Le mystère de la chambre bleue

La Fin du monde © 2008 © 2019 Tom Tirabosco et Pierre Wazem (Futuropolis)

Une jeune femme, marquée par l’absence d’une mère qu’elle n’a jamais connue, va vivre une quête aux frontières du surnaturel. Un album atmosphérique à l’atmosphère bleutée et envoûtante.

Dix ans avant Femme sauvage, Tom Tirabosco publiait La Fin du monde, en collaboration avec Pierre Wazem au scénario. L’an dernier, Futuropolis a eu la bonne idée de rééditer ce bel album, dont l’action se situait déjà dans un contexte apocalyptique. A la différence qu’ici, on est davantage dans le symbolisme et l’intériorité.

Le récit, assez prenant, commence par un accident. Malgré la tempête qui fait rage, un homme, accompagné de son jeune garçon, emmène son épouse à la clinique dans le but d’accoucher… Dans la forêt qu’ils traversent, un arbre s’écrase subitement sur la voiture… Quinze ans plus tard, une jeune femme, déprimée et cloîtrée dans son appartement, pense à sa mère qu’elle n’a pas connue, et dont la mort lui a été cachée. La réponse ne se trouverait-elle pas dans la chambre du haut de la maison familiale, que son père a mise sous clé depuis des années ?

D’emblée, le lecteur est happé par l’étrange atmosphère de ce récit crépusculaire, où la fin du monde est annoncée, avec son lot d’inondations et de pluies diluviennes. La bichromie bleue confère une ambiance nocturne renforçant le mystère d’une narration qui nous fait constamment douter de la réalité des choses. Tout d’abord, il y a ce dialogue entre la jeune femme et sa voix intérieure, qui semble être la voix de la raison l’empêchant de sombrer dans la folie. Toujours pour lui rappeler que sa mère n’est plus de ce monde, et que la tempête en cours et cette histoire de fin du monde ne sont peut-être que le produit de son imagination… Il y a ensuite ce huis-clos réunissant les trois protagonistes (la jeune fille, la vieille dame et le chat) dans cette grande bâtisse vide, son propriétaire, père de la jeune fille, ayant dû être hospitalisé à la suite d’un infarctus. Une demeure digne d’un film d’Hitchcock, avec cette vieille dame un peu inquiétante venue y chercher refuge. Lorsque cette-ci entame une conversation avec Capsule, le chat de la maison, l’histoire basculera un peu plus dans une dimension parallèle. Car cette dame — dont l’identité et la fonction nous seront vite révélées — va pousser notre jeune héroïne à franchir la porte de cette « chambre du haut », cette pièce fermée depuis des lustres, dont la clé est perdue, mais qui semble contenir de lourds secrets… C’est un peu à son insu qu’elle comprendra que pour renaître, il est parfois nécessaire de précipiter la fin du monde que l’on connaît, d’une certaine façon de « mourir »…

Bien élaboré, ce récit intimiste, empreint d’un onirisme subtil, va prendre la forme d’une quête, celle d’une jeune femme à la recherche de son passé, seul remède à sa souffrance psychique. Si par ailleurs on apprécie le dessin singulier de Tom Tirabosco et les dialogues très écrits de Pierre Wazen, on pourrait juste regretter que l’émotion, quelque peu absente, ne parvienne pas à s’imposer comme point d’orgue du récit, ce qui est un peu dommage au vu de la thématique choisie.

La Fin du monde
Scénario : Pierre Wazem
Dessin : Tom Tirabosco
Editeur : Futuropolis
120 pages – 20 €
Première parution : 25 août 2008
Nouvelle édition le 8 mai 2019

♦ Prix du jury œcuménique de la bande dessinée 2009

Extrait p.95-94 – Retrouvailles oniriques entre le père et la fille, dans une cuisine envahie par les branches d’arbres :

Le père — Je t’attendais. Je me demande lequel de nous deux a mis le plus de temps… Maintenant, ce temps nous est compté. Tout va disparaître… Bientôt, je ne me souviendrai de rien. C’est pour ça que tu es ici. J’ai quelque chose à te dire, quelque chose que je n’ai jamais eu le courage de te dire. Tout cela est abrupt et j’en suis désolé. Je… Je n’ai jamais été doué pour… Aaarrhh… Font chier ces branches !!! Elles poussent trop vite ! Tu… Ça a l’air d’aller.
La fille — Oui. Tout ça est étrangement réel. Tu as toujours été tellement absent, et même ici, aujourd’hui, c’est moi qui ai dû venir.
Le père — (prenant un couteau pour couper une branche gênante) Tu te rends compte, ce bordel ! Bientôt, je pourrai même plus atteindre la cuisinière !!! (puis fixant sa fille, l’air attristé) J’étais malade. Tu sais d’où vient le mot « maladie » ? De « mal à dire ». Le malade est celui qui a du mal à dire quelque chose. Son corps le dit à sa place sous forme de maladie. Tu sais ce dont je parle, n’est-ce pas ?
La fille — Je crois que oui.
Le père — J’aime cette idée parce qu’elle implique que si on arrive à dire, alors on ne souffre plus.

La Fin du monde © 2008 © 2019 Tom Tirabosco et Pierre Wazem (Futuropolis)

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Marées toxiques, marais cyniques

Algues vertes, l’enquête interdite © 2019 Inès Léraud et Pierre Van Hove (Delcourt/La Revue dessinée)

Les algues vertes, c’est nauséabond et mortel ! Une métaphore parfaite pour décrire l’omerta politico-économique sur l’un des plus gros scandales écologiques en France, le tout raconté dans un excellent docu-BD.

Hormis ceux qui ont vécu dans une grotte ces dix dernières années, tout le monde se souvient de ces affaires d’algues vertes toxiques qui ont fait la une des JT français à plusieurs reprises. Trois hommes et une quarantaine d’animaux ont péri sur les plages bretonnes dans des circonstances encore non totalement élucidées aujourd’hui, même si tous les soupçons convergent vers un seul et même coupable : l’hydrogène sulfuré (H2S), qui émane des fameuses algues.

Avec cette BD documentaire, Inès Léraud, intriguée par l’omerta qui pesait — et pèse toujours — sur la question, nous livre une analyse édifiante en remontant aux origines du problème, lié à l’agriculture intensive mise en place dans les années 60, avec les premières marées vertes pestilentielles dès la décennie suivante. A cela est venu s’ajouter l’élevage porcin intensif, important générateur de lisier, lequel a vu ses surfaces décuplées dans les années 80, bien souvent de manière illégale. La Bretagne était devenue le pays du cochon industriel, avec d’autres conséquences calamiteuses telles que l’interdiction de boire l’eau du robinet dans de nombreuses communes. A La fin des années 90, l’Etat via l’IFREMER commençait à pointer du doigt le modèle d’agriculture, mais le monde agricole, qui ne l’entendait pas de cette oreille, se lança dans une vaste campagne de décrédibilisation contre l’institut et les écologistes. Lorsque survinrent les premiers décès sur les côtes à la fin des années 2000, on aurait pu croire qu’enfin les responsables allaient faire amende honorable et reconnaître leurs erreurs… Que nenni ! Que du déni nous aurons à la place, et ceux-ci, sentant l’étau se refermer, se montreront d’autant plus agressifs, notamment avec les écologistes, n’hésitant pas à recourir aux intimidations et allant même jusqu’aux menaces de mort.

Pour son enquête, Inés Léraud, journaliste d’investigation pour Mediapart et Le Canard enchaîné, s’est donc attelée à élaborer un fil narratif en réunissant de nombreux documents scientifiques, journalistiques, judiciaires, et en enregistrant les témoignages des protagonistes. On apprendra au fil de ses recherches que sous le poison des algues et la loi du silence, se terre un vaste réseau d’intérêts financiers et économiques qui a gangréné le monde politique. Mais que le système se révèle aussi un piège redoutable pour nombre d’éleveurs, d’autant plus lorsqu’ils rêvent d’une reconversion vers des méthodes plus naturelles… Un triste constat, assez prévisible finalement mais tout de même assez sidérant, tant il nous rappelle avec acuité que la santé des citoyens ne pèse guère face aux puissances de l’argent.

Pierre Van Hove a su parfaitement se caler sur les propos du livre avec un dessin très efficace pour illustrer sans s’imposer. Une mise en page et un cadrage pertinent contribuent à rendre fluide et dynamique cette enquête tout de même assez consistante et qui implique pour le lecteur la nécessité de ne pas « lâcher le fil » eu égard aux nombreux intervenants. Tout au long du livre, le dessinateur — d’origine angoumoisine (ça ne s’invente pas) —, fait preuve d’une ironie légère, dans l’esprit du Canard enchaîné, ce qui correspond très bien au propos du livre. Le choix des couleurs, à dominante jaune et verte, renforce l’impression de toxicité, comme si les auteurs avaient voulu nous faire respirer un peu de la puanteur de cette affaire, tant au sens propre (les algues) que figuré (le pognon).

On ne peut donc que saluer le travail salutaire (un travail « salutaire » se « salue », non ?) des auteurs. A noter que l’album est publié conjointement par Delcourt et La Revue dessinée, cette dernière ayant déjà mis en lumière les premières étapes du projet en 2017.

Algues vertes, l’histoire interdite
Enquête : Inès Léraud
Dessin : Pierre Van Hove
Couleurs : Mathilda
Editeur : La Revue dessinée/Delcourt
144 pages – 18,95 €
Parution : 12 juin 2019

Extrait p.43 – A propos de Thierry Morfoisse, transporteur d’algues vertes, mort mystérieusement à bord de son camion :

« Au cours de cette audition, les « lanceurs d’alertes » François Morvan (maire de Lanvollon) et Thierry Burlot (élu PS, conseiller régional en charge de l’eau et des déchets) ne seront pas auditionnés, et les conditions de travail de Thierry Morfoisse ne seront pas reconstituées.

Or ces conditions de travail, les voici…

A 13 heures, Thierry Morfoisse quitte La Pause gourmande à Plérin pour se rendre sur la plage de Binic. Il charge 27 tonnes d’algues vertes. Sa cabine n’est pas climatisée. Par les fenêtres ouvertes il reçoit des effluves d’H2S.

Il repart en direction de la déchetterie de Lantic. Il descend du camion pour ouvrir les portes arrière et reçoit des effluves très importants. Il n’a pas de masque. Il remonte dans son camion pour actionner, de la cabine, le levier de la remorque. Sa fenêtre est toujours ouverte.

Il recommence cette opération à 14h10 et à 14h45. En route pour un quatrième chargement, à 15h10, il meurt. »

Algues vertes, l’enquête interdite © 2019 Inès Léraud et Pierre Van Hove (Delcourt/La Revue dessinée)

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[Interview] David B. : « Les surréalistes voulaient révolutionner les choses mais ils se sont plantés. »

Pour la sortie de son dernier opus, Nick Carter et André Breton, David B. était présent sur le stand Delsol à Angoulême. Ce fut l’occasion d’une belle rencontre avec cet auteur passionné par les surréalistes.

David B. nous a donc parlé de cette admiration qu’il entretient depuis l’adolescence pour ce mouvement artistique qui se voulait révolutionnaire. Selon lui, si le surréalisme fascine toujours et trouve une certaine résonance dans notre époque, il n’avait néanmoins pas vocation à révolutionner l’art et la littérature, même s’il a exercé — et exerce encore — une influence considérable sur bon nombre d’artistes. ⇒ Lire l’interview

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Invasions barbares

Paul à la maison © 2020 Michel Rabagliati (La Pastèque)

Cinq ans qu’on l’attendait, le nouveau Paul ! Et on n’est pas déçu du voyage, même si comme son titre l’indique, le récit est très localisé. Car Michel Rabagliati sait nous entraîner avec bonheur dans son univers unique.

Si vous ne connaissez pas encore cet auteur québécois, je vous invite vivement à vous y intéresser de plus près. Véritable star dans son pays, il a en France son petit cercle de fans depuis un bon moment. Depuis sa première BD publiée par l’éditeur montréalais La Pastèque en 1998, Michel Rabagliati a engrangé les récompenses, notamment au Festival d’Angoulême en 2010 avec le prix du public pour Paul à Québec. Il faut préciser que les dix albums sont consacrés à Paul (Rifiorati de son nom), à la fois son personnage fétiche et double de lui-même.

A travers son œuvre, l’auteur a développé un univers très personnel et extrêmement attachant, dans lequel il évoque régulièrement ses souvenirs de jeunesse, principalement son enfance et son adolescence. On se régale de ces anecdotes narrées avec un humour à la fois grinçant, subtil et souvent jubilatoire. Puis, les années passant, Paul Rifiorati est devenu, presque sans que l’on s’en aperçoive, un quinqua moins insouciant avec des problèmes de quinqua. Et c’est ce qui fait le sujet de son dernier opus, Paul à la maison, qui se déroule en 2012 et où il aborde la question de cette fameuse crise de la cinquantaine avec son lot de petits bobos, de tracas existentiels et du quotidien, mais également la vieillesse et le cancer incurable de sa mère. Dit comme ça, ça ne vend pas du rêve, mais ceux qui connaissent le travail de Michel Rabagliati savent qu’il a plus d’un tour dans son carton à dessin. Et c’est bien là que réside une partie de son talent : cette capacité à traiter avec sensibilité de sujets plus ou moins graves sans plomber l’ambiance, bien au contraire. On notera le passage extrêmement hilarant où Paul, vivant mal un célibat forcé après la séparation d’avec sa femme, s’inscrit sur un site de rencontres, ou encore celui où il teste un appareil pour traiter son apnée du sommeil…

En traitant parallèlement de tous les petits faits du quotidien vécus par son double, dans son quartier de Montréal, l’auteur sait se faire le témoin acerbe de notre société contemporaine, déplorant sa transformation en une sorte de « meilleur des mondes ». Il pointe du doigt l’atomisation et l’isolement croissants de chacun, les plus jeunes repliés sur leurs écrans et les anciens remisés dans les CHSLD (l’équivalent de nos fameux EHPAD français), une vision peu réjouissante et pourtant lucide, masquée par le discours dominant et une bonne couche de vernis publicitaire.

Et comme toujours, on adore cette ligne claire et ce sens du détail, tous ces objets anodins qui en disent autant sur notre époque qu’une longue étude sociologique, tout ce qui fait le charme et l’intérêt du travail de Rabagliati. Observateur fin et désabusé par le manque d’humanité du monde moderne, celui-ci parvient à insuffler à son récit une certaine poésie pour en réduire la pesanteur, de façon très touchante. On se souviendra de l’hommage pudique rendu à sa mère, un des moments les plus bouleversants du livre.

Paul à la maison, c’est tout cela. Des rires et des sourires, de la mélancolie et de l’émotion, pour décrire un quotidien assez ordinaire, pas vraiment rose mais pas déprimant non plus. En ce sens, Rabagliati vise très juste et parle un langage universel qui fait que chacun se reconnaîtra. Le monde est véritablement devenu un village global, avec les mêmes problématiques partout, et ce Québec si lointain nous apparaît d’un seul coup extrêmement proche.

Paul à la maison
Scénario & dessin : Michel Rabagliati
Editeur : La Pastèque
208 pages – 25 €
Parution : 10 janvier 2020

Extrait p.62 :

« J’adore ces publicités qui nous vantent les bienfaits de l’épargne. Celle du hipster nu-pieds, vêtu d’un t-shirt et d’un jeans, « travaillant » dans son condo1 de luxe du Vieux-Montréal, est un classique. Il est riche, totalement seul et ça le fait tordre de rire.

Celle-là aussi est un succès de toujours : le couple de « vieux en forme », profitant pleinement de ses REER2 durement amassés, sur son nouveau voilier. En fait, ce sont deux mannequins Getty Images de 47 ans qui ont les cheveux blancs, le voilier est à quai et le gars n’y connaît foutre rien.

Quand cesseront-ils de nous faire avaler ces salades ? La vérité, c’est que nous allons tous finir fauchés, abandonnés dans des CHLSD3, mal nourris et mal lavés. »

1. Au Québec, un condominium (ou condo) est le nom donné à un appartement détenu en copropriété
2. REER : Sigle québécois signifiant « régime enregistré d’épargne retraite », il s’agit d’un plan d’investissement en prévision de la retraite qui permet de bénéficier de certains avantages fiscaux.
3. Au Québec, centre d’hébergement et de soins de longue durée pour les personnes âgées dont la condition requiert une surveillance constante, des soins spécialisés et dont le maintien à domicile est devenu impossible.

Paul à la maison © 2020 Michel Rabagliati (La Pastèque)

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Enquête dans les labyrinthes de l’âme

Nick Carter et André Breton, une enquête surréaliste © 2019 David B. (Soleil)

Quand André Breton pense qu’on lui a dérobé quelque chose, c’est toute la planète surréaliste qui entre en ébullition ! Un récit entre fiction et réalité, illustré par les dessins intrigants de David B.

Depuis le temps que David B. faisait la part belle à l’onirisme à travers son œuvre, il paraissait logique qu’il finisse par produire un ouvrage sur le surréalisme. Et pour parler du surréalisme, quoi de plus normal que de convoquer André Breton, l’un des illustres théoriciens de ce mouvement artistique né au début du XXe siècle.

Pour évoquer l’homme, David B. s’est centré sur la seconde partie de sa vie, à partir de 1930. Il a eu en outre cette idée originale de la raconter sous l’angle de la fiction, en faisant référence à une personnage de roman-feuilleton américain de l’époque, le détective Nick Carter, qui vivait toutes sortes d’aventures échevelées, ce qui plaisait beaucoup aux surréalistes.

C’est donc dans une aventure pareillement échevelée, entre réalité et fiction, que l’on va suivre le détective, engagé par Breton pour retrouver quelque chose qu’on lui a dérobé, sans qu’il puisse le nommer… L’action débute à la période où le groupe surréaliste vient d’exploser, entraînant son lot de querelles et de haines entre les acteurs du mouvement. Carter va ainsi rencontrer entre autres Robert Desnos, Nadja, l’ancienne maîtresse de l’écrivain, Salvador Dali, Gala, Louis Aragon, ainsi qu’un autre personnage fictif issu de la littérature feuilletonnesque comme le diabolique docteur Quartz.

Bien évidemment, on pourra difficilement trouver une quelconque rationalité dans cette histoire à l’imagination débridée, avec la présence récurrente de symboles plus ou moins ésotériques. On tentera au mieux de démêler le vrai du faux, la plupart des faits concernant les artistes étant avérés, telle la rencontre entre Trotsky et Breton au Mexique ou la rupture avec Paul Eluard.

Si le parti pris narratif est original, le point fort de l’ouvrage, qui est une succession de planches pleine page et donc pas vraiment une bande dessinée, demeure sans conteste le dessin de David B., qui rend ainsi un magnifique hommage à ce mouvement artistique, en y injectant sa propre noirceur. Dans un tourbillon incessant, fantômes, squelettes, créatures fantasmagoriques et masques inquiétants viendront peupler cette parabole surréalistico-paranoïaque. Comme d’habitude, le noir et blanc va comme un gant au trait si particulier de l’auteur de L’Ascension du Haut Mal, à la fois rigide, minutieux et foisonnant, venant nous rappeler que le merveilleux peut être aussi fait d’angoisses insondables. L’ouvrage bénéficie en outre d’un tirage splendide au format italien, avec une couverture entièrement toilée, ce qui en fait littéralement un objet d’art, un plaisir de collectionneur.

Nick Carter et André Breton – Une enquête surréaliste
Scénario & dessin : David B.
Editeur : Soleil Productions
Collection : Noctambule
56 pages – 20,90 €
Parution : 13 novembre 2019

Extrait – Nick Carter mène son enquête :

« Je voulais continuer mon enquête en interrogeant Nadja, l’ancienne maîtresse de Breton. C’était une femme entretenue et elle avait trempé dans une affaire de trafic de drogue. Le hic, c’était qu’après sa séparation d’avec André Breton, elle avait sombré dans la folie et avait été internée dans une maison de fous à Bailleul, dans le nord de la France.

J’ai retrouvé Nadja. Elle m’a avoué que sa relation avec André Breton avait attiré l’attention de ses complices du trafic de drogue. C’était une bande aux multiples ramifications dont je connaissais déjà certains membres. À cette époque, Breton se passionnait pour l’alchimie et ces criminels pensaient qu’il avait trouvé le secret de fabrication de l’or. »

Nick Carter et André Breton, une enquête surréaliste © 2019 David B. (Soleil)

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Hommage poétique aux gueux de l’océan

À bord de l’Etoile Matutine © Riff Reb’s (Soleil)

Inspiré des nouvelles de Pierre Mac Orlan, ce recueil nous plonge dans le quotidien des pirates, ces orphelins de la société, enfants perdus de la mer… De courts récits qui laissent émerger une poésie sourde et violente.

À bord de l’Etoile Matutine © Riff Reb’s (Soleil)

À bord de l’Étoile Matutine était la première brique de la trilogie marine de l’auteur havrais. Certes, pas la plus marquante mais déjà d’une très bonne tenue par rapport à ses deux chefs d’œuvre qui allaient nous transporter par la suite, Le Loup des mers, l’adaptation de Jack London qui refermerait ladite trilogie, et plus récemment « Le Vagabond des étoiles », également inspiré de l’auteur précité.

Cette fois, il s’agit de courts récits d’un autre écrivain, Pierre Mac Orlan. Français et d’une notoriété moindre que London, Mac Orlan a publié de nombreuses nouvelles et était réputé pour ses descriptions des bas-fonds parisiens. Avec ce recueil, il évoque le quotidien de pirates hauts en couleur, assez éloignés de l’image d’Épinal de l’abominable pillard sans foi ni loi, même si bien sûr on n’est pas chez les enfants de chœur.

Bien évidemment, on est toujours saisi par le dessin très précis et hyper expressif de Riff Reb’s dans ces ombrés faisant ressortir de façon inquiétante les visages taillés au crochet de nos flibustiers des mers. Si ces tranches de vie peuvent parfois susciter l’effroi, elles nous obligent parallèlement à ressentir de l’empathie pour ces mauvais garçons, qui en embarquant sur ces galions volés, ne faisaient que fuir un système qui ne voulait pas d’eux. La réinsertion sociale ne faisait pas partie du vocabulaire des institutions de l’époque…

Bien sûr, pour apprécier pleinement cette œuvre, il vaudrait mieux être fan du format littéraire que sont les nouvelles. Si ce n’est pas le cas (et ça ne l’est pas pour moi qui aime m’immerger dans des récits un peu consistants), on pourra tout de même goûter la qualité de l’écriture, la description d’un folklore lié à une « confrérie » méconnue et souvent diabolisée, comme pouvaient l’être les Indiens durant la conquête de l’Amérique.

À bord de l’Étoile Matutine
Scénario & dessin : Riff Reb’s
Éditeur : Soleil
Collection : Noctambule
102 pages – 19,99 €
Parution : 27 mai 2009

Δ Adaptation du roman éponyme de 1920 de Pierre Mac Orlan

Extrait p.69-70 :

« À la belle saison, nous avions accoutumé de nous rendre à la hauteur de Terre-Neuve afin de donner la chasse aux barques de pêcheurs. Nous récoltions des vivres variées telles que du poisson salé, du rhum, des liqueurs fortes, du sucre, parfois du tabac. La misère et la famine contraignaient souvent de pauvres mariniers à s’enrôler sous les plis du pavillon noir.

Les dernières prises avaient été satisfaisantes et George Merry nous commandait toujours. L’enfer l’avait pris sous sa protection. Nous dansions comme des forcenés à la clarté des étoiles, des gavottes furieuses que nos ombres, démesurément allongées, rendaient plus indécentes encore. »

À bord de l’Etoile Matutine © Riff Reb’s (Soleil)

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Hommage à Hubert (1971-2020)

Un grand scénariste nous a quitté il y a deux jours, juste après Claire Brétécher. Semaine noire pour le neuvième art. J’avais eu le plaisir de rencontrer Hubert il y a un an au Festival d’Angoulême. Un mec sensible et adorable. La nouvelle de sa mort est un choc, et c’est le cœur serré que je reposte l’interview, avec son compère Bertrand Gatignol, alors que tous deux parlaient du « Grand Homme » et évoquaient la suite de cette grandiose saga des Ogres-Dieux

https://lacasedelonclewill.com/interviews/hubert-bertrand-gatignol/

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