Un pavé à la face des mollahs

Zahra’s Paradise © 2011 Amir & Khalil (Casterman)

 

Téhéran, printemps 2009. La quête d’une mère à la recherche de son fils disparu lors des manifestations qui suivirent les élections « volées ». Zahra’s Paradise a d’abord été publié sur Internet en une douzaine de langues, dont l’anglais, l’arabe et le farsi. Cette histoire a ainsi été lue par des milliers de lecteurs partout dans le monde.

ahra’s Paradise, c’est le nom d’un gigantesque cimetière en périphérie de Téhéran et qui doit son nom à la fille du prophète, assurant à ceux qui y sont enterrés de renaître au paradis. Mais de façon moins glorieuse, ce cimetière dissimule également les crimes d’une République islamique iranienne qui maintient bon nombre d’Iraniens en enfer, en pratiquant les coups les plus tordus pour contenir la dissidence, notamment celle de la jeunesse qui était descendue en masse dans les rues en 2009. C’est ce que raconte ce roman graphique dont on sent bien qu’il a été réalisé sous l’emprise d’une rage sourde et irrépressible, motivé aussi par le désir de témoigner envers et contre tout de la cruauté barbare des ayatollahs. Cruauté parfaitement illustrée dans le prologue par cette métaphore insoutenable où l’on voit un homme se débarrasser lâchement d’une nichée de chiots en les arrachant d’abord à leur mère, puis en les mettant dans un sac avant de les estourbir à coup de pelle au petit matin, pour enfin jeter à la rivière le sac encore faiblement gigotant des derniers survivants.

Impossible de ne pas penser à Persepolis, autre pavé d’un Iranienne, Marjane Satrapi, dans lequel l’auteure raconte son exil d’Iran et égratigne au passage le régime arbitraire de son pays. Ici, on assiste à la quête éperdue d’une mère pour retrouver son fils mystérieusement disparu lors des manifestations de 2009, avec un final extrêmement poignant mais également porteur d’un immense espoir à l’intention des générations à venir. Emaillée de scènes parfois difficilement supportables, l’histoire est fictive mais basée sur de nombreux témoignages qui la rendent tout à fait plausible.

Le dessin noir et blanc est sobre et plaisant, évoquant pour moi un certain Will Eisner. La mise en page comporte quelques trouvailles où intervient une poésie parfois malicieuse, car l’humour n’est pas absent et permet d’adoucir la dureté du propos. Un aspect documentaire aussi, on apprend pas mal de choses sur la vie quotidienne dans ce pays (la circulation, le jus de pastèque…). Mon seul bémol porte sur les textes, qui apparaissent à certains moments un peu confus (heureusement c’est rare et ça ne gêne en rien la compréhension de l’histoire, peut-être un petit problème de traduction ?).

L’ouvrage reste évidemment d’une actualité brûlante au vu des soubresauts qui n’en finissent pas de secouer le Moyen-Orient. Il est toutefois regrettable que cette excellente BD ait fait l’objet de si peu de publicité en France alors qu’il s’agit désormais d’un best-seller international acclamé par la presse de nombreux pays. Une lecture en tout cas chaudement recommandée par votre serviteur. (août 2014)

Zahra’s Paradise
Scénario : Amir
Dessin : Khalil
Editeur : Casterman
Collection : Ecritures
272 pages – 16 €
Parution : 13 septembre 2011

Zahra’s Paradise © 2011 Amir & Khalil (Casterman)

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Jack l’éventreur à Paris

L’étrange affaire des corps sans vie © 2006 Régis Hautière/David François ( Paquet)

14 octobre 1898. Le corps d’un homme sauvagement mutilé est retrouvé dans le quartier populaire d’une ville de province. Un mois plus tard, un autre cadavre est découvert, à quelques rues de là. Puis d’autres encore, les mois suivants. L’absence de mobile et de lien apparent entre les meurtres décontenance les services de police, dont l’enquête piétine rapidement. C’est alors qu’un jeune médecin décide de mettre son nez dans cette étrange affaire.

n titre plutôt étrange et peu éloquent pour une intrigue inspirée de l’affaire Jack l’éventreur. Seule différence, l’action se situe à Paris, en 1898, soit dix ans plus tard, avec quelques variations sur le modus operandi du tueur, car ici les victimes sont des hommes… D’abord séduit par le dessin au style burtonien de la couverture, j’avoue n’avoir pas été vraiment convaincu par cette production à laquelle il manque quelque chose. Ce n’est pas que David François soit mauvais, loin de là, mais il m’est apparu à la longue quelque peu surchargé, qu’il s’agisse de ces arabesques dont use et abuse le dessinateur ou de ces visages impossibles à la Picasso. J’ai trouvé aussi que d’un point de vue graphique, cela s’accordait mal à l’histoire, freinant la lecture car les visages sont parfois difficilement reconnaissables. Côté scénario, ce n’est clairement pas ce que Régis Hautière a fait de meilleur. Je n’ai pas été trop captivé (peut-être à cause de la sensation de déjà vu) et le dénouement, s’il est original, est un chouia capillotracté.

En somme, une BD tout juste moyenne qui ne me laissera pas une impression indélébile. (août 2014)

L’étrange affaire des corps sans vie
Scénario : Régis Hautière
Dessin : David François
Editeur : Paquet
159 pages – 14 €
Parution : mai 2006

L’étrange affaire des corps sans vie © 2006 Régis Hautière/David François ( Paquet)

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Recyclage réussi de l’amour

L’Obsolescence programmée de nos sentiments © 2018 Zidrou & Aimée de Jongh (Dargaud)

A 59 ans, Ulysse vient de perdre son boulot de déménageur après 40 ans de bons et loyaux services. Méditerranée, elle, depuis peu sexagénaire, vient de perdre sa mère. Dans les deux cas, le cafard en embuscade, et avec ça, la vieillesse qui pointe le bout de son nez ridé. Contre toute attente, ces deux cœurs solitaires vont vivre, après une rencontre fortuite, une histoire d’amour exceptionnelle.

l ne fait jamais bon vieillir quoi qu’on en dise, et personne ne souhaite expérimenter ce « naufrage », plus ou moins long dans la durée selon l’horloge interne de chacun. Pourtant, un jour ou l’autre, vient le moment où l’on vous laisse la place dans le bus, sans que l’on ait vu venir le coup. Et là, s’ensuit le temps des questionnements et peut-être de la déprime… A la soixantaine, peut-on encore être utile à quelqu’un et bâtir des projets ? Peut-on encore être désirable et connaître le grand amour quand on est seul ?

Avec cet album au titre original, mais ne reflétant guère son contenu, Zidrou nous propose quelques éléments de réponse, qui, il faut l’avouer, s’avèrent plutôt réconfortants. L’histoire, qui démarre dans une certaine noirceur liée à la problématique du vieillissement, opère un virage à 180° dès lors que la rencontre entre Ulysse et Méditerranée aura lieu. On assiste alors à une sorte de petit miracle qui, une fois passé le cap de l’acceptation des corps flétris, va rajeunir les visages et injecter du sourire dans les expressions, avant que ne soit posée la cerise rouge vif sur le gâteau de l’amour tardif dont on ne pourra rien dire ici pour éviter de spoiler le récit.

L’Obsolescence programmée de nos sentiments est servie par de très beaux textes où l’humour n’est pas absent. L’auteur belge, qui n’en est pas moins lucide pour autant, montre, sans tabous, qu’il n’y a pas nécessairement de fatalité, quand bien même avec l’âge on en vient à se sentir « blanchi comme un cheval fourbu »1, comme le chantait avec tant de désespérance Léo Ferré. A ce titre, cette fable optimiste sur le temps qui passe trouverait peut-être davantage son inspiration dans la chanson d’un compatriote non moins célèbre, j’ai nommé Jacques Brel, qui déclamait de façon poignante que le feu pouvait rejaillir « d’un ancien volcan qu’on croyait trop vieux »2.

Impossible de terminer cette chronique sans évoquer Aimée de Jongh, jeune dessinatrice néerlandaise déjà récompensée pour Le Retour de la bondrée, qui illustre avec sensibilité le récit de Zidrou. Alliant son trait expressif à un cadrage bien senti, elle fait ressortir aussi bien les tourments intérieurs des personnages que leur besoin criant d’amour, les rend encore plus vivants en y mettant toute sa tendresse et son humanité. La synergie entre les deux auteurs a donc très bien fonctionné pour cette love story séniorisante, trop belle pour être vraie diront les grincheux, mais comme une pause bienfaisante face au tic-tac implacable de l’horloge.

1. Avec le temps (1971) – Léo Ferré
2. Ne me quitte pas (1959) – Jacques Brel

L’Obsolescence programmée de nos sentiments
Scénario : Zidrou
Dessin : Aimée de Jongh
Editeur : Dargaud
144 pages – 19,99 €
Parution : 1er juin 2018

Extrait p.74 :
« Le corps se résigne plus vite que l’âme. Le temps le ride, l’injurie, l’humilie, le varice, le ménopause, l’essoufle, le caricature… Il fait avec, le corps, beau joueur. L’esprit, lui, est mauvais perdant. Il met du temps à souffler le même nombre de bougies que le corps. Il ne conçoit que par à-coups… par révélations douloureuses, par effrois successifs. »

L’Obsolescence programmée de nos sentiments © 2018 Zidrou & Aimée de Jongh (Dargaud)

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Very Indestructible Persons (ou presque)

Supervip & Minivip – Le Mystère du va-et-vient © 2018 Bozetto & Panaccione (Soleil)

Terre, pollution : 99,999 %. L’humanité en péril. Et si un complot extraterrestre était à l’origine de cette situation catastrophique ? Deux frères superhéros que tout oppose, l’un grand et fort, l’autre petit et faible, vont se trouver confrontés bien malgré eux à un défi de taille : contrecarrer l’odieuse impératrice de la planète Sparky qui projette de conquérir l’univers grâce à des télé-transporteurs portatifs…

n peut dire que Soleil a fait fort pour accoucher du petit dernier de la collection Métamorphose, Minivip et Supervip. Présenté dans un tirage soigné avec vernis sélectif pour la couverture, l’éditeur a fait appel à un vétéran de l’animation italienne, Bruno Bozzetto, et à Grégory Panaccione, figure montante de la BD européenne. Récompensé par un Ours d’or à Berlin en 1990, le Milanais a ressorti ses propres archives pour ce one-shot dérivé de son long métrage de 1968, méconnu de ce côté-ci des Alpes, VIP, mon frère Superman, avec ses deux héros improbables, parodies des surhommes marvelliens d’outre-Atlantique.

Quant à Panaccione, jeune quinqua arrivé tardivement dans la BD mais déjà remarqué pour Un Océan d’amour et sa série Chronosquad, il a su réactualiser l’univers « sixties » de l’Italien sans en dénaturer l’esprit, un rien provocateur. Son dessin « cartoonesque », graphiquement très abouti, dynamise parfaitement cette histoire aux rebondissements multiples, entre la fable écolo et le pastiche SF. Jouant davantage sur le visuel, ce pavé de 280 pages sans temps morts se lit plutôt vite, et, de façon fort logique, donne parfois l’impression de regarder un dessin animé (il suffit de visionner la bande-annonce pour comprendre). Résultant d’une mise en page serrée, le mouvement est punchy et les trombines des personnages, qu’elles soient flegmatiques ou hallucinées, produisent leur effet comique à plein. Seul bémol, les répliques ne sont pas toujours drôles et la narration tend parfois à s’égarer dans des délires quelque peu tortueux qui diluent la tension censée habiter le récit, même si bien sûr, on est davantage dans le registre de la dérision.

Supervip et Minivip, ces deux frangins héros plus « anti » que « super » dont on retient surtout la capacité à commettre des gaffes, sauront-ils trouver leur public au-delà de l’Italie ? En tous cas, cet album « jeunesse-mais-aussi-pour-toute-la-famille » ne manque pas d’atouts pour les y aider, avec notamment cette galerie de créatures décalées et hilarantes (l’Impératrice « Fertilité », petite sœur de Jabba the Hutt, Sing-Song, le gorille aux angoisses shakespeariennes, ou encore Sterminator, géant vert très benêt à la syntaxe fantaisiste). Avant de téléporter sur une planète lointaine nos deux zigues en collants, on peut donc les inviter dans son salon de lecture, tout en les priant bien évidemment de ne pas faire de zèle…

Supervip & Minivip – Le Mystère du va-et-vient
Scénario : Bruno Bozzetto
Dessin : Grégory Panaccione
Editeur : Soleil
Collection : Métamorphose
280 pages – 27,95 €
Parution : 6 juin 2018

La bande-annonce :

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L’histoire d’un génie suicidé par le poison de la morale

Turing © 2018 Robert Deutsch (Sarbacane)

Alan Turing, immense mathématicien du XXe siècle à l’origine de l’informatique et de l’intelligence artificielle, avait également contribué à mettre fin à la Seconde guerre mondiale en décryptant les messages codés utilisés par l’armée allemande. Son seul tort : être homosexuel. Ce qui lui valut l’opprobre judiciaire, pour laquelle il fut gracié par la reine Elizabeth en 2013, plus de cinquante ans après sa mort par suicide. L’auteur allemand Robert Deutsch lui rend hommage dans cette BD originale aux accents surréalistes.

eule une maison d’édition indépendante pouvait nous proposer ce type d’ouvrage. D’une qualité éditoriale très soignée, tout comme L’Aimant, récemment chroniqué sur ces pages, Turing laisse à penser que le comité de rédaction fonctionne au coup de cœur, par amour des auteurs et des beaux livres, sans vraiment rechercher le carton du siècle, et cela demeure précieux en cette époque de sacro-sainte rentabilité.

A l’inverse de la plupart des ouvrages de bande dessinée consacrés à des personnalités célèbres, cet album emprunte une voie hors normes. Robert Deustch a en effet opté pour une démarche résolument artistique pour évoquer la vie du mathématicien. Il faut donc l’aborder en tant que tel au risque d’être dérouté. Ce faisant, on comprendra que l’auteur ne cherche pas tant à relater avec moult détails la biographie d’Alan Turing qu’à lui rendre un hommage graphique et poétique. Le lecteur est invité dans cette étrange promenade qui ressemble à un conte de fée un peu maléfique, où d’ailleurs les références à Blanche Neige sont récurrentes. Ce génie précoce, qui se suicida en 1954 à l’âge de 41 ans en croquant une pomme empoisonnée au cyanure, avait d’abord goûté au fruit défendu des amours homosexuelles. Il connut une destinée sordide, après avoir été banni de la communauté scientifique. Ses travaux immenses dans les maths et sa contribution à la défaite de l’armée allemande ne suffirent même pas à adoucir son sort. Dans l’Angleterre prude de ces années-là, la justice ne plaisantait avec votre orientation sexuelle, quand bien même celle-ci restait cantonnée dans vos murs…

Robert Deutsch

Cette œuvre très personnelle alterne entre une forme de poésie onirique et un minimalisme plus ordinaire pour les scènes plus réalistes avec dialogues. Certaines cases ressemblent à des peintures d’art naïf, rapprochant par moments l’ouvrage d’un livre pour enfants, si ce n’est quelques scènes sexuelles explicites mais que le style graphique rend paradoxalement plutôt inoffensives. C’est assez joli si l’on apprécie l’œuvre du Douanier Rousseau et qu’on n’est pas gêné par les perspectives incongrues. Assez relâchée, l’histoire semble jouer le rôle d’appui aux délires graphiques de Robert Deutsch, ne traduisant pas vraiment de velléités scénaristiques de sa part.

Turing révèle chez son auteur une sincérité qui, conjuguée au parti pris « naïf », est touchante. Figure montante de l’illustration européenne, Deutsch brosse ici le portrait d’un homme pur, grand enfant brillant blessé à mort par la malveillance de ses congénères, et pour qui la reconnaissance ne vint que de façon posthume et tardive. Globalement, un hommage plaisant qui prouve que mathématiques et poésie peuvent faire bon ménage…

Turing
Scénario & dessin : Robert Deutsch
Editeur : Sarbacane
192 pages – 29 €
Parution : 3 janvier 2018

Extrait P.60 – Alan Turing est interrogé par deux journalistes :

« L’intelligence artificielle. Voilà comment je l’imagine : de même que le métier à tisser Jacquard permit au tisserand de mécaniser son travail, l’ordinateur va synthétiser le travail intellectuel de manière automatique. En quelques secondes, nous pourrons ainsi calculer des formules extrêmement complexes. Tout le monde pourra être intellectuel.
— Si je comprends bien, bientôt nous posséderons tous une machine de ce type ?
— Absolument, absolument. Un jour, les dames iront se promener au parc avec leur ordinateur et s’exclameront : « ce matin, mon petit ordi m’a dit une chose tellement amusante ! »
— Mais comment allez-vous faire tenir un tel engin dans une poche ?
— Mon rêve, ce serait… de programmer les ordinateurs de manière à ce qu’ils puissent nous imiter parfaitement. L’intelligence artificielle n’en est encore qu’à ses balbutiements. Mais un jour, vous verrez qu’une machine pourra identifier le goût des fraises-chantilly. »

Turing © 2018 Robert Deutsch (Sarbacane)

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Le mythe du bon sauvage mis en pièce

Atar Gull ou le destin d’un esclave modèle © 2011 Brüno & Fabien Nury (Dargaud)

Cette histoire raconte la terrifiante destinée de l’esclave Atar Gull, durant la première moitié du XVIIIe siècle. D’abord arraché à sa tribu puis vendu aux Antilles à un riche planteur de coton, ce noir gigantesque et un peu effrayant aura pour seule quête d’assouvir sa soif de vengeance envers son maître, qu’il juge responsable de la mort de son père, esclave lui aussi. Animé par une haine féroce, il dissimule l’ébullition de son âme par un air tranquille et rassurant, qui lui permettra de tromper la vigilance de ses victimes.

Publiée deux ans avant Tyler Cross, cette adaptation en BD du roman d’Eugène Sue par Fabien Nury et Brüno est particulièrement réussie. La synergie entre les deux auteurs semble décidément fonctionner à merveille. J’ai éprouvé un plaisir équivalent voire supérieur à cette lecture que pour leur tant acclamé polar-western publié deux ans plus tard, tant l’intrigue est passionnante. Cela étant, il ne suffit pas que le matériau d’origine soit bon pour faire une adaptation de qualité, ça se saurait. Mais c’est sans compter sur le talent narratif de Nury, qui n’écrème que l’essentiel, actualisant de belle manière un roman du 19ème pour en faire un récit rythmé et percutant, superbement servi par le dessin moderne et cinématographique de Brüno, agrémenté lui-même d’à-plats de couleurs flamboyantes et bien choisies.

Quant à l’histoire en elle-même, elle constitue une puissante matière à réflexion à propos de l’éternelle question du bien et du mal, par le biais de personnages très bien campés. D’abord Atar Gull, très éloigné du cliché du bon sauvage en cours à l’époque ou fut écrit le roman, dont on peut comprendre la haine légitime qui l’anime, mais qui, tout en jouant « l’esclave modèle », finira par se révéler incroyablement machiavélique. De même son propriétaire, le planteur de coton Will, qui passe pour un « bon » maître alors qu’il n’hésite pas à punir cruellement et sans états d’âme ses esclaves, notamment le père d’Atar Gull, dont la mort va faire du fils sa Nemesis. La vengeance de ce dernier, digne s’un supplice chinois, sera spectaculaire et plongera le lecteur dans l’effroi le plus glacial, questionnant avec acuité le bien-fondé de la loi du Talion.

Ceux qui ont apprécié Tyler Cross auraient tort de passer à côté d’Atar Gull. Pour ma part, J’espère que ces deux auteurs réenfourcheront au plus vite leur tandem prodigieux. Du coup dans certaines situations, j’aime à croire en ce dicton débile : « jamais deux sans trois ».(août 2014)

Atar Gull ou le destin d’un esclave modèle
Scénario : Fabien Nury
Dessin : Brüno
Editeur : Dargaud
86 pages – 16,95 €
Parution : 07 Octobre 2011

Δ Adaptation du roman d’Eugène Sue

Atar Gull ou le destin d’un esclave modèle © 2011 Brüno & Fabien Nury (Dargaud)

 

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Sous les pavés, la cendre ?

Jour J – Edition spéciale © 2011-2018 Jean-Pierre Pécau/Fred Duval/Mr Fab (Delcourt)

Pour commémorer les cinquante ans de mai 68, Delcourt publie une édition spéciale « deux-en-un », qui est en fait une compilation des tomes 6 et 8 de la série uchronique Jour J. Grinçant dans le premier cas, plus sombre dans le second, ces ouvrages sont consacrés à cette période agitée qui en son temps avait soulevé tant d’espérance en un monde meilleur.

Si les deux tomes traitent de la situation en imaginant une guerre civile postérieure aux événements, le premier le fait pratiquant l’ellipse, passant directement des émeutes à la phase de reconstruction cinq ans après, le second en plongeant le lecteur au cœur des combats en 1976, alors que la paix n’est toujours pas revenue dans le pays.

1ère partie – L’Imagination au pouvoir ? (tome 6)

Paris, mai 1968 : la révolte gronde dans le Quartier latin, la police est sur les dents et le gouvernement aux abois. De Gaulle est parti en Allemagne sous prétexte de consulter l’armée, mais son hélicoptère s’est crashé en Lorraine et le Général n’a pas survécu. Pendant ce temps, un énorme transfert de fonds de la Banque de France vers le Fort de Vincennes vient d’être ordonné secrètement par le gouvernement intérimaire. Cinq ans plus tard, la « Commune » est au pouvoir, alors que pays est en pleine reconstruction après une guerre civile de deux ans…

Toute l’histoire va tourner autour de ce « trésor » mystérieusement disparu, dans un contexte de paix fragile et de guerre des factions, de machinations politiques et de fantaisies architecturales psychédéliques. L’idée est pour le moins étonnante, en tout cas amusante, de voir comment la situation aurait évolué si la « chienlit » (expression si chère aux réactionnaires de l’époque) s’était organisée pour prendre les manettes du pays, avec un Paris meurtri par la guerre civile et envahi de constructions douteuses qui lui font ressembler à une fête foraine hippie. Cela n’est toutefois guère réaliste, et on imagine mal Daniel Cohn-Bendit et Serge July occuper les plus hautes fonctions de l’Etat dans un décor de SF d’opérette. Sous certains aspects, c’est assez grinçant, dommage que le scénario semble se disperser au risque d’une certaine confusion. Mr Fab quant à lui fait le job en produisant un dessin conventionnel mais léché, avec une plaisante reconstitution des seventies uchronisées.

Jour J – Edition spéciale © 2012-2018 Jean-Pierre Pécau/Fred Duval/Damien (Delcourt)

2e partie – Paris brûle encore (tome 8)

1976 . La France est dévastée après huit longues années de guerre civile dans la foulée de mai 68, tandis que les forces alliées tentent de maintenir un semblant d’ordre. Dans un contexte très tendu, un journaliste américain mandaté par un collectionneur d’art va partir en quête d’un célèbre tableau volé : la Joconde.

Une vision bien plus apocalyptique que le précédent. Cela commence comme un récit de guerre, sorte de remake du débarquement en Normandie, pour continuer façon Mad Max dans un contexte hyper violent où les factions rivales s’affrontent sans pitié. Les auteurs ont ici choisi clairement de placer leur récit dans l’action et le bruit des mitrailleuses, l’aspect politique étant remisé au second plan. Il y a un côté assez glaçant de voir la France ressembler à la Bosnie des années 90 ou à la Syrie actuellement, et ceux qui considèrent que tous nos maux viennent de mai 68 pourraient peut-être s’estimer heureux en lisant cet ouvrage d’avoir échappé au pire… Néanmoins, on pourra trouver aussi certaines situations un rien risible et pas du tout crédibles, qu’il s’agisse des milices catholiques extrémistes roulant à tombeau ouvert dans des 404 customisées pour buter du communiste, ou encore d’un punk iroquois maniant avec une grande aisance le lance-roquette à deux pas de la Concorde. Bref, si l’histoire se lit facilement et reste distrayante, on ne peut pas dire qu’elle bénéficie d’une profonde analyse intellectuelle.

Avant de lire ce Jour J – Édition spéciale, il faut bien avoir à l’esprit qu’il s’agit de l’assemblage de deux histoires différentes bien que le thème abordé soit le même. Je me suis moi-même laissé prendre, sans doute à cause de la continuité graphique, vaguement déconcerté par la transition un peu soudaine au milieu du livre, mais sans plus. Ce n’est qu’après coup que je réalisai que les deux parties comportaient bien un scénario distinct. Le tout est sympathique mais pas inoubliable. Il faut noter enfin que cette compilation est augmentée d’un « cahier didactique » et de l’interview d’un collaborateur du Général de Gaulle à propos de la fugue de ce dernier à Baden-Baden.

Jour J Edition spéciale (intégrale tome 6 – L’Imagination au Pouvoir ? et tome 8 – Paris Brûle Encore)
Scénario : Fred Duval & Jean-Pierre Pécau
Dessin : Mr Fab (tome 6) & Damien (tome 8)
Editeur : Delcourt
128 pages – 22,95 €
Parution : 14 mars 2018 (date de première édition pour le tome 6 : 18 Mai 2011 ; date de première édition pour le tome 8 : 23 mai 2012)

Extrait p.35 du tome 6 (L’Imagination au Pouvoir ?) – Echange entre François Mitterrand et Daniel Cohn-Bendit à l’Hôtel de ville de Paris, cerné de sculptures multicolores géantes de style Pop Art un peu vulgaire :

« Paris a tellement changé…
— Tu as l’air de le regretter !
— Bien sûr, j’adorais ses vieilles pierres, vous avez tout cassé !
— Ce sont les paras de Massu qui ont tout cassé, François !
— Oh, par pitié, Daniel, pas ça, pas vous !
— Il faut vivre avec son temps, François !
— Je n’aime pas mon temps, mais ça va changer. Ne me dites pas que vous avez aimé ces années de guerre civile ?
— Non, bien sûr, mais…
— Il est temps de reconstruire le pays, les Français ont soif de paix et de calme.
— C’est marrant, tu parles toujours au nom des Français !
— Bien sûr, pourquoi pas ? Je fais partie du gouvernement provisoire depuis le premier jour ! Bien entendu, la VIe République va naître des cendres de la Commune, c’est dans l’ordre des choses, il est plus que temps !
— Et tu comptes faire partie du prochain ! »

 

Jour J – Edition spéciale © 2011-2018 Jean-Pierre Pécau/Fred Duval/Mr Fab (Delcourt)

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