Un max de menaces

L'Homme gribouillé – Serge Lehman & Frederik Peeters

L’Homme gribouillé © 2018 Frederik Peeters & Serge Lehman (Delcourt)

Entre sa mère Maud et sa fille Clara, Betty Couvreur semble mener une vie tout à fait normale, si ce n’était pour les crises d’aphasie (perte de la parole) dont elle est parfois victime, et la récente inondation de son appartement qui l’a conduit à se faire héberger temporairement chez sa mère. Un matin, alors que Paris est noyé sous des pluies diluviennes, un inquiétant personnage masqué se présente, furieux que Maud ne soit pas venue comme d’habitude lui livrer le « paquet ». Et pour cause, la grand-mère ne s’est pas réveillée et vient de tomber dans un profond coma. Betty découvre alors que l’inconnu est un maître-chanteur qui harcèle Maud depuis des années. Dès lors, sa vie va basculer vers une dimension insoupçonnée la poussant irrésistiblement, en compagnie de sa fille, vers le mystère de ses origines.

Fruit d’une collaboration entre deux pointures de la bande dessinée, ce beau pavé inaugure à merveille cette année 2018. D’emblée, le lecteur est captivé par cette histoire à l’atmosphère très particulière, quasi apocalyptique, qui voit Paris littéralement noyé sous les eaux, alors que la pluie tombe en permanence. Grâce à son formidable coup de crayon et son sens du cadrage, Frederik Peeters sait parfaitement distiller le mystère dès le début, accentuant l’aspect fantastique du récit par un gros plan sur une gargouille de Notre-Dame, sur un crapaud égaré sur un trottoir, ou sur le chat noir peu amène confié à Betty par ses voisins… L’auteur de Lupus fait preuve ici d’une grande virtuosité tant dans le dessin – magnifique, ces paysages de montagne dans la brume, avec un beau rendu à l’aquarelle – que dans la mise en page, très dynamique, tandis que le choix du noir et blanc est tout à fait adapté au climat menaçant de ce conte moderne.

Le dessinateur genevois fait ainsi honneur au scénario de Serge Lehman, très maîtrisé de bout en bout et ne souffrant d’aucun temps mort. Pour ce faire, Lehman a puisé dans la mythologie juive et la littérature fantastique française du début du XXe siècle, en organisant une rencontre explosive entre le légendaire golem et une sorte de cousin du Fantôme de l’Opéra prénommé Max Corbeau, avec en toile de fond un antique secret lié à la sorcellerie. Comme il le dit lui-même, l’auteur cherche par son travail à redonner au fantastique français la place qu’il a perdue au profit des Américains, en raison notamment de l’état d’esprit trop cartésien qui règne dans l’Hexagone. Et on se rend compte en effet que ce thriller terrifiant, qui ne se contente pas de singer les comics d’outre-Atlantique, n’a absolument rien à leur envier, bien au contraire !

Outre l’aspect fantastique du récit, les personnages ne sont pas négligés pour autant. Qu’ils soient principaux ou secondaires, ils sont tous bien campés, qu’il s’agisse des héroïnes, très attachantes, ou à l’inverse de Max Corbeau, créature vicieuse et cauchemardesque sortie tout droit d’un tableau de Jérôme Bosch. C’est bien ce qui rend cet ouvrage tout à fait unique, comme si le genre fantastique avait fait alliance avec le récit psychologique à la française. Car la quête à laquelle se livre Betty est finalement un peu celle de tout un chacun : remonter à ses origines pour comprendre qui l’on est, chasser ses vieux démons pour, peut-être, enfin trouver l’apaisement…

Entre roman graphique, légende urbaine et conte immémorial, L’Homme gribouillé s’impose déjà comme un classique du genre. La synergie entre les deux auteurs semble avoir fonctionné à plein, et laisse véritablement espérer qu’ils n’en resteront pas là.

L’Homme gribouillé
Scénario : Serge Lehman
Dessin : Frederik Peeters
Editeur : Delcourt
320 pages – 30 €
Parution : 17 janvier 2018

Extrait p.121 – discussion entre Betty, sa fille Clara et Michel Levaillant, fils du faussaire Simon Levaillant :

BETTY — Et vous pensez que quelqu’un a cambriolé l’imprimerie et s’est approprié l’identité de Max pour faire chanter vos anciens clients… et qu’il a tué ceux qui ne voulaient pas payer. Le mec de l’ETA, le braqueur belge, tout ça…
MICHEL LEVAILLANT — Mh… bien sûr… C’est une conclusion rationnelle. Mais la réalité est peut-être plus… hum… originale. Quand j’ai appris qu’Emilio Galan avait été assassiné à Bordeaux et qu’on avait trouvé deux plumes près de son corps, savez-vous quelle est la première pensée qui m’a traversé l’esprit ? Je me suis dit que Max Corbeau s’était réellement mis à vivre… que mon père avait créé une espèce de…
CLARA — Golem… Ouaiiiis ! Je connais ça ! Je l’ai étudié au lycée ! C’est l’histoire du grand rabbin de Prague qui créé un homme de glaise. Il fait sa statue. Il écrit le mot hébreu qui veut dire « vérité » sur son front, et le golem se met à vivre. Et puis il efface la première lettre du mot et ça change son sens. D’un coup, ça vaut dire « mort »… Et le golem redevient une statue.
MICHEL LEVAILLANT — Eh ben ! Elle est pas si mal, l’éducation française.

L'Homme gribouillé – Serge Lehman & Frederik Peeters

L’Homme gribouillé © 2018 Frederik Peeters & Serge Lehman (Delcourt)

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Would you like a cup of (iced-)tea ?

Emma G. Wildford – Edith & Zidrou

Emma G. Wildford © 2017 Edith & Zidrou (Soleil)

Lors d’une expédition en Laponie, l’explorateur et archéologue Roald Hodges Junior a disparu mystérieusement sans laisser de traces. Eperdument amoureuse, sa fiancée, Emma G. Wildford, décide alors de partir à sa recherche. Sa quête lui révélera la vérité, mais pas celle à laquelle elle pouvait s’attendre, et surtout pas des plus romantiques…

Emma G. Wildford – Edith & ZidrouZidrou et Edith nous livrent ici un drame romantique traité de façon subtile et poétique, empreint d’un charme suranné, rehaussé par le tirage original et luxueux qui en fait un véritable objet d’art. Avec ses deux collections Métamorphose et Noctambule, l’éditeur Soleil, en mettant l’accent sur la qualité de l’impression, semble avoir compris, face aux enjeux du tout numérique, que l’avenir de la BD passait par une sorte de sacralisation de l’objet : double-couverture aimantée se dépliant pour laisser apparaître l’œuvre dans sa nudité, tel un écrin dévoilant son diamant ; insertion d’une enveloppe, d’une photo et d’un ticket d’embarquement, autant de pièces d’un puzzle contribuant à insuffler une touche de mystère au récit. C’est tout à fait magnifique !

De plus, le trait élégant d’Edith reste un vrai plaisir des yeux, renforcé par ses aquarelles délicates et de jolis effets de lumière. Aucune surcharge inutile dans ce dessin qui recèle un côté intemporel convenant bien à l’atmosphère de début de XXe siècle du récit. Plusieurs fois récompensée (notamment par une Pépite BD à Montreuil avec Le Jardin de minuit), cette auteure, qui n’en est donc pas à sa première œuvre, mériterait largement une plus large renommée, à l’instar de ses consœurs plus connues, notamment Pénélope Bagieu, Chloé Cruchaudet ou encore Marion Montaigne.

Scénariste BD très prolifique, Benoit Zidrou quant à lui nous propose une histoire en forme de quête passionnelle, celle d’une femme qui veut croire à l’amour avec un grand A, dût-elle se brûler les ailes, ou bien plutôt éteindre le feu qu’elle porte en elle dans la froidure des terres nordiques, pour reprendre la splendide parabole liée à l’expédition de son fiancé disparu. C’est bien vu et plein de justesse. Si dès le début, on devine qu’en partant à la recherche de Roald, Emma s’expose à de terribles désillusions, on comprend aussi que celle-ci, animée d’une passion aveuglante, refuse d’être consumée par une attente illusoire, car si Emma est naïve, elle n’en est pas moins combative – et féministe à sa façon en bravant le mépris et la condescendance des hommes de la société d’archéologie, ceux-ci cherchant à la dissuader de partir sur les traces de son fiancé. Emma n’est pas Pénélope. Elle préfère, plutôt que de tisser mille fois la même toile, écrire des poèmes. Ses écrits ont d’ailleurs bien souffert de l’humidité à la suite d’une chute durant sa quête, ce qui lui fera dire : « C’est comme si tout, toujours, était à réécrire »…

Emma G. Wildford, œuvre nominée pour le Festival d’Angoulême, a de bonnes chances de décrocher le Fauve d’or, procurant ainsi à ses auteurs une légitime reconnaissance dans le milieu du neuvième art. Le comité de sélection ne s’y est pas trompé en listant cette bande dessinée, qui est d’ores et déjà une des meilleures productions de 2017.

Emma G. Wildford
Scénario : Benoit Zidrou
Dessin : Edith
Editeur : Soleil
Collection : Noctambule
102 pages – 22,95 €
Parution : 22 novembre 2017

Extrait p.39 – Entretien entre Emma et les membres de la Royal Geographic Society :

« Avez-vous idée des périls que vous aurez à affronter ?
– Je suis une femme, Lord Grosvenor. J’ai été élevée dans l’idée que tout n’était que danger et perversion autour de moi !
– Savez-vous tenir sur des skis ?
– J’apprendrai !
– Avez-vous, au moins, quelques notions de la langue du peuple sami ?
– Ce ne peut être pire que le gallois douteux que me baragouine Doris, notre gouvernante, depuis que je suis toute petite.
– Savez-vous manier un fusil ?
– Dussé-je vous étonner : oui. J’ai aidé mon fiancé dans ses recherches. J’ai toutes ses notes, le double des cartes qu’il avait tracées, le détail de l’expédition qu’il avait longuement mûrie…
– Mademoiselle Wildford, pourquoi croyez-vous qu’il n’y ait aucune femme au sein du comité directeur de la Royal Geographic Society ?
– Parce que vous êtes de vieux barbons imbus de vous-mêmes ?
– Ha ! Ha ! Ha ! Je comprends mieux, maintenant, pourquoi seule cette nation est capable de donner au monde des Reine Victoria !

Emma G. Wildford – Edith & Zidrou

Emma G. Wildford © 2017 Edith & Zidrou (Soleil)

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Au fond, on a bonne mine…

Souterrains © 2017 Romain Baudy (Casterman)

A la mine, les conditions de travail difficiles sont exacerbées par l’arrivée des machines, suscitant l’inquiétude des ouvriers qui craignent pour leur emploi. Lors d’une explosion souterraine, un groupe d’hommes va se voir entraîné dans une aventure des plus inattendues dans les entrailles de la Terre, en compagnie du nouveau robot mis au point par les ingénieurs de la compagnie minière.

Si vous aimez être surpris, cette bande dessinée ne devrait pas vous décevoir. Bien sûr, si la couverture fait un peu office de teaser, le double-genre qui la caractérise laisse une impression pour le moins marquante. L’histoire commence en effet comme un drame social réaliste bien français, avec en toile de fond la grogne des mineurs qui voient d’un mauvais œil la mécanisation des moyens de production, pour bifurquer au bout de quelques pages vers le récit d’aventure fantastique, comme un clin d’œil aux comic books évoqués un peu plus tôt par un des mineurs.

Le message délivré est assez clair : dans la mine, en surface comme sous la terre, il y a les maîtres et les esclaves. Pourtant, les maîtres ne sont rien sans les esclaves, des « géants » qui s’ignorent, détenteurs non seulement de la force de travail mais aussi de celle de renverser l’autorité quand celle-ci les méprise et les exploite. Romain Baudy, jeune auteur dont c’est le deuxième album après Pacifique, réalisé à quatre mains avec Martin Trystram, a ainsi signé le scénario et le dessin de Souterrains. Cet ouvrage traduit le perfectionnisme de son auteur, qui n’a négligé aucun aspect. L’histoire est travaillée et fluide, et procure un bon moment de lecture pour peu que l’on ait gardé son âme d’enfant. De même, le dessin dénote une certaine assurance de son auteur, qui nous offre des cadrages spectaculaires, comme si l’on était au cinéma, le tout rehaussé par la mise en couleurs flamboyante d’Albertine Ralenti.

Entre BD jeunesse et manifeste politique, une œuvre que l’on peut qualifier d’originale, et un challenge plutôt réussi si l’on considère que le mélange des genres est un exercice très délicat. Malgré quelques légers bémols, Romain Baudry s’impose incontestablement comme un auteur à suivre.

Souterrains
Scénario & dessin : Romain Baudy
Editeur : Casterman
144 pages – 20,00 €
Parution : 13 septembre 2017

Extrait p.37 – Discussion à couteaux tirés entre Henri et son beau-frère Lucien :

« Bon en tout cas, tu vois bien qu’il faut des gars pour la manœuvrer cette machine ! D’ailleurs à ce propos, je voulais pas t’en parler avant… Je fais partie des volontaires du groupe mis en place, et on commence aujourd’hui…
– Quoi !?!
– Je sais ce que tu penses, mais c’est un vrai progrès, cette machine… Il faut bien s’adapter aux nouvelles techniques, autrement on nous gardera pas bien longtemps… Et puis y avait une belle prime à la clé !
– Alors c’est comme ça, hein ?! Tu trahis tous tes camarades…
– Allez, allez ! T’arrêtes ton char, je ne trahis personne, Lucien !
– Oh, mais si ! Tu participes à la mise en place d’une machine qui, si elle ne nous remplace pas tous, va tout de même prendre la place de certains ! Et tu fais ça par appât du gain et par peur ! Exactement comme ont dû le prévoir nos chers patrons… Cette machine ne demande pas de salaire, alors bientôt ils te demanderont de bosser plus pour un salaire moindre et tu diras oui pour pas être viré… »

Souterrains © 2017 Romain Baudy (Casterman)

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BEST OF 2017

L’année 2017 fut encore riche en découvertes et nouveaux talents. La voici résumée en dix albums + une vraie fausse BD (ou objet inclassable), celle du maitre oubapéen Marc-Antoine Mathieu. Parmi cette sélection, quatre sont en lice pour le Fauve d’or à Angoulême, qui sera dévoilé à la fin du mois lors du Festival.

La Saga de Grimr, de Jérémie Moreau (Delcourt)
Jadis en Islande naquit un garçon d’une robustesse exceptionnelle. Craint pour son apparence singulière et rejeté par ses congénères, il connaîtra un destin extraordinaire… (Fauve d’Or Angoulême 2018) -> Lire la chronique

La Terre des fils, de Gipi (Futuropolis)
La fin du monde a finalement eu lieu. L’Homme est redevenu un animal. Un roman graphique d’anticipation qui fait froid dans le dos. Par un maître de la BD italienne. (Sélection officielle Angoulême 2018) -> Lire la chronique

Henriquet, l’homme-reine, de Richard Guérineau (Delcourt)
Dernier des Valois, Henri III était connu pour son extravagance et ses mœurs licencieuses. Au-delà de la caricature que l’on en fait souvent, Richard Guérineau en dresse un portrait beaucoup plus subtil. -> Lire la chronique

Les Petites Victoires, d’Yvon Roy ( Rue de Sèvres)
Comment réagit-on quand on vient d’être papa pour la première fois et qu’on découvre que son fils est autiste ? C’est ce que raconte Yvon Roy avec ce récit touchant et lumineux contre la fatalité. -> Lire la chronique

Les Cent Nuits de Héro, d’Isabel Greenberg (Casterman)
Isabel Greenberg revisite le conte pour mieux en révéler la puissance. Elle en profite pour battre en brèche les clichés sur le rôle de la femme et les normes sociales, mais n’en oublie pas pour autant l’amour… (Sélection officielle Angoulême 2018) -> Lire la chronique

Emma G. Wildford, d’Edith & Zidrou (Soleil)
Une jeune femme part à la recherche de son fiancé disparu lors d’une expédition archéologique en Laponie. Une histoire au charme suranné bénéficiant d’un tirage luxueux et original. (Sélection officielle Angoulême 2018) -> Lire la chronique

Murena, tome 10 : Le banquet, de Dufaux & Theo (Dargaud)
Après quatre ans d’interruption depuis la mort du dessinateur Philippe Delaby, Murena revient pour le plus grand bonheur des aficionados. Et on peut dire que Theo reprend le témoin avec brio. -> Lire la chronique

La Grande Ourse, d’Elsa Bordier & Sanoe (Soleil) 
Confrontée au deuil, Louise va vivre une quête extraordinaire sous l’œil de sa bonne étoile. Où cela la mènera-t-elle ? Un récit sur le deuil mais surtout une ode féérique à la vie. -> Lire la chronique

Nerval l’inconsolé, de Daniel Casanave & David Vendermeulen (Casterman) 
Le parcours d’un romantique tourmenté durant la monarchie de Juillet, évoqué de façon atypique et originale. Personne ne le savait, mais le poète Gérard de Nerval était aussi un vrai personnage de BD ! -> Lire la chronique

Monet, nomade de la lumière , de Salva Rubio & Efa (Le Lombard)
Avant de peindre ses nymphéas dans son havre fleuri de Giverny, Claude Monet eut une vie mouvementée et difficile, mais son audace et sa détermination révolutionnèrent la peinture à tout jamais. -> Lire la chronique

Le Livre des livres, de Marc-Antoine Mathieu (Delcourt)
Marc-Antoine Mathieu nous livre une nouvelle œuvre hors-normes : une suite de couvertures de mystérieux livres dont l’histoire n’a pas encore été écrite, requérant la participation du lecteur. -> Lire la chronique

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Promo sur les cordes

Le Magasin des suicides © 2012 Olivier Ka & Domitille Collardey (Delcourt)

Au Magasin des suicides, on vend des kits pour les désespérés. Tout va pour le mieux dans le pire des mondes. Voilà que débarque Alan, le fils cadet, un éternel optimiste. Quand on a des parents qui se régalent de la mort des autres, pas facile de trouver sa place ! Et puis, c’est mauvais pour les affaires…

Adaptation d’un roman de Jean Teulé, j’ai été plutôt séduit par cette bédé. Je n’ai pas lu le roman, mais j’ai pris un certain plaisir à cette lecture. Je me contenterai donc de juger le produit fini tel quel, comme s’il s’agissait d’une œuvre originale… et « originale », elle l’est sans aucun doute…

Créer un univers en huis-clos (tout se passe dans le magasin) où le désespoir s’impose en norme est une excellente idée de départ permettant à un humour noir et pince-sans-rire de donner toute sa mesure, sans tomber pour autant dans la méchanceté. Les dialogues, d’une extrême drôlerie, m’ont fait pouffer à plusieurs reprises.

Certes, on peut arguer que le style de dessin manque de caractère et n’est pas transcendant, que ça fait déjà-vu, mais il n’est néanmoins pas déplaisant et reste adapté pour ce type de récit à caractère littéraire. On peut arguer aussi que certains passages manquent parfois de rythme, mais ça se lit quand même très bien. La petite trouvaille graphique, certes facile, qui pouvait difficilement apparaître dans le roman consiste à avoir mis des couleurs vives sur le personnage joyeux d’Alan, cerné par des tons sombres et tristes. Les couleurs en question prennent de plus en plus d’ampleur au fil du récit, tandis que le jeune garçon « contamine » tous les membres de sa famille par sa bonne humeur.

Le titre pourrait rebuter ou ceux qui refusent de voir en eux leur côté sombre, mais en ce qui me concerne, il me semble que cette histoire devrait logiquement avoir sur la plupart d’entre nous l’effet d’une potion euphorisante. On peut y voir aussi une parabole sur notre époque morose et ennuyeuse, destinée à recadrer le grincheux désabusé qui sommeille en nous. [septembre 2013]

 

Le Magasin des suicides
Scénario : Olivier Ka
Dessin : Domitille Collardey
Editeur : Delcourt
48 pages – 15,50 €
Parution : 05 septembre 2012

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Lecture à l’infini

Le Livre des livres © 2017 Marc-Antoine Mathieu (Delcourt)

Le Grand entrepôt des albums imaginaires renfermait toutes les couvertures des livres en attente de leur récit. Un jour l’entrepôt brûla et les couvertures disparurent, seules quelques-unes échappèrent miraculeusement aux flammes et furent réunies dans Le Livre des livres.

De nouveau, Marc-Antoine Mathieu parvient à surprendre là où on ne l’attendait pas. Avec cet objet, peut-être encore moins identifiable que d’habitude car ce n’est pas une BD, mais plutôt une suite de couvertures – et de quatrièmes de couverture – de livres imaginaires, dont la narration reste à inventer. Une démarche audacieuse qui va obliger le lecteur à participer activement au projet, si tant est qu’il prenne plaisir à faire fonctionner ses neurones mais aussi son imagination. Une fois l’accord tacite conclu avec ce dernier, car il faut dire que certains risquent d’être rebutés. Toutefois, ceux qui connaissent et apprécient Marc-Antoine Mathieu seront plus enclins à tenter l’expérience. Car ce dernier est joueur, souvent facétieux, et aime à perdre le lecteur dans des dédales métaphysiques vertigineux. Parfois, cela tient du chef d’œuvre (Julius Corentin Acquefacques), parfois de l’exercice de style alambiqué (3 secondes), mais dans tous les cas, c’est toujours expérimental, Mathieu étant un adepte déclaré de la philosophie oubapéenne. Et comme l’auteur sait qu’il est exigeant dans le fond, il n’oublie jamais d’être ludique sur la forme, tout en faisant également preuve d’un talent narratif et graphique mêlant fantastique, absurde et humour. On peut le dire, Marc-Antoine Mathieu respecte son lectorat et avec lui, c’est donnant-donnant : il exige beaucoup dudit lectorat, quitte à paraître parfois élitiste, mais en contrepartie cherche à l’entraîner dans ses mondes parallèles sans l’importuner avec un pensum intello indigeste pour le commun des mortels. Et après tout, c’est bien à cela que devrait servir la BD, outil pédagogique par excellence.

Alors que nous disent ces couvertures et quelles histoires non encore écrites pourraient-elles renfermer ? « A toi de voir, cher lecteur ! » nous enjoint MAM, non sans une certaine malice. Avec cet « ouvroir de BD potentiel » pour le moins radical, l’auteur confirme son côté poète facétieux, avec comme terrain de jeu une imagination sans bornes, ou alors la borne du 1000ème degré… Il est possible que certaines références assez pointues – beaucoup plus que tout ce qu’il a pu faire auparavant – échappent au lecteur lambda. L’ouvrage en est truffé et il faut parfois les chercher comme on chercherait des œufs de Pâques dans un jardin. En toute logique, on découvrira alors qui sont ses « frères d’âme », parmi lesquels Borges, Philippe K. Dick, Ionesco, Escher, Peeters et Schuiten, des écrivains et artistes dont l’univers est proche de l’auteur… Cela reste parfois plus accessible mais conduit toujours à une sorte de vertige, comme souvent avec Mathieu. Jeu avec les mots ou les images, ce dernier utilise tous les registres à sa disposition, et certains lui reprocheront peut-être d’avoir voulu uniquement se faire plaisir. D’un autre côté, on peut envisager l’objet, certes ultra-hybride, comme une invitation à la curiosité, à la connaissance et à l’imagination. Car comme le résume assez bien une des couvertures (Le moteur du doute), MAM n’impose aucune vérité, aucune certitude, et à l’aide d’un humour subtilement caustique, se moque aussi – du moins croit-on le percevoir – du verbiage présomptueux de certaines prétendues têtes pensantes ou de ceux qui veulent faire du neuvième art un domaine d’études académiques.

Restant fidèle au noir et blanc, Marc-Antoine Mathieu confirme également son talent de dessinateur, avec une démarche plus artistique ici, faisant ressembler Le Livre des livres à un Beau livre formidablement poétique… qu’on pourra idéalement compulser dans les toilettes (honni soit qui mal y pense), permettant qui plus est de transcender avec élégance la fonction initiale appropriée pour ce lieu. Bande dessinée ou pas, peu importe, ce livre s’inscrit bien dans la lignée des expérimentations de son auteur qui semble ainsi vouloir échapper à tout classement. En tout cas, une œuvre atypique dont chaque page est en toute logique cartonnée, à conseiller pour quiconque serait en panne d’idée cadeau.

Le Livre des livres
Conception et dessin : Marc-Antoine Mathieu
Editeur : Delcourt
50 pages cartonnées – 27,95 €
Parution : 8 novembre 2017

Extrait 1 (dos de couverture « Le moteur du doute ») :

« Le doute, pour celui qui se borne à faire, est un frein. Mais pour celui qui veut faire sans bornes, en toute disponibilité, en un mot explorer : le doute est précieux. Car douter, c’est être sûr de l’inconnu, c’est avoir le mystère comme allié. (…) Existentiellement « parlant », la non-réponse n’est-elle pas la meilleure des réponses ? »

Extrait 2 (dos de couverture « Le certificat du rapport du dossier de l’élément du document de l’extrait de la fiche de la note… » :

« Malek Roar travaille au bureau F du bloc A du niveau 25 du bâtiment R du service missions au secrétariat du département du district O du secteur 12 du pôle 5 du quartier S, en tant que sous-agent administratif mandaté aux études des recherches sur les analyses des affaires des dossiers en attente d’enregistrement des classements d’enquête avant examen, pour lequel il a été chargé de redéclasser le banal certificat d’un dossier de l’élément d’un document de l’extrait d’une fiche de compte-rendu d’un bulletin d’un feuillet d’une liasse du classeur d’un grand livre du registre des actes de l’index d’un fichier des archives des annales d’un des corpus du codex. (…) Sa mission s’avérera beaucoup moins simple qu’elle n’y paraissait de prime abord et entraînera le héros dans les méandres des couloirs et des escaliers d’accès aux halls d’entrée des passages aux itinéraires pour les étages via les corridors menant aux galeries des niveaux des paliers pour les vestibules guidant aux plates-formes d’orientation vers les salles d’attente… »

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L’éthique et les tocs du bobo

Bienvenue à Boboland © 2008-2009 Dupuy et Berberian (Fluide Glacial)

Aujourd’hui, tout le monde sait ce qu’est un bobo. Généralement urbain « super cool », connecté, « consommacteur bio » et doté d’une conscience écolo tout en ne s’interdisant pas un peu de tourisme à l’autre bout du monde, mais du tourisme « responsable », histoire d’oublier que le voyage en avion risque de faire exploser son empreinte carbone. Le bobo, surtout, c’est toujours l’autre et bien entendu jamais soi-même…

Ces chroniques de la vie urbaine (teeeeellement parisienne) du « bo-bo », bohème en apparence et bourge en devenir, sont tout à fait hilarantes pour quiconque se pose encore des questions sur ce phénomène apparu dans les années 90, lorsque l’écologie commençait à devenir un thème « respectable ». Si vous-même vous sentez proches des bobos dépeints dans cette BD, vous devriez sourire au moins une fois, à condition que vous soyez doté d’un certain sens de l’autodérision.  Si par contre vous en êtes mais sans la qualité précitée, votre sourire virera facilement au jaune. Mais au fait c’est quoi, un bobo ? Le cœur à gauche et le portefeuille à droite ? Le bobo moyen est-il sympathique, pathétique ou carrément détestable ? Un peu des trois, peut-être, mais plus sûrement proche de la deuxième option… D’ailleurs, personne ne s’avouera jamais comme tel, et pour cause…

Le trait minimaliste assez classe (et d’ailleurs un peu bobo sur les bords) correspond bien à l’état d’esprit de la bédé.

Ce n’est ni un pamphlet anti-bobo (Dupuy et Berberian ne militent pas au FN à ce que je sache), ni anticapitaliste. C’est juste une moquerie douce-amère de deux gentlemen anxieux vis-à-vis d’un monde de plus en plus mal en point et aveuglé par sa propre décadence. En tous cas, l’ouvrage vaut largement une étude sociologique sur la question, grâce à l’œil aiguisé et caustique des auteurs. Avec une jubilation non feinte, le duo étale au grand jour les contradictions et les travers de cette espèce curieuse, à côté de ses pompes à force de redouter la ringardise, bouffant bio mais adepte des vols charters vers les destinations à la mode, sous-produit parfait de nos sociétés capitalistes décadentes en ce début de siècle. [mai 2010]

Bienvenue à Boboland (tomes 1 & 2)
Scénario & dessin : Philippe Dupuy et Charles Berberian
Editeur : Fluide Glacial
54 pages/tome – 11,95 €/tome
Parution : 26 mai 2008 pour le tome 1, octobre 2009 pour le tome 2

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