Un portrait de Jérusalem

La Cité de Dieu © 2006 Jens Harder (Actes Sud – L’An 2)

Par ce carnet de voyages, Jens Harder nous emmène à la découverte de Jérusalem, juste après la mort du pape Jean-Paul II en 2005. L’auteur d’Alpha…directions nous offre, de façon impartiale, un catalogue d’instantanés récoltés dans ses quartiers les plus emblématiques où les trois grandes religions tentent de coexister. Préface d’Eliette Abécassis.

avantage un album de photos dessinées qu’une BD. Jens Harder a tenté modestement de cerner à l’aide de croquis pris sur le vif pourquoi Jérusalem constituait un tel point d’achoppement dans tout le Moyen-Orient. Il se pose ainsi plus en observateur discret qu’en reporter, un peu comme un touriste extra-terrestre muet débarquant sur une planète inconnue. A l’inverse d’un Joe Sacco qui se fait intervieweur, Harder semble vouloir éviter toute proximité avec les uns ou les autres, peut-être pour éviter de se laisser influencer ou de prêter le flanc aux interprétations malveillantes dans cet endroit ultrasensible, lui le natif d’Allemagne, par ailleurs athée revendiqué. Tout au plus percevra-t-on de sa part une légère ironie, par exemple lorsqu’il évoque les sachets de miracle de la Grotte du lait qu’on peut acheter pour cinq shekels, avec une production qui a du mal à tenir le rythme, ou quand il parle de la différence des odeurs durant les rituels de chaque religion : « Les églises sentent l’encens, les synagogues les vieux livres, les mosquées les tapis de prière… mais aussi, les jours de chaleur, les étagères à chaussures de l’entrée. »

Évitant ainsi de donner prise à la polémique, dans cette cité mosaïque où l’on sent que les relations entre communautés – qui semblent davantage se supporter que s’aimer – peuvent vite s’envenimer, le dessinateur berlinois a choisi de faire une sorte de guide touristique illustré, en incluant des rappels historiques évoquant le passé tumultueux de la « cité du Roi David ».

Sans être réellement passionnant, l’ouvrage reste intéressant et permet d’en savoir un peu plus sur cette ville fascinante (quoi qu’on en dise), qui ressemblerait à un asile de fous « si on pouvait mettre un toit dessus », selon les dires du monsieur à lunettes en page 31. Quant au dessin, très fouillé et souligné par une bichromie beige/grise sobre, il révèle bien le talent d’observation de son auteur. Du reste, je trouve l’ensemble un peu aléatoire, avec cette vague sensation de me se sentir un peu perdu au milieu des multiples lieux de cultes. Une localisation géographique des monuments ou un classement en chapitres auraient été bienvenus. (août 2014)

La Cité de Dieu
Texte & dessin: Jens Harder
Éditeur : Actes Sud – L’An 2
61 pages – 17,80 €
Parution : mai 2006

La Cité de Dieu © 2006 Jens Harder (Actes Sud – L’An 2)

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Jésus (le petit) revient…

La Croisade des innocents © 2018 Chloé Cruchaudet (Soleil)

Exploité par un odieux brasseur, le jeune Colas va par un jour d’hiver découvrir un homme à l’apparence christique pris dans les eaux gelées d’un lac. Cauchemar ou réalité ? Dès lors, il va vivre un incroyable périple, endossant presque malgré lui le rôle de prophète à la tête d’une armée d’enfants en guenilles ayant pour mission de délivrer Jérusalem !

u’on se le dise, si cette réinterprétation fictionnelle des Croisades est beaucoup moins sanglante que ne l’étaient celles de l’Église au Moyen-âge, elle n’en est pas moins très sombre, et bien que ses soldats ne soient que des enfants en loques et sans armes, cela n’a rien à voir avec un conte pour enfants. D’ailleurs, la scène d’ouverture, très cruelle bien que suggérée, où l’on assiste à la mutilation accidentelle de la petite sœur de Colas par les cochons, donne le ton à l’ensemble.

Très bien construite, la narration peut parfois s’étirer mais reste prenante par ce mélange très particulier de candeur et de noirceur. Le découpage en cycles saisonniers, d’un hiver à l’autre, avec un petit poème de l’époque médiévale en guise d’introduction pour chaque cycle, rappelle qu’on est bien dans un conte. Le dessin à l’aquarelle de Chloé Cruchaudet aux tonalités sépia est toujours un bonheur pour les yeux et vient par sa douceur équilibrer l’âpreté du propos. Les planches pleine page font un peu penser aux grands maîtres flamands comme Brueghel l’ancien.

Avec ce récit médiéval narré dans un langage actuel, l’auteure de Mauvais Genre ne néglige pas le fond, nous interrogeant avec subtilité sur la nature humaine et la religion. En fine observatrice, elle ne fournit pas de réponses, évitant tout manichéisme. Son constat peut apparaître quelque peu désabusé, mais en calquant son histoire sur le cycle des saisons, Chloé Cruchaudet suggère que si les notions du bien et du mal existent, elles demeurent indissociables l’une de l’autre, comme peuvent l’être le yin et le yang. Si dans la grande et tragique histoire de l’humanité l’espoir apparaît un jour, poindra ensuite le désenchantement, qui à son tour s’éclipsera derrière des jours meilleurs, et ainsi de suite… A l’évidence, cette Croisade des innocents s’est révélée comme l’une des très belles lectures de 2018.

La Croisade des innocents
Scénario & dessin : Chloé Cruchaudet
Editeur : Soleil
Collection : Noctambule
176 pages – 19,99 €
Parution : 17 octobre 2018

Extrait p.115 – Colas s’adresse à ses « disciples » dans une grotte, où les enfants ont trouvé refuge pour la nuit :

« Je vois beaucoup de belles choses pour chacun de vous… Toi, Pilou… je te vois chevaucher un magnifique pur-sang… pour toi, Gauvin, je vois… des tonneaux, beaucoup de tonneaux !
— Ah bon ? Une taverne ?! Peut-être que j’aurai une taverne rien qu’à moi ?!
— Et moi ? Est-ce que Jésus me donnera un lit ?… J’en voudrais un si moelleux que je disparaîtrais dedans…
— Et moi ce que je voudrais… c’est une tour… une tour remplie de nourriture !…
— Et toi, Colas ?
— Hein ?
— Qu’est-ce que tu feras après Jérusalem ?
— Mmmh… Je déteste tellement le froid, je ne rentrerais plus jamais. Je ne veux plus connaître l’hiver. Je pense que j’aimerais juste avoir une cabane, avec un cerisier, peut-être, ce serait bien. Et puis je verrais ce que ça fait de devenir adulte. »

La Croisade des innocents © 2018 Chloé Cruchaudet (Soleil)

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BEST OF 2018

Une fois encore, l’année qui vient de s’écouler nous aura laissé de belles productions, dont le chef d’œuvre de Pierre-Henri Gomont, Malaterre, figurant dans la sélection au palmarès d’Angoulême. Ce BEST OF n’a pas prétention à être exhaustif, et si certains albums n’y figurent pas, ils restent au moins en bonne place dans mon Top 20 de l’année, notamment Les Grands Espaces de Catherine Meurisse, ode à la nature retrouvée, et Courtes Distances de Joff Winterhart, une galerie de portraits grinçants dans l’Angleterre d’aujourd’hui.

En plus de Malaterre, il y a eu deux ouvrages que j’ai hâte de découvrir : Moi ce que j’aime c’est les monstres, d’Emil Ferris, autre chef d’œuvre annoncé qui semble susciter l’enthousiasme de ceux qui l’ont lu, également en lice pour Angoulême, ainsi que le graphiquement splendide Âge d’or de Cyril Pedrosa. A vous tous, fidèles lecteurs ou nouveaux abonnés, que l’année 2019 vous soit douce ! En espérant que celle-ci nous réserve un maximum d’œuvres de qualité, mon but premier étant comme toujours de les partager avec vous !

  • Malaterre, de Pierre-Henry Gomont (Dargaud)

L’histoire incroyable d’une famille écartelée par un père à l’aura volcanique, guidé par ses seuls instincts. Une fable semi-autobiographique racontée avec brio par Pierre-Henry Gomont. Attention chef d’œuvre ! (Sélection officielle Angoulême 2018)Lire la chronique

Un époustouflant thriller gothique, tel un voyage initiatique au pays des monstres et des merveilles ! Signé par deux maîtres du neuvième art. Lire la chronique

Si les sorcières de Salem ont beaucoup inspiré Halloween pour effrayer les enfants, Thomas Gilbert montre avec ce récit puissant et captivant que leurs chasseurs sont bien plus terrifiants ! Lire la chronique

  • Essence, de Fred Bernard & Benjamin Flao (Futuropolis)

Dans un no-man’s land aux décors mouvants, Achille, mécano récemment décédé, s’est réveillé au volant d’une puissante cylindrée en compagnie d’un séduisant ange gardien. Le purgatoire comme vous ne l’avez jamais vu ! Lire la chronique

Un récit de Mélaka, témoin impuissante de la lente déchéance physique de sa mère, pour qui le corps devint une prison. Un livre bouleversant en forme de thérapie réalisé avec tendresse et humour. Lire la chronique

  • MeRDrE, Jarry, le père d’Ubu, de Daniel Casanave & Rodolphe (Casterman)

Un portrait original d’Alfred Jarry, dandy punk qui allait jusqu’au bout de ses envies et vivait au jour le jour. Un personnage attachant et (évidemment) ubuesque dont la vie se confondait avec l’œuvre ! Lire la chronique

Vivre son art ou vivre de son art, telle est la question… Cette évocation semi-biographique du milieu artistique post-estudiantin séduit par le réalisme gentiment acerbe des personnages et des situations. Lire la chronique

Ce joli roman graphique dépeint la rencontre inattendue de deux êtres esseulés et sur le retour, avec tendresse et humour. Car même quand on n’y croit plus, l’amour survient parfois tel un miracle… Lire la chronique

Avec cette épopée enfantine se déroulant sur quatre saisons, Chloé Cruchaudet nous livre une œuvre sombre où face à la pureté, les tares humaines semblent avoir le dernier mot, mais où l’espoir demeure, si infime soit-il. Lire la chronique

  • Florida, de Jean Dytar (Delcourt)

Comme la Louisiane, la Floride aurait pu avoir été française, si l’expédition de Jean Ribault ne s’était pas terminée en fiasco sanglant. Une épopée tragique narrée avec brio.Lire la chronique

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L’infini en boîte

3 Rêveries © 2018 Marc-Antoine Mathieu (Delcourt)

3 Rêveries est un poème graphique s’articulant autour du triptyque des créations humaines : la pensée (Homo logos), le temps (Homo temporis) et le faire (Homo faber). Trois rêveries pour trois objets (un jeu de cartes, un ruban panoramique et un leporello), présentés dans un magnifique coffret.

ans la veine qu’on lui connaît, Marc-Antoine Mathieu repousse une nouvelle fois les limites de la bande dessinée, jouant à fond sur le mystère. D’ailleurs, peut-on encore parler de bande dessinée ? Si d’art séquentiel il est question ici, c’est bien le seul critère qui relie l’objet au neuvième art. Cases et textes se sont effacés au profit du visuel, et il n’y a pas de pages à tourner. Alanguis dans leur écrin noir, les trois supports intriguent d’abord puis se dévoilent doucement à la contemplation (ce qui requiert évidemment une main délicate). Avec MAM, cela devient une habitude, le support s’impose un peu plus à chaque parution comme un élément-clé du récit, faisant du lecteur un personnage pleinement actif.

C’est ainsi que, comme poussé par le désir d’appréhender une vérité immémoriale, ce dernier va commencer à dérouler le cylindre aux allures vaguement bibliques. Il y contemplera ébahi une allégorie muette de l’humanité, ou plutôt de la pensée qui lui est inhérente (logos), jaillie de nulle part au milieu d’un espace aux profondeurs insondables, tel un songe transcendant la réalité. La pensée se fait particule, se dissolvant en mille fragments pour se reconstituer puis se dissoudre de nouveau. Une abstraction décrite comme un voyage vertigineux entre philosophie et rêve éveillé. Il y a aussi le leporello, un accordéon tout aussi silencieux, disséminant ses ondes et décochant ses flèches pour illustrer le concept du temps (temporis). Et enfin les cartes, postales ou à jouer, il appartiendra au « lecteur » d’en déterminer la fonction, qu’il ait été transporté ou amusé par cette évocation du parfait ouvrier de l’intellect que sont les mains (faber), outils de création et donc de pouvoir, à l’origine de toute les réalisations, fonctionnelles ou un peu mégalos, débouchant parfois sur les pires folies humaines.

On est toutefois obligé d’admettre que, comme tout concept purement poétique, l’objet semble peu adapté au monde concret. Et l’on hésite à procéder à d’ultérieures consultations, en particulier pour ce qui est de la pseudo-torah, pour éviter la tâche fastidieuse d’avoir à la ré-enrouler, de peur qu’elle ne rentre plus pas sa mini-gangue de papier. Et de constater qu’une fois de plus, MAM nous a embobinés avec ses interrogations métaphysiques vertigineuses, où science et poésie établissent un dialogue, débordant toujours un peu plus du cadre de la BD pour se rapprocher d’un mode artistique oubapien. Et pour son prochain projet, que nous réserve-t-il ? On le croit tout à fait capable de nous proposer des estampes, des tablettes en pierre polie, des sculptures, ou encore pourquoi pas – allez soyons fous – des aquariums ou des cages à oiseaux… Ces Trois Rêveries ne sont pas le premier projet de l’auteur à faire s’arracher les cheveux des imprimeurs… Car c’est sûr, on en a désormais quasiment la preuve, Marc-Antoine Mathieu n’est pas de ce monde et parle la langue d’E.T. Ce qui explique sans doute pourquoi on lui passe tout…

3 Rêveries – Homo Temporis, Homo Logos, Homo Faber
Conception & dessin : Marc-Antoine Mathieu
Editeur : Delcourt
Ce livre-objet est constitué d’une boîte contenant un rouleau, un leporello et 16 cartes.
Prix : 34,90 €
Parution : 21 novembre 2018

 

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« Moi ce que j’aime, c’est les monstres », Grand Prix ACBD de la Critique 2019

Au terme d’un troisième tour de vote, l’Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée (ACBD) couronne Moi ce que j’aime, c’est les monstres — livre premier d’Emil Ferris, publié chez Monsieur Toussaint Louverture en Europe, et Alto au Québec, de son Grand Prix 2019. ⇒ lire l’article

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Mocassins à glands ou jeans à trous ?

Des idées dans la garde-robe – Grosse philosophie de la mode © 2018 Juliette Ihler et Cécile Dormeau (Delcourt)

Non, la mode n’a pas toujours été à la mode ! Juliette Ihler et Cécile Dormeau, spécialistes de la question, interrogent les raisons de nos coquetteries d’hier et d’aujourd’hui et nous révèlent que derrière chacune de nos tenues, même la plus anodine, il y a toujours un message.

’était une bonne idée d’aborder le thème de la mode dans un cadre autre que celui de la presse fashion, car il est vrai que ce sujet est rarement abordé d’un point de vue sociologique. Souvent considéré comme trop frivole, trop féminin, trop anecdotique….Et pourtant, les auteurs prouvent que cela peut être passionnant pour peu qu’on se donne la peine de s’interroger.

La mode, nous apprend Juliette Ihler, n’a pris son essor qu’au milieu du XIVe siècle. De nos jours, la plupart d’entre nous y est sensible d’une façon ou d’une autre, à l’excès ou avec modération… Car la mode, ce ne sont pas seulement les défilés haute couture ou un simple signe extérieur de richesse. La mode, c’est aussi « être à la mode », et ce pour un coût minimal, par un piercing, un tatouage ou quelques déchirures dans un jean… Ihler nous propose ainsi cette « grosse philosophie de la mode » en évitant de se prendre au sérieux, aidée en cela par les « crobards » de Cécile Dormeau. Dans cet essai fort ludique et sans prétention, qui réussit à nous intéresser à un sujet finalement très peu débattu, on trouve matière à réflexion avec diverses thématiques, telles que les paradoxes de la mini-jupe (symbole de libération ou de soumission ?), le potentiel comique du vêtement, le pouvoir singulier des bijoux que l’on porte ou la symbolique du piercing… De même, on prend conscience que si l’habit ne fait pas le moine, il peut très bien être utilisé à des fins de manipulation…

Il faut bien le dire, cette production, toute aguichante soit-elle, donne tout de même une vague impression de vaste foutoir. Cécile Dormeau fait certes preuve d’un humour très actuel dans les phylactères entourant ses dessins, mais ce n’est pas toujours très drôle, et bien souvent la multiplication des bulles et commentaires divers aurait même tendance à parasiter le propos. Le trait rond et simpliste relève du passe-partout déjà vu mille fois, typique de ce qui se fait chez les blogueurs-dessinateurs, et qui, pour dire les choses clairement, commence sérieusement à lasser. Ce n’est pas que ce soit mauvais, et on n’est évidemment pas dans l’amateurisme, mais ce n’est pas ce qu’on peut appeler du « dessin de BD » ni même de la caricature, et cela ne pourra guère avoir d’autre usage que celui ici présent, à savoir étayer de façon récréative une théorie quelconque. N’est pas Marion Montaigne qui veut… Dommage pour une production qui recelait pourtant un certain potentiel.

Des idées dans la garde-robe – Grosse philosophie de la mode
Scénario : Juliette Ihler
Dessin : Cécile Dormeau
Editeur : Delcourt
168 pages – 19,50 €
Parution : 10 octobre 2018

Des idées dans la garde-robe – Grosse philosophie de la mode © 2018 Juliette Ihler et Cécile Dormeau (Delcourt)

 

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Une horreur centenaire

Das Feuer © 2018 Patrick Pécherot et Joe G. Pinelli (Casterman)

Publié à l’occasion des commémorations de l’armistice de 1918, qui mit fin à la guerre la plus meurtrière que le monde ait connue, Das Feuer est l’adaptation en bande dessinée d’un roman d’Henri Barbusse, Le Feu, dans lequel l’écrivain évoque son expérience des tranchées. Un livre qui lui avait valu le Prix Goncourt en 1916. La bonne idée des auteurs, c’est d’avoir transposé l’action et le point de vue dans le camp « ennemi », d’où le titre en allemand.

« Ce serait un crime de montrer les beaux cotés de la guerre, même s’il y en avait. » disait Henri Barbusse. Pour le coup, on peut dire que les auteurs ont appliqué cette formule à la lettre. Et si le témoignage du romancier est terrible, le dessin de Joe Pinelli est d’une âpreté parfaitement concordante. Pratiquement à l’état d’esquisse, le trait sale et poisseux peut facilement révulser. Le ciel, la terre, les corps et les rares éléments du paysage (tronc d’arbres, barbelés…) ne se distinguent quasiment plus les uns des autres, le tout étant noyé sous une boue graphique grisâtre que la pluie incessante vient strier implacablement de ses dards glaçants. Même le sang est devenu incolore.

Au milieu de cette boue, deux camps qui s’affrontent : les Français et les Allemands. Alors que le roman original est vu sous l’angle du camp français, Patrick Pécherot a choisi d’inverser la perspective. Un parti pris pertinent – et qui fait tout l’intérêt du projet – pour montrer que cette guerre était vécue exactement de la même façon des deux côtés des tranchées. Ici, les soldats ont les mêmes visages émaciés et affolés que ne pouvaient l’avoir leurs adversaires. Comme leurs voisins « Franzosen », ils étaient des « grains de poussière roulés dans la grande plaine de la guerre. ». Comme eux, ils venaient de partout, de toutes les classes laborieuses et n’avaient d’autres choix que de participer à cette guerre, dont ils pensaient pareillement qu’elle serait de courte durée, loin de se douter que cette « promenade de santé » se transformerait en boucherie dévastatrice. Car il est vrai que l’on connaît peu de récits du point de vue allemand de ce côté-ci du Rhin. Longtemps après la guerre, l’Allemand était resté le Boche, le Fritz, le fridolin fauteur de troubles qui devait payer…

Si l’on exclut les textes de Henri Barbusse, ce pacifiste de la première heure, l’ouvrage n’est pas forcément engageant dans la forme, mais évoque bien le cauchemar que pouvait constituer cet horrible conflit pour ceux qui l’ont vécu. La référence en la matière demeurant à ce jour le chef d’œuvre de Jacques Tardi, C’était la guerre des tranchées.

Das Feuer
Scénario : Patrick Pécherot et Joe Pinelli
Dessin : Joe Pinelli
Editeur : Casterman
208 pages – 22 €
Parution : 14 novembre 2018

Δ Adaptation du roman Le Feu, d’Henri Barbusse

Extrait p.26-28 :

 

« Un mètre cinquante de longueur sur soixante-dix centimètres de largeur et sur quatre-vingt centimètres de profondeur. Chaque homme doit creuser ça. C’est la consigne. C’est précis, calculé, sorti du manuel, chaque homme, longueur, largeur, profondeur. Les dimensions d’une tombe peu s’en faut. Chacun dans son trou. Dans la terre gorgée de la pluie qui verse, de la flotte que le sol refoule. Chacun son trou. »

Das Feuer © 2018 Patrick Pécherot et Joe G. Pinelli (Casterman)

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