Les très sales tours de l’amour

Quand je serai mort © 2019 Réal Godbout & Laurent Chabin (La Pastèque)

Même dans la ville idéale, les choses les plus ignobles surviennent. Ce récit très noir nous entraîne dans les tréfonds obscurs de Montréal pour suivre le destin tragique d’un amant maudit.

Quand Léon Obmanchik est libéré après dix années de prison, il a l’air d’un vieillard. Mais pour lui qui s’est laissé accuser par amour pour un meurtre qu’il n’a pas commis, comment va-t-il réagir quand il apprendra qu’il a été en plus victime d’une machination particulièrement sordide ? Ce polar noir nous entraîne dans l’envers moins reluisant d’un décor idyllique, celui de Montréal, ville la mieux réputée des Amériques…

Grâce à La Pastèque, cette (encore) jeune maison d’édition québécoise très dynamique qui s’impose l’une des principales forces de proposition outre-Atlantique dans le domaine du neuvième art, la BDQ (surnom de la BD québécoise) prouve qu’elle est bien vivante, longtemps coincée entre le géant US pourvoyeur de comics et la franco-belge en Europe. Cet éditeur, également spécialisé dans les livres jeunesse, semble avoir profité de l’engouement pour le roman graphique, notamment en publiant les œuvres de Michel Rabagliati, un des auteurs les plus connus en dehors du Québec, lequel le lui a bien rendu.

Réal Godbout, moins connu dans l’Hexagone, n’en est pas pour autant un nouveau venu dans le domaine. Très renommé dans son pays, il est le créateur du personnage mythique de Red Ketchup, un espion aussi drôle que crétin. Sur un scénario de Laurent Chabin, auteur de polars né en France et québécois d’adoption, Godbout a mis en images une histoire se déroulant dans les bas-fonds de Montréal, très éloignée de la croyance européenne selon laquelle le Canada était une sorte de miroir inversé de son violent voisin étatsunien, comme un idéal paisible et bien ordonnancé.

A la manière des grands écrivains d’outre-Atlantique, Laurent Chabin décrit à travers cette enquête policière l’envers du rêve « améri-canadien », en présentant une galerie de personnages vivant en marge d’un système où seule compte la réussite sociale. Hobos, prostituées et maquereaux composent cet univers sordide où la violence feutrée des milieux de pouvoir est reproduite dans toute sa crudité, sans vernis social pour masquer des petites combines pas toujours très propres. Au vu d’un tel contexte, la ligne claire avenante de Réal Godbout peut surprendre. Son style, qui colle bien à l’univers déjanté de Red Ketchup, apparaît ici presque en peu en décalage, car si ses visages expressifs aux yeux parfois exorbités se marient bien avec l’humour noir présent dans une bonne partie de son œuvre, l’histoire est ici d’un réalisme âpre et ne prête guère à rire. Pour ce qui est de la narration en elle-même, elle reste simplissime, voire un brin superficielle, même si le dénouement est assez inattendu… de même, les personnages auraient mérité d’être un peu plus creusés…

En somme, Quand je serai mort constitue une lecture plaisante, sans être inoubliable, mais peut-être est-ce dû au format relativement court qui empêche une véritable exploration de cette réalité sociale méconnue dans un Montréal à la si bonne réputation. Quoi qu’il en soit, on pourra toujours, en tant que Français, se délecter de la truculence pittoresque du parler québécois.

Quand je serai mort
Scénario :Laurent Chabin
Dessin : Réal Godbout
Editeur : La Pastèque
80 pages – 18 €
Parution : 25 octobre 2019

Quand je serai mort © 2019 Réal Godbout & Laurent Chabin (La Pastèque)

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Libérée, confinée…

Hey June © 2020 Fabcaro & Evemarie (Delcourt)

C’est l’histoire d’une meuf, June, dessinée par une meuf, Evemarie. June est trentenaire, de son époque. Traduction : un peu dépressive, mais tellement rigolote… Avec Fabcaro dans le rôle du ventriloque !

Cinq ans après le multiprimé Zaï Zaï Zaï Zaï, le prolixe Fabcaro nous revient avec Hey June, qu’on peut considérer comme une petite récréation. Prolixe, car il s’agit du dixième album publié depuis l’œuvre qui l’a révélé, que ce soit en tant que dessinateur ou scénariste… L’auteur montpelliérain s’est ici attelé aux dialogues pour ce strip au mini-format mis en images par Evemarie, nouvelle venue dans la bande dessinée.

Si anecdotique soit-il, l’ouvrage n’en est pas moins digne d’intérêt, car comme à son habitude, Fabrice Caro fait mouche en nous servant des répliques ciselées, confirmant son sens inné de la punchline. Evemarie quant à elle possède un style actuel qui colle bien à l’esprit « Fabcaro ». On ne la connaît pas suffisamment pour l’affirmer, alors on se pose la question : June serait-elle une sorte de double d’Evemarie, qui elle-même serait l’alter-ego féminine de Fabcaro ? N’ayant pas la réponse, on peut juste le penser : c’est loin d’être impossible, c’est même fort probable, d’autant que June fait aussi de la BD…

Personnage fictif ou réel, peu importe, on ne peut pas dire qu’on l’adore, June, elle nous agacerait même parfois, mais on aimerait bien l’avoir comme copine. Pas de doute, cette jeune femme, à la fois un peu paumée et adepte de l’irrévérence comme mode de vie, appartient bien à son époque. Et elle nous fait plutôt marrer avec ses airs revêches, ses répliques caustiques et sa « frange-bouclier » qui lui obstrue les yeux, creusant autour d’elle un gouffre de solitude avec les mecs. Ce qui est fâcheux quand, comme elle, on est capable de revendiquer son goût pour le sexe masculin, obstacle possible à une relation durable… Mais il y a aussi ses dilemmes (arrêter la clope) et son autodérision (le non-sens de sa vie) qui du même coup rende attachante cette trentenaire adulescente, petite sœur d’Agrippine, l’un des personnages fétiches de feu Claire Bretécher.

La bonne idée a été de titrer chaque strip d’une chanson des Beatles (le titre de l’album n’étant qu’un hommage clin d’œil à leur ultra célèbre Hey Jude), et on le sait depuis au moins Like a Steak Machine, Fabcaro est un fan assidu de pop-rock. Ces derniers font d’ailleurs des apparitions récurrentes au fil des pages, aux côtés de la vieille voisine râleuse et du double cartoonesque de Fabcaro dessiné par Fabcaro lui-même, histoire de prouver peut-être que même son trait s’accorde étonnement bien à celui d’Evemarie, dont on apprécie la drôlerie, la fluidité et la rondeur. En collaborant avec cette jeune dessinatrice, l’auteur montpelliérain ne s’y est pas trompé, probablement séduit par ce mélange d’assurance et de nonchalance qui fait tout autant le bonheur du lecteur.

Hey June
Scénario : Fabcaro
Dessin : Evemarie
Editeur : Delcourt
Collection : Pataquès
104 pages – 9,95 €
Parution : 8 janvier 2020

Hey June © 2020 Fabcaro & Evemarie (Delcourt)

Hey June © 2020 Fabcaro & Evemarie (Delcourt)

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Une ambitieuse épopée historique de « Ceux qui n’étaient rien »

Révolution, tome 1 : Liberté © 2019 Florent Grouazel & Younn Locard (Actes Sud – L’An 2)

Qu’en est-il exactement du dernier Fauve d’or d’Angoulême, décerné dans un contexte social tendu ? Prix de circonstance ou prix mérité ? Il importait de le savoir par une immersion dans cet impressionnant pavé ardent…

Paris, 1789. Alors que la colère populaire gronde, après des années de disette et de mauvaises récoltes, Louis XVI s’est résolu à convoquer les États généraux, un organe de consultation inusité depuis 1614. Le but : mettre en place une réforme fiscale pour assainir les finances et redresser le pays. Une initiative qui va soulever de grands espoirs, à la fois parmi la population et les membres du tiers-état, et qui, paradoxalement, va accélérer le mouvement révolutionnaire et la chute de la monarchie.

Cette année à Angoulême, la révolte s’est manifestée plus fortement chez les auteurs, mécontents de leur statut qui depuis des années n’a de cesser de les pousser vers une précarité toujours plus intenable. Cette colère a trouvé son point d’orgue lors de la venue du Président de la république dans la cité angoumoisine, et peut-être surtout dans l’attribution du Fauve d’or au premier tome de Révolution, une trilogie ambitieuse qui nous plonge dans un des épisodes les plus denses et les plus violents de l’histoire de France, la Révolution française de 1789. Et si l’on sait trop bien que l’histoire se répète, le message avait le mérite d’être clair en ce XXIe siècle déjà bien entamé, après des mois de manifestations d’un « peuple invisible », celui des « champs et du chômage chronique », qui dût se vêtir de jaune fluo pour rendre sa rage plus visible, une révolte culminant en décembre 2019 avec la grève des salariés des services publics.

Reste à savoir si ce prix était mérité sur le seul fait que Révolution, de par son sujet, créé une résonance troublante avec notre époque conflictuelle, où comme en 1789, les privilèges d’un petit nombre deviennent toujours plus obscènes dans un contexte de paupérisation sociale croissante.

Tout d’abord, on ne pourra faire autrement que de saluer le travail admirable des auteurs, quasi inconnus avant leur révélation par ce Fauve d’or. Florent Grouazel et Younn Locard ont mêlé ici leurs talents dans une production commune, tant par le scénario que par le dessin, parce que oui, tous deux savent manier le pinceau comme le stylo. Graphiquement, leur style est si proche qu’on a du mal à voir qui a dessiné quoi. Et finalement, c’est ce qui compte pour la cohésion d’un récit, mais qui en dit long sur leur relation visiblement très fusionnelle. Même si l’on ne trouve aucune bibliographie en fin d’ouvrage, on est obligé d’en déduire que les auteurs ont dû passer un temps non négligeable à rassembler documentation historique et iconographie d’époque. On ne peut être qu’impressionné par le sens du détail dont ils font preuve, tant dans l’architecture que dans les tenues vestimentaires. Très spectaculaires, les planches pleines page (la prise de la Bastille, l’assemblée constituante à Versailles, le peuple en révolte dans les rues de la capitale…) nous immergent littéralement dans cette ambiance révolutionnaire, et pour un peu, la bande dessinée aurait l’air d’époque dans sa tournure baroque.

Révolution, tome 1 : Liberté © 2019 Florent Grouazel & Younn Locard (Actes Sud – L’An 2)

La narration quant à elle, est extrêmement touffue, mais pour le dire plus crument, on risque de s’y perdre, si l’on ne possède pas une connaissance minimum de la période. Bien sûr, on sait gré aux auteurs d’avoir inséré au début de chaque chapitre un résumé du contexte historique, mais cela ne suffit pas toujours à fluidifier la lecture. On aurait aimé avoir plus d’annotations pour aider le lecteur à appréhender les diverses circonvolutions scénaristiques. Certes, l’originalité de la démarche réside incontestablement dans le fait d’avoir mis en scène, en plus des personnages historiques, des gens du peuple, des anonymes, des « crève-la-faim », mais les protagonistes sont nombreux, et on parfois du mal à les identifier, la représentation des visages n’étant pas le point fort du dessin. Très souvent, les regards semblent se perdre dans le vide, ce qui peut apparaître gênant lors des dialogues, déjà surabondants, et donne un côté lunaire à certaines scènes.

Malgré ces quelques réserves, cette immersion au cœur de la Révolution française nous rend celle-ci très familière et nous apprend tout de même pas mal de choses sur ce chapitre historique incontournable pour tout citoyen qui se respecte. Par l’ampleur d’un tel projet, les auteurs forcent l’admiration, d’autant que l’on sent chez eux une grande sincérité et une envie de partager un thème qui visiblement leur tient à cœur. L’éditeur Actes Sud ne s’y est pas trompé, offrant à ce pavé de 320 pages (et il fallait bien un « pavé » pour un ouvrage traitant de révolution !), un tirage digne de ce nom.

Révolution, tome 1 : Liberté
Scénario & dessin : Florent Grouazel & Younn Locard
Editeur : Actes Sud – L’An 2
336 pages – 26 €
Parution : 9 janvier 2019

Angoulême 2020 : Fauve d’or

Extrait – discours d’Antoine Barnave (député aux Etats généraux de 1789, maire de Grenoble) face aux membres du Club breton :

Barnave — Messieurs, du calme. Allons, du calme ! Quelque orageuses que paraissent les circonstances, demandons-nous quel devoir nous appelle ici des quatre coins de France ! Ne sommes-nous que des pantins qu’on a sortis du placard et qu’on agite pour faire taire la révolte ?
Le public — Non ! Nooon ! Sûrement pas !
Barnave — Sommes-nous l’émanation du peuple souverain et mandatés par lui ?
Le public — Ouiiiiii ! Bravo !
Un homme, le visage entouré d’un bandage — On voit bien que ce n’est pas toi qui t’es fait rosser, Barnave. Morts, nous ne servirons pas mieux nos commettants.
Barnave — Est-il un seul d’entre nous qui voulût abjurer la haute confiance dont il est revêtu et retourner vers ses électeurs, leur dire : j’ai eu peur, vous aviez remis vos destinées entre des mains trop faibles ? Nous avons juré, messieurs ! La raison et la justice sont pour nous. Parlons à la cour en maîtres, bientôt ce seront nos ennemis qui trembleront !

Révolution, tome 1 : Liberté © 2019 Florent Grouazel & Younn Locard (Actes Sud – L’An 2)

 

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Des caillous contre les marlous

Un destin de trouveur © 2019 Gess (Delcourt)

Dans la foulée de La Malédiction de Babel, Gess nous propose Un destin de trouveur, un récit érudit au cœur de la pègre dans le Paris XIXe siècle, avec des super-héros à la française… Un polar fantastique, atypique et fascinant.

L’inspecteur Emile Farges possède un don unique, celui de trouveur. Un don extraordinaire qui lui permet de retrouver des personnes disparues en lançant un simple caillou sur une carte. Ce talent, très utile pour la police, lui attirera pas mal d’ennuis de la part de la Pieuvre, le chef de la mafia parisienne, qui a enlevé sa famille pour le contraindre à retrouver sa fille kidnappée par ses adversaires. Dans un Paris digne de Gaston Leroux, Gess fait vivre une myriade de personnages hauts en couleur avec ce récit dense et quasi-hypnotique, aux frontières du fantastique.

Après La Malédiction de Gustave Babel, Gess récidive avec ce nouveau récit des Contes de la pieuvre, qui se lit de façon totalement indépendante du premier opus. La lecture de cet album peut laisser une impression pour le moins étrange, difficile à décrire, entre admiration pour le travail impressionnant fourni par cet auteur à double casquette, dessinateur de son propre scénario, et indigestion, et ce exactement pour les mêmes raisons. Cette plongée dans les bas fonds d’un Paris de la fin du XIXe siècle impressionne en effet par l’érudition de Gess, qui émaille le livre de citations de Jean-Jacques Rousseau et glisse des références plus ou moins explicites à la pensée libertaire, à travers les Sœurs de l’ubiquité, un groupe de femmes dont le héros Emile Farges a épousé l’une d’entre elles. Celles-ci utilisent leurs pouvoirs surnaturels pour lutter contre un patriarcat que peu cherchaient à remettre en cause à cette époque. Des féministes très virulentes avant l’heure !

Que pourrait-on donc reprocher à cette œuvre imposante — plus de 200 pages tout de même ? Le scénario est assez touffu, mais sans temps morts, et Gess réussit à ne pas nous faire lâcher le livre. De même, les personnages sont très nombreux, trop peut-être, si bien que parfois on a un peu de mal les identifier, même si l’on finit tout de même par faire les recoupements. Les textes quant à eux sont assez denses et les phylactères abondent, provoquant quelques saccades dans un rythme de lecture déjà frénétique à la base. En résumé, la lecture s’avère quelque peu ardue, et à ce titre, on aurait apprécié un plus grand contrôle de la narration. Côté dessin, rien à dire, le trait nerveux et réaliste de Gess est toujours plaisant dans son souci du détail et extrêmement vivant de par ses perspectives et cadrages variés.

Incontestablement, Gess est un auteur digne d’intérêt et à suivre dans ses velléités scénaristiques. Un destin de trouveur possède plusieurs atouts, le moindre n’étant pas sa capacité à fasciner le lecteur. L’entrée en jeu du genre fantastique n’y est certainement pas étrangère. On ne dessine pas pour Serge Lehman pendant si longtemps sans en garder des traces… Il ne reste plus qu’à Gess d’alléger un peu sa structure narrative pour le prochain volume de son projet, si tant est qu’il ait vocation à être tentaculaire… Si celui-ci a des petits cailloux dans ses poches et qu’Emile Farges — Far-Gess ? — se révèle être son double, il devrait finir par trouver la formule parfaite…

Un destin de trouveur
Scénario & dessin : Gess
Editeur : Delcourt
224 pages – 25,50 €
Parution : 10 avril 2019

Extrait p.116-117 – Rencontre entre Emile Farges, adolescent, et les Sœurs de l’Ubiquité :

Les Sœurs — Nous nous appelons les Sœurs de l’Ubiquité… Nous recherchons les disparues. Quand on a de la chance, on les retrouve, sous la coupe d’un mac, sur le trottoir ou dans les claques, à Tanger, Marseille, Paris. Sinon…
Emile Farges — Les Sœurs de l’Ubiquité ?
Les Sœurs — Oui, car où qu’on soit, nous les femmes, on vit les mêmes maux… Les Sœurs aident les plus faibles, celles qui subissent des horreurs… Battues ! Violées ! Vendues ! Parfois tuées… On essaie de rétablir l’équilibre. La crainte doit changer de côté ! Donc on chasse… Les pères et les frères abusifs ! Les maris violents… les proxénètes… Les saloperies comme celui qui a tué Clara ! Et puisque la loi des bourgeois ne peut ou ne veut pas juger… on s’en charge nous-mêmes ! On tue, oui, les irrécupérables ! Aux autres, on leur fait « bien » comprendre que leurs victimes ne sont plus seules… et on tâche d’apprendre aux femmes à se faire respecter…

Un destin de trouveur © 2019 Gess (Delcourt)

 

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Le petit théâtre de Camille Garoche

Trois contes de fantômes © 2019 Camille Garoche (Soleil)

Dans ce bel ouvrage au charme suranné, l’illustratrice Camille Garoche, avec sa technique très originale, donne une seconde vie aux fantômes de Guy de Maupassant.

Coutumière des ambiances victoriennes, la collection Métamorphose se tourne cette fois vers l’un des chefs de file de la littérature fantastique française du XVIIIe siècle, Guy de Maupassant, avec trois nouvelles illustrées de façon unique par Camille Garoche.

Si les récits d’angoisse de Maupassant en eux-mêmes risquent fort de hanter vos nuits, le véritable intérêt de ce bel objet éditorial, au sens propre du terme, réside surtout dans le fait qu’il met en valeur le travail de Camille Garoche, présentée comme illustratrice et « orfèvre du papier ». Le résultat est pour le moins bluffant, l’éditeur ayant utilisé pour inaugurer chacun des trois récits un procédé de découpe au laser.

Une façon d’honorer le travail de Camille Garoche qui, en fin d’ouvrage, nous invite à pénétrer dans son atelier…Sa technique très particulière consiste à découper les décors et les personnages pour les répartir dans l’espace, un peu comme pour un théâtre de marionnettes, puis de les immortaliser sur pellicule, ce qui donne à ses illustrations cette impression de relief soulignée par l’angle d’éclairage.

Outre la technique utilisée, on éprouve une certaine fascination pour ces ambiances crépusculaires magnifiées par une colorisation raffinée, même si on peut trouver le trait quelconque. Globalement, ces Trois contes de fantômes dégagent un charme à la fois doucereux et intemporel, avec une légère odeur de poussière, comme celle qui émane des vieux livres jaunis abandonnés dans des greniers obscurs.

Trois contes de fantômes
Scénario : Guy de Maupassant
Dessin : Camille Garoche
Editeur : Soleil
Collection : Métamorphose
88 pages – 24,95 €
Parution : 9 octobre 2019

Δ Illustrations des nouvelles de Guy de Maupassant : Apparition (1883), Le Tic (1884), La Morte (1887)

Extrait p.69-70 (« La Morte »):

« Quand il eut achevé d’écrire, le mort immobile contempla son œuvre. Et je m’aperçus, en me retournant, que toutes les tombes étaient ouvertes, que tous les cadavres en étaient sortis, que tous avaient effacé les mensonges inscrits par les parents sur la pierre funéraire, pour y rétablir la vérité.

Et je voyais que tous avaient été les bourreaux de leurs proches, haineux, déshonnêtes, hypocrites, menteurs, fourbes, calomniateurs, envieux, qu’ils avaient volé, trompé, accompli tous les actes honteux, tous les actes abominables, ces bons pères, ces épouses fidèles, ces fils dévoués, ces jeunes filles chastes, ces commerçants probes, ces hommes et ces femmes dits irréprochables.

Ils écrivaient tous en même temps, sur le seuil de leur demeure éternelle, la cruelle, terrible et sainte vérité que tout le monde ignore ou feint d’ignorer sur la terre. »

Trois contes de fantômes © 2019 Camille Garoche (Soleil)

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Vénal est le venin

Serena © 2018 Anne-Caroline Pandolfo et Terkel Risbjerg (Sarbacane)

Cette période de confinement laisse à beaucoup d’entre nous plus de temps pour lire, alors que les sorties d’ouvrages sont gelées jusqu’à nouvel ordre. C’est le moment idéal pour (re-)découvrir des œuvres parues il y a déjà quelques mois… Aujourd’hui, une petite perle nommée « Serena ».

Au lendemain de la Grande dépression, George Pemberton débarque avec son épouse Serena dans la petite ville de Waynesville, en Caroline du Nord. Ce dernier, qui vient d’hériter d’une exploitation forestière dans la région, compte bien faire fructifier l’entreprise, avec le concours de Serena. Manipulatrice et vénale, celle-ci va peu à peu s’imposer au sein du couple comme une incontournable et redoutable négociatrice.

Après une adaptation cinématographique peu convaincante par la Danoise Susanne Bier en 2014, ce fut au tour, quatre ans plus tard, d’Anne-Caroline Pandolfo et Terkel Risbjerg (lui-même Danois également), de transposer en bande dessinée le roman de Ron Rash paru en 2008. Si la moulinette hollywoodienne en a fait un mélo hautement romanesque passablement édulcoré, le duo Pandolfo/Risbjerg semble non seulement avoir mieux respecté l’esprit originel du roman, mais il l’a magnifié.

Pour les besoins de sa conversion en BD, Anne-Caroline Pandolfo a su parfaitement resserrer le scénario tout en y intégrant une tension omniprésente, faisant que d’emblée et jusqu’à la conclusion, le lecteur est littéralement happé. Et ce personnage de femme charismatique qu’est Serena n’y est pas pour rien. Lorsque celle-ci débarque avec son mari George Pemberton, dirigeant d’une exploitation forestière, dans cette petite gare des Smoky Mountains, dans le but de faire prospérer la compagnie, on comprend vite que c’est la jeune femme qui tire les ficelles. Dès la troisième page, l’image est frappante. En sortant du wagon, Serena suit son mari, qui du coup apparaît plus petit tandis qu’il a déjà posé le pied par terre. Avec son regard déterminé et son allure altière, elle s’impose comme la marionnettiste dominant son pantin de mari, ce que va confirmer la suite de l’histoire qui se lit comme un thriller palpitant où tous les coups seront permis.

Serena © 2018 Anne-Caroline Pandolfo et Terkel Risbjerg (Sarbacane)

Loin du film lisse de sa compatriote, Terkel Risbjerg au dessin nous livre une version bien plus âpre du roman, avec son trait charbonneux qui va à l’essentiel, et c’est ce qu’on aime chez lui. Avec paradoxalement peu de détails, les expressions des visages sont très bien rendues, à commencer par le regard imperturbablement froid, sans émotion, de Serena. La mise en page est fluide et variée, et on apprécie la façon dont Risbjerg restitue les paysages de Caroline du Nord, un peu à la manière d’un peintre, prouvant sa maîtrise de la couleur comme du noir et blanc, ainsi qu’on avait pu le voir avec Le Roi des scarabées. Du grand art.

Si la nature et le thème de l’écologie évoqués dans le livre de Rash sont bien repris ici— de l’écologie avant l’heure puisque l’histoire de déroule dans les années 30 —, les auteurs semblent s’être davantage centrés sur les personnages, mais en particulier, bien évidemment, sur celle qui donne son nom au titre de l’histoire. Serena domine tout le récit de son aura puissante et mystérieuse, reléguant toutes les autres figures au second plan. Serena est une calculatrice à sang froid et une prédatrice implacable — à l’image de l’aigle qu’elle va dresser pour décimer les serpents qui tuent les ouvriers de l’exploitation —, exterminant tout ce qui a le malheur d’être à sa portée, les âmes, les êtres, les arbres ou les animaux, animée par une haine profonde et dérangeante dont on ne connaîtra jamais l’origine. D’ailleurs, on ne saura jamais rien du passé de cette femme, aussi fascinante que détestable, et peu encline à laisser filtrer la moindre émotion. Du double dénouement – qui donne froid dans le dos et fait de Serena un être surnaturel et maléfique – on ne révélera évidemment rien…

Une fois encore, les auteurs dressent le portrait d’un être hors normes. Férue d’adaptations, Anne-Caroline Pandolfo a ce talent certain pour détecter de bonnes histoires avec des personnages singuliers et marquants. Pourtant, il ne suffit pas de prendre un bon livre, encore faut-il savoir en faire une adaptation qui honore l’œuvre originale. Avec le concours de son brillant alter-ego Terkel Risbjerg, celle-ci a fait plus que l’honorer, elle l’a transcendé en se l’appropriant, lui donnant une nouvelle vie.

Serena
Scénario : Anne-Caroline Pandolfo
Dessin : Terkel Risbjerg
Editeur : Sarbacane
200 pages – 23,50 €
Parution : 7 mars 2018

Δ Adaptation du roman « Serena », de Ron Rash (2008)
⊗ Adaptation au cinéma : « Serena, de Susan Bier, avec Jennifer Lawrence, Bradley Cooper, Rhys Ifans (2014)

Extrait p.20-21 : les difficiles conditions de travail des ouvriers bûcherons :

« Les hommes prenaient garde où ils posaient les pieds car si les serpents sortaient rarement de leur repaire avant que le soleil ne vienne frapper les pentes, les guêpes et les frelons ne leur laissaient pas de répit.

Tous les hommes avaient des cigarettes, du tabac à chiquer, ils avaient bu quatre à cinq tasses de café… certains prenaient même de la cocaïne pour soutenir l’effort et rester alertes, parce qu’une fois l’abattage commencé, il s’agissait de faire attention aux lames de hache rebondissant sur les troncs, aux dents de scie mordant le genou, aux pinces de câble qui se détachaient. Et surtout, il fallait se méfier de ces branches cassées et pointues qu’on appelait les « faiseuses de veuve », lesquelles attendaient plusieurs minutes, plusieurs heures, voire plusieurs jours avant de tomber vers le sol comme des javelots. »

Serena © 2018 Anne-Caroline Pandolfo et Terkel Risbjerg (Sarbacane)

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Lucarne : Was. Ist. Das ?

 

Lucarne © 2019 Joe Kessler (L’Association)

Pour ce petit livre de rien du tout, et néanmoins capable de déstabiliser une fratrie soudée (mais rien de grave on vous rassure !), il aura donc fallu deux chroniques, rien de moins, pour mieux cerner cet OVNI éditorial.

Lucarne nous entraîne dans une étrange sarabande poétique et psychoactive en terre inconnue. Conçue (peut-être) par un sale gosse, Joe Kessler, pur génie ou fumiste patenté (ou les deux en même temps), capable de séduire le jury d’un illustre festival de BD. Capable aussi de mobiliser, après les avoir opposé, deux bédéphiles aux avis divergents, frères autant qu’amis, le but étant de voir si cette Lucarne n’est rien de plus qu’un minuscule œil de bœuf ou alors une large baie vitrée…

[L’avis contre]

Voilà bien un ouvrage qui m’interroge et me pose une sorte de dilemme. Arnaud, mon frère de sang comme de cœur, avec qui nous avons des goûts généralement assez similaires en matière de bande dessinée, était le premier à m’avoir parlé, début janvier — et de façon dithyrambique — de ce petit livre, signé d’un auteur inconnu, et qui figurait dans la sélection pour le palmarès 2020 du Festival d’Angoulême. Quelques jours plus tard, Lucarne recevait du jury angoumoisin le Prix révélation

Désormais, il était évident que je ne pouvais plus faire l’impasse, même si cet OVNI, qui en premier lieu m’avait révulsé par sa couverture, ne m’avait pas davantage convaincu lorsque je l’avais feuilleté sur le stand de l’Association. Pourtant, ma curiosité ayant été titillée, il me fallait sortir de ma zone de confort et découvrir ce qui pouvait bien se tramer derrière cette Lucarne.

Bien décidé à aborder l’ouvrage avec un œil vierge, je respirai trois grandes bouffées d’air et ravalai mes grimaces aprioriques. Après avoir contemplé pendant une bonne minute la couverture, je commençai à tourner les pages avec l’état d’esprit d’un nouveau-né découvrant le monde qui l’entoure. Ayant pu faire abstraction du style, proche de celui d’un enfant de trois ans — d’où l’intérêt sans doute de se mettre dans la peau d’un nouveau-né — et des aplats globalement limités à trois couleurs (vert, jaune, rouge) affreusement criardes, j’espérais pouvoir trouver une compensation dans une narration un tant soit peu construite. Mes espoirs furent bien vite déçus, et c’est dans un état d’hébétement total que je terminai cette lecture, qui heureusement pour mes mécanismes de concentration poussés au taquet, ne dura pas plus de quinze minutes. Au-delà je l’avoue, j’eus craint de me cramer les yeux. Dès lors, vous l’aurez compris, mon avis ne sera guère favorable. Parce que je ne suis jamais rentré dedans, et que plus j’avançais, plus la fameuse lucarne se réduisait aux dimensions d’un œil-de-bœuf. A cause sans doute d’une part de fainéantise que j’assume pleinement, je serais bien incapable de résumer ce récit ou d’en parler. Pas plus que je ne pourrai faire semblant de l’avoir compris ou de l’avoir apprécié autant que l’Association et le jury d’Angoulême.

Lucarne © 2019 Joe Kessler (L’Association)

En un mot comme en cent, j’avoue humblement être resté totalement hermétique face au petit bouquin, même si j’ai bien conscience qu’il fallait l’appréhender comme une œuvre poétique, atypique, hors normes, révolutionnaire, néo-conceptuelle, nihiliste, néo-dadaïste, déconstruite, post-psychédélique et j’en passe, bref, tous les qualificatifs qu’utiliseront vraisemblablement ceux qui ont aimé… Mais il me semble que l’étiquette « expérimental » permet un peu trop facilement de faire passer des délires mystico-maniaques pour du talent

Et pourtant, j’ai beau trouver l’objet moche et sans intérêt, j’ai assez peu envie de le vouer aux gémonies, par frustration ou par dépit d’être bêtement resté au bord du chemin. Peut-être aurais-je dû consommer des psychotropes ou autres substances débridantes (faut dire que j’fume pu d’shit)… Le résumé de l’éditeur suggère que plusieurs lectures sont nécessaires. Un argument peut-être utile, aucune notice explicative n’étant fournie. Dans un style assez voisin, on préférera Brecht Evens, qui pour sa part parvient à mettre un peu d’ordre et de beauté dans son chaos intérieur.

Laurent Proudhon

Lucarne © 2019 Joe Kessler (L’Association)

[L’avis pour]

Fraichement lesté du Prix Révélation lors du dernier festival d’Angoulême, le britannique Joe Kessler propose avec Lucarne une expérience graphique radicale qui, à défaut sans doute de faire l’unanimité, vous fera envisager votre organe rétinien sous un jour nouveau.

Difficile de raconter Lucarne. Certains y verront une succession de plusieurs nouvelles graphiques, d’autres une aventure abracadabrante, énigmatique, riche en rebondissements… On pourrait tenter de résumer cette œuvre, bien entendu, mais ce serait vain, futile, totalement inutile, parce qu’au delà de la narration, c’est une galaxie inconnue qui s’offre à nos yeux ébahis. Ces histoires semblent en effet n’avoir ni début, ni fin, pas plus que de titre… On passe de l’une à l’autre à l’autre un peu à la manière d’un cadavre-exquis. On s’imprègne de différentes ambiances, charge au lecteur de tisser son propre chemin.

Ici, la narration passe essentiellement par des sensations. Qu’importe finalement si l’on saute d’un cauchemar de destruction à un jardin inondé de soleil, si l’on suit une espèce de magicien louche et vaguement inquiétant pour finir sur le pont d’un navire en compagnie de deux amants improbables… L’important ici est de vous égarer dans le dédale de ces histoires à tiroir, d’en inventer chaque interstice. Lucarne est une œuvre profondément polysémique qu’il est périlleux d’aborder comme une BD classique. Joe Kessler ne fait pas dans la facilité, sollicitant abondamment l’intelligence et l’imagination de ses lecteurs. Les mauvaises langues affirmeront sans perdre une dent qu’il n’y a rien à comprendre dans Lucarne. Qu’importe finalement : je répondrai qu’il y a tout à imaginer.

Lucarne © 2019 Joe Kessler (L’Association)

Ce « travail » d’imagination est servi par un mélange de techniques admirables, qu’il s’agisse des crayonnés, des « feutrés », de l’usage discret de l’ordinateur… Chaque page semble judicieusement adaptée à son propos, et chaque case est une histoire à elle seule. Les ambiances variées évoquées précédemment sont parfaitement rendues avec une fluidité, une aisance et une simplicité remarquables : les scènes nocturnes, le travail des ombres, Les jeux de lumière, les images déformées par l’eau, les impressions visuelles, les attitudes, les poses des personnages… On ne sait plus où donner des yeux, si bien que l’on finit par ne plus distinguer ce qui relève du dessin ou de la pure sensation. Tout se mélange dans un tourbillon frais et coloré. Ça vibre, ça s’agite, ça bondit et rebondit sans cesse. Le pied !

C’est bien entendu l’utilisation des couleurs qui saute immédiatement aux yeux. De toute évidence, Joe Kessler flirte avec le psychédélisme, tout autant avec l’impressionnisme. Ses dessins faussement mal dessinés, avec leurs traits souvent épais et tracés au feutre, vous éclatent littéralement au visage, renvoyant à l’enfance, au plaisir éprouvé à barbouiller de couleurs de larges feuilles blanches. On sent une énergie dévorante et communicative parcourir chaque page. Cette silhouette verte presque phosphorescente est-ce une peau qui frissonne dans la fraîcheur du soir ? Et ces contours flous et grossiers sont-ils les échos d’un rêve obsédant qui s’attarde au réveil ?… Le traitement des cases prend tout son sens au fil de la lecture, ce que ne permet pas un feuilletage rapide. Il n’y a pas de place pour la demi-mesure : ou le lecteur accepte la découverte, ou il repose l’objet avec dédain dans un jugement hâtif et forcément erroné.

D’ailleurs, en forçant le trait (ha ha), on peut se hasarder à penser que toute tentative de caractérisation de ce livre serait de fait bancale. Comment résumer une telle expérience ? Car c’est bien d’une expérience dont il s’agit ici, tant graphique que physique. En ce sens, Lucarne m’évoque, toutes proportions gardées, le cinéma russe qui selon moi est peut-être le meilleur cinéma au monde : L’Île de Lounguine, Le Soleil de Sokourov ou bien encore Requiem pour un massacre de Klimov… Tout comme ces quelques films cités à titre d’exemples, Lucarne est une œuvre dense où le fond et la forme sont inextricables. Par le biais même de son trait, on touche à l’intime de son auteur, et pour un peu on pénétrerait son âme. Alors pour terminer cette vague tentative de synthèse, je me contenterai de paraphraser Dante, en te suggérant, ô aventurier qui entrera dans ces pages, d’abandonner ici tout jugement et de commencer à rêver.

Arnaud Proudhon

 

Lucarne
Scénario & dessin : Joe Kessler
Editeur : L’Association
272 pages – 20 €
Parution : 13 mars 2019

Angoulême 2020 : Prix révélation

Lucarne © 2019 Joe Kessler (L’Association)

Lucarne © 2019 Joe Kessler (L’Association)

 

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