ermite maudit © 2020 Kris Bertin & Alexander Forbes (Éditions Pow Pow)

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