Mal de mer

Jack London – Arriver à bon port ou sombrer en essayant © 2017 Koza (Le Lombard)

Le neuvième art a fait à plusieurs reprises des adaptations de l’œuvre de Jack London : Le Loup des mers, par Riff Reb’s, Construire un feu par Chabouté ou encore Fils du soleil par Fabien Nury & Eric Henninot. Il était donc dans la logique des choses que l’auteur américain fasse l’objet d’une biographie dessinée. Ainsi, Koza restitue son parcours en mettant en lumière son engagement politique en faveur de la révolution socialiste, car London n’était pas seulement l’écrivain aventurier des grands espaces. Dommage que le résultat soit inégal.

« Le présent ouvrage n’est en rien une biographie, seulement le récit d’un voyage, d’un couple et d’un voilier, d’avril 1907 à mars 1909 ». Koza (qui serait en fait Maximilien Le Roy, avec déjà plusieurs BD à son actif en tant que dessinateur et/ou scénariste) préfère prendre les devants avec sa préface, et on ne saurait le lui reprocher. Car tout lecteur s’attendant à une biographie risque en effet de rester sur sa faim. Rejetant toute linéarité narrative, ce que nous livre l’auteur est plus une évocation poétique aux dialogues épars qu’un récit véritablement construit. Là où le bât blesse, c’est que, le mélange des genres étant toujours délicat, cela ne fonctionne pas très bien ici. Il est possible que certains apprécient cette odyssée erratique, mais si le dessin de Koza est plutôt plaisant avec ses tons chatoyants et ses superbes aquarelles impressionnistes en pleines pages (si l’on excepte les visages que l’on distingue difficilement les uns des autres), au final le lecteur ne retiendra pas grand-chose de cette histoire poussive qui sent l’improvisation et engendre parfois un sentiment de perplexité voire de confusion.

Malgré la performance graphique, ce Jack London reste donc décevant. Même si l’on sent une sincère admiration de l’auteur pour l’écrivain américain, on doit constater ici que sincérité n’est pas forcément gage de qualité. Et dans le cas présent, la déception est hélas à la hauteur des attentes.

Jack London – Arriver à bon port ou sombrer en essayant
Scénario & dessin : Koza
Editeur : Le Lombard
160 pages – 19,99 €
Parution : 15 septembre 2017

Extrait du journal de bord de Jack London – p.60-62 :

« A mesure que s’écoulaient les semaines, l’univers s’évanouissait à nos yeux, et bientôt il n’y eut plus de tangible sur l’étendue liquide, que le minuscule Snark chargé de sept âmes. Nos souvenirs du monde, du vaste monde civilisé, nous semblaient des rêves d’autres existences vécues par nous avant notre départ. De mémoire d’homme, aucun voilier n’avait tenté cette aventure. »

Jack London – Arriver à bon port ou sombrer en essayant © 2017 Koza (Le Lombard)

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Une intrigue un peu fastidieuse

La Chenue © 2013 Jean-Blaise Djian/Didier Convard/Sébastien Corbet (Vent d’Ouest)

Dans un petit village de Champagne, la Chenue semble avoir un peu perdu la boule depuis la mort de son mari. Enfermée dans un silence inquiet, la vieille dame se contente d’assister à la guerre des nerfs entre sa famille et les Loray, qui ont jadis fait fortune en tant que vignerons. Pris entre ces deux feux acides, deux adolescents, chacun issu d’une des familles rivales, vont tenter de s’aimer tels Roméo et Juliette sur fond de lourds secrets et de lettres anonymes.

’après un roman exhumé des tiroirs de Didier Convard par Jean-Blaise Djian, cet album champêtre s’annonçait sous les meilleurs auspices. Las ! Tout avait pourtant si bien commencé… Sans être exceptionnel, le dessin aux pastels chauds était avenant et fleurait bon le terroir, les sous-bois humides et les vieilles demeures sous le lierre. Et puis, plus je m’enfonçais dans le récit, moins je m’y retrouvais, en raison surtout du trop grand nombre de protagonistes. Toute cette profusion de parents sur quatre générations, c’en était trop pour ma mémoire de daurade ! Cela ne fait que compliquer l’intrigue et ne permet pas de creuser vraiment les personnages, à l’exception de deux ou trois plus intéressants, notamment la Verdingante, sorte de sorcière haute en couleur. Si ce n’était pour l’atmosphère intrigante lourde de secrets, je pense que j’aurais pu réellement m’ennuyer.

Je n’ai pas davantage été convaincu par la facilité avec laquelle la jeune Caroline, toute futée qu’elle soit, rassemble quasiment à elle seule les pièces de ce puzzle nauséabond. Le dénouement est certes assez inattendu, mais l’effet de surprise est atténué par le poids de la narration. Heureusement, le dessin vient équilibrer l’ensemble. Paisible et champêtre, il contraste avec la bassesse des personnages et la laideur de leurs intrigues. (août 2014)

La Chenue
Scénario : Jean-Blaise Djian/Didier Convard
Dessin : Sébastien Corbet
Editeur : Vent d’Ouest
120 pages – 25,50 €
Parution : 13 février 2013

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Démentiels pixels

Jean Doux et le mystère de la disquette molle © 2017 Philippe Valette (Delcourt)

  L’histoire se déroule dans une petite entreprise spécialisée dans les broyeuses à papier qui s’apprête à être reprise par un gros concurrent. Un de ses employés, Jean Doux, découvre par hasard une bien mystérieuse disquette. Avec l’aide de deux collègues, celui-ci, en tentant d’en déchiffrer le contenu, va vivre un incroyable jeu de piste qui va lui permettre de découvrir ce qui se cache derrière le rachat de la société Privatek.

résentée dans un format à l’italienne, Jean Doux et le mystère de la disquette molle se distingue aussi par d’autres aspects, tant graphiques que scénaristiques. Tout d’abord, l’histoire, qui commence dans la PME la plus ennuyeuse qui soit, avec ses employés tout aussi ennuyeux, si bien que certains boulets se sentent investis d’une mission en faisant des blagues douteuses qu’ils croient drôles pour leurs collègues… mais de façon inattendue, tout va s’emballer et prendre la forme d’un thriller haletant, une fois que notre héros, Jean Doux, aura découvert dans le faux plafond d’un débarras une mallette contenant une disquette souple (ou « molle » comme le veut le titre…), relique d’un passé révolu… Armé d’un humour bien déjanté, Philippe Valette en profite au passage pour se moquer allégrement de la vie en entreprise et de cet esprit corporate qui frise souvent le ridicule. Comme pour mieux enfoncer le clou, tout le monde dans la société a un prénom composé commençant par « Jean » (« Jeanne » pour les femmes), jusqu’à un chien prénommé Jean-Iench ! Sans parler des tenues vestimentaires colorées (cravates fluo sur chemises flashy) qui faisaient fureur il y a une vingtaine d’années…

Et c’est cela, l’autre bonne idée, que d’avoir situé l’histoire dans les années 90 en accentuant leur désuétude par un graphisme complètement inspiré des jeux vidéo de l’époque, mais en plus de nous proposer une mise en abyme temporelle via l’apparition de la fameuse disquette (256 kilobits de stockage !) datant de cette préhistoire de l’informatique qu’étaient encore les seventies. On est toujours le ringard de quelqu’un ! Si cet album ravira probablement les geeks de tout poil, et autres pré-nerds qui ont connu ces trente naissantes et non moins glorieuses du personal computer, avec le premier OS Windows et son démineur intégré, il évite toute nostalgie bas de gamme par son humour grinçant, les dialogues resituant clairement sa conception dans nos années 2010.

Philippe Valette (photo : Chloé Vollmer-Lo)

C’est une BD originale et surprenante, et c’est d’abord ce qu’on demande à une œuvre, mais en plus elle bénéficie d’un scénario cohérent qui ne nous lâche pas, parsemé de punchlines décapantes qu’un certain Michel Audiard n’aurait pas renié. Si Philippe Valette met en avant les progrès technologiques et surtout informatiques jusqu’en 2000, forme d’hommage pourrait-on penser, cet auteur, nouveau-venu dans la bande dessinée, est également un observateur fin et caustique des évolutions du quotidien (notamment des vêtements, de la déco et du mobilier de bureau !). Le dessin n’est pas vraiment joli, mais paradoxalement, ce qui peut être vu plutôt comme un parti pris sert extrêmement bien le propos. En conclusion, notre « Mario Bros de bureau » mérite amplement son Fauve polar décerné cette année à Angoulême.

Jean Doux et le mystère de la disquette molle
Scénario & dessin : Philippe Valette
Éditeur : Delcourt
Collection : Tapas
300 pages – 29,95 €
Parution : 25 janvier 2017

Angoulême 2018 : Prix du public Cultura

Extrait – Le patron convoque Jean Doux dans son bureau :

« Jean Doux ! Dans mon bureau, fissa !
— (Oh non…)
— Bon ! Je vais pas tortiller du cul pour chier droit. Je sais bien que votre retard de ce matin n’était qu’un incident isolé. Et puis c’est bientôt la Noël, alors je vais laisser pisser. Si j’ai été sec, c’était pour faire bonne impression devant nos nouveaux investisseurs. Vous savez bien que je vous apprécie beaucoup.
— Merci Monsieur Delmiche ! Je ne sais pas quoi dire… je suis vraiment désolé…
— Vous allez commencer par me faire un compte rendu sur le contrat SHRAPER. Même si c’est déjà gros signé… Que je vous paye pas à rien foutre !
— Très bien Monsieur Delmiche ! Je vous fais mon rapport cet après-midi sans faute !
— Pas si vite, Jean Doux.
— Vous vous doutez que je me dois de vous réprimander un tantinet. C’est la procédure. Vous me raccourcirez votre cravate de vingt centimètres. Ça vous fera les pieds.
— 20 CENTI… oui patron…
— Et je vois que vous avez enfin troqué votre éternel baise-en-ville pour un attaché-case un peu plus burné. Ça fait plaisir. »

Jean Doux et le mystère de la disquette molle © 2017 Philippe Valette (Delcourt)

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Un hommage sans ivresse

Goodbye Bukowski © 2014 Flavio Montelli (Casterman)

Un portrait en forme d’hommage à Charles Bukowski, l’écrivain et poète célèbre pour son amour des femmes, de la picole mais surtout de l’écriture, qui lui était vitale selon ses propres termes. Flavio Montelli s’est attaché à le représenter lorsqu’il venait d’avoir 50 ans, alors qu’il s’apprêtait à publier son premier roman, nous proposant une balade erratique à son image, entre flashbacks sur sa jeunesse et ses états d’âme d’artiste tourmenté.

e qui m’a un peu dérangé dans ce roman graphique, c’est clairement le dessin, non pas tant à cause du minimalisme des décors, mais plutôt par la façon dont sont représentés les personnages, à commencer par Bukowski. Le visage de l’écrivain est bien fait, assez ressemblant, mais paraît toujours avoir plus ou moins la même expression. Les corps ont l’air souvent figés dans des poses pataudes, ce qui pour moi relève un peu de l’amateurisme. En outre, le style, s’il évoque vaguement le courant alternatif U.S., reste tout de même très soft par rapport au personnage torturé qu’était Bukowski. La bonne chose, c’est que les cadrages sont plutôt pertinents et permettent ainsi rééquilibrer le côté scolaire du dessin. Et puis les vues de Los Angeles restent ce qu’il y a de mieux.

Le récit vient-il faire oublier ce déficit graphique ? Eh bien pas trop, en fait. On assiste aux déambulations et rêveries du personnage, qui se fait également narrateur. On appréciera certaines de ses citations (« L’Amérique, semblable à une courge éclairée de l’intérieur. ») mais Flavio Montelli (ou l’éditeur) n’a hélas pas jugé utile d’indiquer si celles-ci étaient tirées d’une de ses œuvres ou d’interviews. Certains passages muets – où tout se lit dans les gestes et le regard – sont assez plaisants, alternant avec des anecdotes qui n’apportent malheureusement pas grand chose. Certains pourront trouver ça poétique et conforme à l’esprit du grand écrivain, mais c’est quand même assez foutraque en général, et j’ai eu surtout l’impression que l’auteur naviguait un peu à vue.

On sent bien que Montelli a voulu se faire plaisir et que son admiration pour Bukowski est sincère, mais cela n’a pas suffi à faire quelque chose de remarquable. Reste que l’ensemble n’est pas totalement dénué d’intérêt mais cela ne me semble pas le meilleur hommage que l’on puisse faire à ce grand bonhomme déglingué, souvent fauché mais toujours prolifique, et qui aura tant marqué les esprits par sa prose subversive. (août 2014)

Goodbye Bukowski
Scénario & dessin : Flavio Montelli
Éditeur : Casterman
Collection : Écritures
160 pages – 15 €
Parution : 22 janvier 2014

Citations :

« Van Gogh était loin d’être fou. Il comprenait très bien que le monde réel est ailleurs. Et son style était pur, le plus pur des styles. Le style… Le style n’est qu’une ouverture. Ça signifie s’ouvrir à la lumière de façon simple et honnête. »

« Ça, c’est quelque chose d’important. La peinture. Écrire, c’est peindre. Et plus vite on comprendra cette vérité élémentaire, moins il y aura de merde qui inondera le marché et moins j’aurai besoin de picoler. »

Goodbye Bukowski © 2014 Flavio Montelli (Casterman)

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Bienvenue dans le futur de vos cauchemars

Le Sommeil du monstre © 1998-2007 Enki Bilal (Les Humanoïdes associés)

La planète Terre, dans un futur proche. Nike Hatzfeld, grâce à sa mémoire phénoménale, cherche à remonter jusqu’au jour de sa naissance, qui eut lieu quelque trente ans auparavant, en août 1993, en pleine guerre de Yougoslavie. C’est dans un hôpital bombardé qu’il naquit, tout à fait par hasard, aux côté d’Amir et Leyla. Un événement qui fera office de pacte fraternel entre les trois personnages pour leur vie future dans un monde déshumanisé et plein de menaces…

e dois avoir un léger problème avec Enki Bilal. Je reconnais son talent, qui n’est plus à démontrer, sa capacité à se remettre en cause et l’évolution de son trait au fil de ses albums, qui de plus en plus s’apparente à de la peinture. Dans ce Sommeil du monstre, qui suit la trilogie Nikopol dont l’univers SF cyberpunk est très similaire, le changement, déjà perceptible dans Froid Equateur, est notable. Au-delà de la comparaison, j’ai été généralement beaucoup moins captivé, même si indéniablement Enki Bilal fait preuve dans cette quadrilogie d’une créativité hors normes.

Cyberpunk oblige, l’univers futuriste dépeint par l’auteur se veut sombre. Graphiquement parlant, le style reflète cet état d’esprit, avec un trait sale et des couleurs globalement froides et sépulcrales, à l’exception peut-être du rouge indiquant que mort et violence ne sont jamais bien loin. Les cases sont traversées de traînées filandreuses et maladives. Déshumanisé, moribond et menaçant, ce monde est saturé par l’hyper-urbanisation (je n’ai vu aucun arbre) et une haute technologie où prolifèrent clones, mini-clones, insectes-robots, micro-récepteurs et autres nano-implants, autant de « little brothers » d’un pouvoir invisible et omniprésent où ne subsistent que les reliques des anciennes démocraties, difficiles à maintenir face à des groupuscules terroristes fondamentalistes et barbares. Et dans un tel monde, personne n’est vraiment à l’abri d’une manipulation génétique à son insu…

Le scénario, lui, est assez alambiqué, avec moult circonvolutions qui ne fluidifient pas la lecture, même si Bilal réussit à ne jamais nous faire perdre le fil totalement, jouant beaucoup sur la fascination que peut exercer son dessin à la fois unique et tourmenté. Car c’est une vision assez pessimiste qu’il nous propose, lucide sans doute mais plombante, malgré quelques velléités humoristico-loufoques qui tombent un peu à plat. On y retrouve ses obsessions habituelles (terrorisme, fanatisme religieux, écologie, déshumanisation de la société, mutations génétiques, incursion croissante des robots dans tous les domaines, etc.) et beaucoup de références au passé tragique de sa Yougoslavie natale. Le problème, c’est qu’à vouloir faire passer tant de messages, la surcharge est vite atteinte, tant dans les textes (en particulier dans le tome 2) que dans le dessin, parfois saturé d’informations difficilement déchiffrables. Quant aux personnages, ils apparaissent assez froids (était-ce voulu ?), leurs souffrances et leurs états d’âme ayant peiné à me toucher. Au final, tout cela finit par instiller le malaise, et cette série marque davantage par son atmosphère malsaine que par l’histoire, dont j’ai déjà oublié la conclusion, diluée dans un trop-plein narratif.

La série plaira sans doute aux inconditionnels de Bilal, mais risque de rebuter les autres. Pour ma part, je reste très mitigé, en particulier en ce qui concerne le plaisir de lecture qui s’est effiloché au fil des tomes. (août 2014)

Le Sommeil du monstre (série en quatre tomes)
Scénario & dessin : Enki Bilal
Editeur : Les Humanoïdes associés
144 pages – 13,95 € par tome environ
Parution : septembre 1998 à mars 2007

Le Sommeil du monstre © 1998-2007 Enki Bilal (Les Humanoïdes associés)

 

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Un pachyderme, ça trompe énormément…

Pachyderme © 2009 Frederik Peeters (Gallimard)

Suisse romande, 1951. Carice Sorrel tente de gagner l’hôpital où son mari vient d’être hospitalisé à la suite d’un très grave accident. Mais un étrange incident vient de se produire sur sa route : un éléphant est tombé du camion qui le transportait et bloque la circulation. Carice va devoir traverser à pied la forêt qui la sépare de l’hôpital pour gagner du temps. Mais elle est loin de se douter qu’en pénétrant dans cette forêt, elle va accéder à une autre dimension et faire les rencontres les plus extraordinaires…

e ne me risquerai pas à faire l’exégèse complète de cet album, une telle tâche s’avérerait certes passionnante mais assez fastidieuse, tant il y a matière à interprétation. Une fois encore, Frederik Peeters nous entraîne dans un univers fantastique bien à lui, avec ses propres codes, où il est parfois difficile de différencier la réalité du rêve. Déjà ce titre singulier. Le pachyderme en question ne fait qu’une brève apparition au début dans la scène de l’accident. Image terrible : on y voit le regard paniqué de l’animal révélant une âme prise au piège d’un corps trop lourd pour se relever de lui-même. Et on le retrouve à plusieurs reprises sous forme de pendentif indien, lequel semble si pesant au cou de la belle Carice, figée en pleine chute sur la couverture. La jeune femme, en plein questionnement existentiel, prend conscience qu’elle a renoncé à ses rêves de pianiste concertiste pour vivre une existence bourgeoise et ennuyeuse dans l’ombre de son mari fortuné. Le monde lui devient étranger, et à la façon d’une Alice grandie trop vite, Carice (synthèse d’Alice et Caprice ?) va entrer contre son gré dans un univers où les merveilles apparaissent plus inquiétantes que merveilleuses, mais salutaires sans doute.

Côté dessin, rien à redire, on retrouve la maîtrise à laquelle nous a habitué l’auteur suisse, avec un trait unique capable de faire le va-et-vient entre réalisme et onirisme débridé. Les couleurs sont recherchées, avec une dominante cosy saupoudrée de teintes acides, induisant cette notion de confort menacé quelque peu perturbante.

Bien sûr, il y a des tas de choses qui m’ont échappé, et j’ai dû le relire au moins une deuxième fois pour mieux cerner cet objet très zarbi, bien mieux construit qu’il n’y paraît, mais je l’ai fait sans me sentir contraint. L’histoire est tellement fascinante qu’on la lit un peu à la manière d’un jeu de pistes lynchien. De toute évidence, cette BD n’a pas pour objet de distraire mais elle le fait quand même grâce à cet aspect envoûtant qui permet aussi d’exiger la participation active du lecteur.

Tel un récit-miroir qui parle à l’âme, ce Pachyderme tente de nous égarer dans sa jungle luxuriante pour mieux provoquer la panique en nous, comme pour son héroïne sur le fil du rasoir, mais au final récompense notre persévérance d’être allé jusqu’au bout en nous conférant un supplément de légèreté… Une production qui pour moi conforte Frederik Peeters comme un des auteurs les plus originaux et les plus passionnants de sa génération. (août 2014)

Pachyderme
Scénario & dessin : Frederik Peeters
Editeur : Gallimard
90 pages – 16,50 €
Parution : 3 septembre 2009

Pachyderme © 2009 Frederik Peeters (Gallimard)

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La Chesnaie en folie

La Troisième Population © 2018 Aurélien Ducoudray et Jeff Pourquié (Futuropolis)

Pendant quelques semaines, le scénariste Aurélien Ducoudray et le dessinateur Jeff Pourquié ont partagé le quotidien des soignants et des malades de la Chesnaie, une clinique psychiatrique révolutionnaire. Dans ce lieu très ouvert, les patients sont davantage considérés comme des personnes à part entière que comme des malades. Cette BD-docu est le récit d’une expérience atypique.

adis, la folie faisait peur et on préférait la contenir dans des lieux cachés du monde et cernés de hauts murs. Plutôt que de tenter de les comprendre et de les insérer dans la société, on appliquait à nos « fous » des traitements radicaux qui plutôt que de les soigner, les maintenaient dans leur mal voire l’aggravaient. Les asiles étaient pour eux la destination finale, une sorte de cauchemar terrifiant pour les gens dits normaux. La Chesnaie est une clinique très particulière, qui depuis soixante ans recourt à des méthodes thérapeutiques dont les tenants souhaitaient inverser la vapeur. Ainsi, il s’agit d’un lieu ouvert, où patients et « moniteurs » partagent le même quotidien, où les blouses blanches et tous signes distinctifs sont proscrits. Les auteurs ont donc cohabité avec ces personnes pendant quelques semaines, et leur expérience, si l’on en croit la BD, fut pour le moins enrichissante.

De façon étonnante, la première réaction d’Aurélien Ducoudray en arrivant sur le site fut de constater que tout le monde avait l’air normal ! Bien sûr, certains pathologies sont plus aiguës que d’autres, et les cas d’agressivité ou de crise ne sont pas rares, mais dans l’ensemble, la cohabitation semble se dérouler sans trop d’accros. En tout cas, des accros pas suffisamment graves pour empêcher l’établissement de continuer l’expérience. Car à la Chesnaie, il y a aussi beaucoup de vie, avec quantité d’activités sociales est culturelles à disposition des malades. Bien sûr, tout n’est pas rose, la clinique connaît des moments de tension, mais ni plus ni moins que dans la société « normale »,. C’est ainsi qu’au fil des pages, on découvre cette institution hors-normes à travers le regard bienveillant et parfois amusé des auteurs. On réalise que les fous ne sont pas si fous, qu’il y a 36.000 sortes de pathologies, que l’écoute et le respect sont indispensables pour les maintenir dans le monde réel et les amener pourquoi pas sur la voie de la guérison. Des structures d’hébergement hors-clinique ont été mises en place pour redonner leur autonomie aux patients qui le souhaitent. D’ailleurs, une des monitrices témoigne qu’elle a d’abord été patiente à la Chesnaie, l’administration étant beaucoup plus souple à une certaine époque.

La Troisième Population © 2018 Aurélien Ducoudray et Jeff Pourquié (Futuropolis)

On apprécie beaucoup le regard plein d’humanité porté par Aurélien Ducoudray sur cet univers méconnu, et nous, lecteurs peut-être bien trop normaux, lui sommes reconnaissants de nous faire profiter de son expérience. Le dessin au bord de l’esquisse de son compère Jeff Pourquié traduit bien l’ambiance qui règne dans cette institution. Dans un ouvrage dominé par des alternances de monochromes, la folie, elle, est incarnée par des explosions de couleurs, comme si le dessinateur lui-même se laissait gagner par cette folie, dans une démarche, inconsciente ou pas, qui contribue à la faire sienne pour mieux la dédramatiser.

Contrairement à ce que le titre pourrait laisser penser, La Troisième population n’est pas celle des fous. Il s’agit des « extérieurs » qui viennent à la Chesnaie « pour donner quelque chose aux première [les patients, ndr] et deuxième [les moniteurs et médecins, ndr] populations ». Ce qu’ont donné Ducoudray et Pourquié durant leur séjour en tant qu’extérieurs, ce sont les ateliers BD qu’ils ont proposé aux patients, entraînant des échanges riches, parfois amusants, que cette bande dessinée relate avec bonheur et un certain humour. Non, la maladie mentale n’est pas si glauque, et si l’image qu’on peut en avoir est telle, c’est probablement lié à la façon dont les institutions et les médias la considèrent. Ce livre montre tout le contraire, nous invitant à modifier radicalement notre point de vue.

La Troisième Population
Scénario : Aurélien Ducoudray
Dessin : Jeff Pourquié
Editeur : Futuropolis
112 pages – 19 €
Parution : 3 mai 2018

Extrait p.104 – Extrait d’un entretien avec Claude Jeangirard, le créateur de la Chesnaie :

« En fait, dans la psychose, il y a un problème qui n’est que rarement pris en compte, mais qui est celui qui me touche le plus, c’est le problème de l’esthétique. Toutes les philosophies actuelles, et les religions aussi, exaltent la dimension de la beauté, la beauté de la nature, la beauté de l’art… La vie ne vaut que tant que c’est beau… un rayon de lune sur un champ de pivoines, c’est… Aaahh !

Or la psychose ne profite pas de ça, chez le psychotique, la beauté n’existe pas… Depuis 1950 on a développé des ateliers d’art, en disant que ça se soigne… Je sais pas qui ça soigne, ça soigne sans doute les soignants qui s’en chargent…

Les malades ne signent pas leurs œuvres, c’est la preuve qu’il n’y a pas cette notion de propriété ni de rapport avec la beauté, c’est en ça que l’on pourrait dire qu’ils sont malheureux… »

La Troisième Population © 2018 Aurélien Ducoudray et Jeff Pourquié (Futuropolis)

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