La révolte des enfants de la Terre

Epiphania tome 2 © 2018 Ludovic Debeurme (Casterman)

Après une introduction pour le moins intriguante, Ludovic Debeurme poursuit avec brio la construction de sa trilogie SF en phase avec l’époque et hors des sentiers battus.

Le premier tome s’était refermé sur un cliffhanger qui voyait Koji aux prises avec un dilemme douloureux lors d’une rixe l’opposant lui et son père adoptif avec les mixbodies. Koji allait-il livrer ce dernier à la colère de ses congénères pour prendre le maquis avec eux, ou défendre celui qui l’avait adopté avec amour mais appartenait à l’espèce humaine, celle qui avait finalement décidé d’entrer en guerre avec ces êtres hybrides, mi-hommes mi-bêtes, trop différents, trop dérangeants…

Le second volet de cette trilogie verra ainsi une montée en crescendo de l’intrigue. Après avoir laissé la vie sauve au père de Koji, le petit groupe d’Epiphanians, qui se sont choisis cette appellation en opposition au dévalorisant mixbodies des humains, vont partir en expédition dans les montagnes, là où ils pensent trouver des réponses à leur présence sur Terre, à l’endroit même où des météorites s’étaient écrasées quelques années plus tôt. Un événement qui curieusement avait coïncidé à leur « éclosion » soudaine par milliers à travers le monde. Et ce qui les y attend ne risque guère de les réconcilier avec le genre humain, mais va au contraire les entraîner dans un engrenage destructeur sous la houlette d’un mystérieux homme-chauve-souris vengeur dénommé Vespero, tandis que le chaos semble se répandre à travers le globe…

En s’inspirant des comics américains, Ludovic Debeurme a produit une œuvre tout à fait étonnante. Avec Epiphania, il ne s’est pas contenté de singer la production d’outre-Atlantique même s’il en reprend une bonne partie des codes, mais au contraire s’est efforcé d’intégrer le genre à son univers très particulier, qui évoque par certains moments celui de Charles Burns et de l’école alternative US. A la fois très bien structurée dans la narration, l’histoire pourra plaire au plus grand nombre, mais la violence brute qui traverse les productions marveliennes est ici écrémée au profit d’un esprit européen plus décalé, plus poétique.

Toutes ces caractéristiques se retrouvent dans son trait, plus réaliste que dans ses œuvres précédentes mais qui en a conservé l’étrangeté et le minimalisme fragile. En narrant l’épopée des Epiphanians, Debeurme semble totalement pris d’empathie pour eux, révulsé lui aussi par la bêtise des humains, qui acceptent mal les « difformités » de ces êtres parias. Et pourtant, la monstruosité peut aller bien au-delà des simples apparences physiques et souvent, elle est indissociable de la nature humaine… Si on peut avoir du mal à souscrire au premier coup d’œil au style graphique atypique, force est de reconnaître que celui-ci exerce une certaine fascination. Est-ce la candeur du trait, associé à la brutalité de certaines images, qui produit cet effet ? Toujours est-il qu’il est difficile de rester indifférent à un tel récit, qu’au fond on a presque du mal à classer dans une catégorie précise, tant il a le potentiel pour toucher des types de public très variés.

Epiphania, tome 2
Scénario & dessin : Ludovic Debeurme
Editeur : Casterman
136 pages – 23 €
Parution : 30 mai 2018

Extrait p.41 à 44- Bee raconte à Koji les dures conditions de sa venue au monde et de son éducation :

Bee — Tu sais, il y en a très peu qui ont grandi comme toi dans une vraie famille… Ça n’a concerné qu’une petite partie qui est née dans des jardins ou des champs privés.
Koji — Toi, tu es arrivée dans un parc public ?
Bee — Non, dans une forêt… (…) Et crois-moi, celui qui m’a sorti de mon trou n’avait rien d’une sage-femme ou d’une maman (…). Ils nous ont mis quelque temps en caissons de confinement, le temps de vérifier qu’on était porteurs d’aucun virus. Puis, ils ont monté des camps à la hâte… Une centaine répartie dans le pays… Quand ils ont vu à quelle vitesse on grandissait, et compris que de simples tentes ne nous retiendraient pas longtemps, ils ont construit des baraquements en dur. Je ne crois pas qu’ils nous aient jamais vraiment considérés comme des enfants… Ils voulaient apprendre quelque chose de nous, mais ils n’ont pas cherché au bon endroit. Ils pensaient trouver dans notre ADN, dans notre corps, ce qui faisait défaut au leur. Des améliorations… des solutions à leurs maladies… Mais ils n’ont rencontré que la différence… l’incompatibilité… Nous étions définitivement l’autre, l’étranger…

Epiphania tome 2 © 2018 Ludovic Debeurme (Casterman)

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Une vision en ombres et lumières

La Vision de Bacchus © 2014 Jean Dytar (Delcourt)

Sans aucun doute, Jean Dytar demeurera comme un des auteurs importants de son époque. Après Le Sourire des marionnettes, La Vision de Bacchus (2014), son brillant deuxième album, explorait de façon originale le processus de création durant la Renaissance picturale vénitienne.

Venise, octobre 1510. Le peintre Giorgione, touché par la peste, s’apprête à jeter ses dernières forces dans un ultime tableau. Une façon de se mesurer à Antonello de Messine, le maître illustre qui sans le savoir l’orienta plus jeune vers la carrière de peintre, un artiste dont la vie tumultueuse nous est racontée ici par Jean Dytar.

Pour son second opus, Jean Dytar a choisi pour cadre la ville de Venise sous la Renaissance, où les arts et la peinture rayonnaient sur l’Europe depuis plus d’un siècle. C’est à travers deux peintres majeurs de l’école vénitienne que l’auteur aborde son récit : Giorgione (1477-1510), emporté par la peste à l’âge de 32 ans, et Antonello de Messine (1430-1479), vénéré par le premier qui le considérait comme son mentor, sans l’avoir jamais rencontré.

En référence à l’univers pictural des deux artistes, Jean Dytar a conçu ses cases comme des petits tableaux, en jouant avec l’ombre et la lumière (à l’époque, l’école flamande fascinait et influençait beaucoup les Italiens), entamant une sorte de dialogue entre la peinture et la bande dessinée. Cela produit un style très singulier, révélant chez son auteur une très grande finesse, pas si courante dans le neuvième art.

Nous sommes ainsi plongés dans l’atmosphère vénitienne de ce siècle flamboyant, où se jouaient en coulisses les luttes de pouvoir et d’influence, tant dans le domaine politique qu’artistique. Mais ce dont nous parle surtout Jean Dytar, ce sont les affres de la création, et en particulier de la manière dont l’artiste peut parvenir à insuffler la vie dans son œuvre. De quelle manière doit-il s’impliquer pour représenter au mieux son sujet sur la toile ? Ne devra-t-il pas y laisser un peu de sa propre vie pour en mettre dans son tableau ? L’auteur effectue sa démonstration via le personnage d’Antonello de Messine, qui se voit chargé par un riche banquier, un certain Filippo Barbarelli, d’immortaliser en peinture sa jolie et magnétique épouse au regard triste, afin qu’il puisse la désirer jusqu’à la fin sans redouter le spectacle de sa lente décrépitude. Il acceptera la commande, tout en imposant ses exigences, notamment celle de travailler dans le plus grand secret vis-à-vis de son client, car pour peindre avec le plus grand réalisme l’épouse du vieux Barbarelli, il devra emprunter des chemins peu orthodoxes… Un travail brillant qui une fois terminé le rendra exsangue moralement, et laissera madame dans une solitude glacée, détrônée par son double figé dans la gouache dans le cœur de son mari.

La Vision de Bacchus © 2014 Jean Dytar (Delcourt)

Toutes ces questions sur le processus créatif sont passionnantes et sont traitées avec subtilité par l’ex-prof d’Arts plastiques qu’est Jean Dytar, qui développe un style tout à fait unique depuis une décennie. De plus, il sait insuffler suffisamment de mystère dans ses histoires pour les rendre captivantes. Auteur modeste, il sait se faire pédagogue en évitant tout snobisme et vanité vis-à-vis de ses lecteurs. Une qualité qu’il aura sans doute conservée de son passage dans l’enseignement, et qui s’explique aussi par le plaisir de partager la connaissance, tout simplement.

La Vision de Bacchus
Scénario & dessin : Jean Dytar
Editeur : Delcourt
Collection : Mirages
128 pages – 16,95 €
Parution : 19 février 2014

Extrait p.48 à p.50 – Au beau milieu de la nuit, le banquier Filippo Barbarelli rend visite à Antonello de Messine pour une affaire urgente… :

Filippo Barbarelli — Maître Antonello ?
Antonello de Messine — Oui ?
Filippo Barbarelli — Bonsoir. Je m’appelle Filippo Barbarelli. Puis-je m’entretenir avec vous… discrètement ?
Antonello de Messine — Heu ?!… Oui. Nous serons au calme ici.
Filippo Barbarelli — Bien. On dit que nul autre créateur ne sait donner vie à un corps peint… Il paraît même que des femmes sont tombées amoureuses de portraits de votre main !… C’est exact ?
Antonello de Messine — Mmh… Est-ce pour me dire cela que vous me sortez du lit ?
Filippo Barbarelli — Oui. Car vous êtes par conséquent le seul peintre capable de réaliser mon fabuleux projet !
Antonello de Messine — Ah… Je vous écoute…
Filippo Barbarelli — Sans prétention, je peux affirmer que mon épouse est d’une beauté sans égale. Il me faut d’elle un portrait. Mais pas un portrait ordinaire… Seriez-vous capable d’incarner par les pouvoirs de la peinture la grâce absolue d’un être ? Faire une image si juste et si forte que l’on pourrait sentir la chaleur de son corps, le souffle de sa respiration…
Antonello de Messine — Vous cernez mon ultime ambition…
Filippo Barbarelli — Alors le moment est venu de la concrétiser ! Mon épouse posera nue pour vous. Vous la peindrez grandeur nature… Bien entendu, je resterai présent lors des séances de pose… Votre prix sera le mien. Et si le tableau vaut celui de mes rêves, je triplerai la mise !…
Antonello de Messine — Je… Vous me mettez dans l’embarras… On ne m’a jamais demandé une telle chose !
(…)
Filippo Barbarelli — J’ai passé avec elle des jours heureux… Cependant, quelque chose me terrifie. Je la vois vieillir, alors qu’elle est encore jeune. Sa beauté, si fragile, je la sens déjà s’étioler… C’est pourquoi j’ai besoin de vous, Antonello ! Fixez la beauté d’Anna pour l’éternité. Que je puisse la conserver précieusement, non comme un souvenir, mais comme une présence, bien réelle…

La Vision de Bacchus © 2014 Jean Dytar (Delcourt)

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Chaplin en Amérique ou l’incroyable ascension du roi du burlesque

Chaplin, tome 1 : Chaplin en Amérique © 2019 Laurent Seksik & David François (Rue de Sèvres)

Avant d’avoir lu ce biopic dédié au célèbre acteur à la dégaine impayable, on imaginait mal que l’homme ait pu connaître une vie si mouvementée, après avoir grandi dans un milieu sordide…

Quand Charlie Chaplin débarque en Amérique en 1912, il avait faim, et dans tous les sens du terme. L’acteur, qui avait connu la misère dans son Angleterre natale, rêvait de conquérir Hollywood. Pour cela, il investit tout son sens comique exceptionnel qui le propulsera vers les sommets de la gloire. Charlie deviendra alors Charlot, avec sa fameuse moustache et son accoutrement si caractéristique. Six ans plus tard, Chaplin était devenu la première star de l’histoire du cinéma, avec une popularité qui s’était élargie au monde entier. Pour la première fois, une bande dessinée est consacrée à ce bouffon du 7e art, dont la carrière ne fut pas qu’une partie de rigolade.

Si tout le monde connaît bien cette icône du cinéma muet qu’est Charlot, peu connaissent réellement le personnage qui l’incarnait. Né dans un quartier miséreux de parents au destin cabossé, tous deux artistes de music-hall, l’acteur avait commencé très tôt à se produire sur scène. Alors que sa carrière tardait à décoller dans la vieille Angleterre victorienne, il prit la décision de se rendre aux États-Unis, terre de tous les possibles, son obsession étant de devenir riche et célèbre. C’est Hollywood, alors en phase de devenir le centre incontournable de l’industrie du cinéma, qui, en détectant son sens exceptionnel du burlesque, lui permit de propulser sa carrière vers des hauteurs inégalées jusqu’alors. Il y eut le revers de la médaille avec par la suite moult polémiques, la toute première émanant de la presse britannique qui lui reprocha d’avoir traversé l’Atlantique afin d’échapper à la mobilisation lors du premier conflit mondial de 1914-18.

C’est donc David François qui s’est vu confié la mission de redonner vie en dessin à Sir Charles Spencer Chaplin. De façon presque logique, puisqu’à la lumière de sa bibliographie, le co-auteur (avec Régis Hautière) de De Briques et de sang et plus récemment du Vendangeur de Paname semble avoir un goût particulier pour la Belle époque. Son trait, tout en ondulations fantasques et dynamiques, possède une qualité un rien désuète tout à fait adaptée à un tel récit, que vient rehausser une colorisation soignée. Dans une mise en page plutôt créative, David François s’en donne à cœur joie pour dessiner les scènes muettes, souvent burlesques — avec un joli clin d’œil au futur Dictateur où l’on voit Charlot, croyant à un avenir plein de promesses, s’amuser avec une Lune-ballon sous la voûte étoilée. La représentation pleine page des vues urbaines est splendide, notamment celle, fantasmée, de l’arrivée à New York de Chaplin, ce qui permet de mesurer tout le talent de l’auteur. Ce qui fonctionne moins, en revanche, c’est la façon dont est présentée la star. Le lecteur pourra être surpris voire déconcerté de le voir sous les traits d’un jeune homme élancé au visage en lame de couteau, avec des petits yeux de renard, pas spécialement avenant en séducteur arrogant… Un décalage énorme avec l’image que l’on peut avoir de « notre Charlot », ce petit bonhomme attachant à l’allure cocasse, bloquant toute empathie pour ce dernier dans ses mauvaises passes. Un parti pris qui nuit à la crédibilité de l’histoire, si authentique soit-elle.

Toute en respectant la chronologie, le scénario de Laurent Seksik, co-auteur avec Guillaume Sorel d’une excellente bio sur Stefan Zweig (Les Derniers jours de Stefan Zweig), fait la part belle aux anecdotes. Entrecoupée des digressions muettes de David François, la narration peine toutefois à nous offrir des moments véritablement forts et marquants. C’est un peu dommage, même si à la fin de ce premier tome, l’envie de connaître la suite de ce triptyque annoncé subsiste.

Chaplin, tome 1 : Chaplin en Amérique
Scénario : Laurent Seksik
Dessin : David François
Editeur : Rue de Sèvres
72 pages – 17 €
Parution : 18 septembre 2019

Extrait p.29-30 – Charlie Chaplin évoquant son père avec son ami Stanley :

Charlie — C’était l’époque bénie où le music-hall était roi. Le tout-Londres y accourait tous les soirs, de l’aristocratie au miséreux. Mon père travaillait d’abord comme mime, puis comme « chanteur dramatique de composition ». Il était parvenu à se faire un nom. Tiens, quand je te dis qu’on est vraiment sur ses traces, il a même fait une tournée en Amérique. Il s’est produit à New York, à l’Union Square, été 1890. Mais c’était le début de la fin. La tournée à viré au fiasco. Il s’est mis à boire. De retour à Londres, ça a été une longue descente aux enfers. Des cabarets de plus en plus miteux, des spectacles de plus en plus minables.
Stanley — Tu le voyais à l’époque ?
Charlie — Non, il refusait, il avait sa dignité de père. Même au fond du caniveau, il voulait pas être vu dans son état.
Stanley — Tu l’as plus jamais revu ?
Charlie — En 1901. Je l’ai croisé par hasard, sur Kennington Road. J’avais onze ans. Il était devenu un vrai vagabond. Il m’a fait signe d’approcher. Il paraissait très malade, il avait les yeux creux et le corps tout enflé. Il m’a pris dans ses bras, et pour la première fois, il m’a embrassé. C’est la dernière fois que je l’ai vu en vie.

Chaplin, tome 1 : Chaplin en Amérique © 2019 Laurent Seksik & David François (Rue de Sèvres)

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Quand le paradis a le goût de l’enfer

Le Sourire des marionnettes - Jean Dytar

Le Sourire des marionnettes © 2009 Jean Dytar (Delcourt)

Retour sur la magnifique première bande dessinée de Jean Dytar. Un ouvrage original tout en dorures pour mieux raconter les origines de l’obscurantisme, qui comme on le sait, abhorre la lumière, surtout quand elle est braquée sur lui…

Le Sourire des marionnettes - Jean DytarIran, XIe siècle. La dynastie turque des Seljoukides règne depuis trois générations. Sous la houlette de Hassan Ibn Sabbah, fondateur de la secte des Assassins, la rébellion s’organise contre les autorités qui, en ayant fait de l’Islam sunnite la religion officielle, persécutent les Chiites, majoritaires dans le pays. A la cour du sultan, Omar Khayyâm, poète libre penseur, également astronome et mathématicien, sceptique envers les croyances religieuses, sera vite amené à se confronter à l’ennemi de l’Empire.

Pour un premier album, ce fut véritablement un coup de maître. Le Sourire des marionnettes, publié il y a dix ans, révélait le talent d’un auteur au style bien à lui. Par la suite, Jean Dytar confirmera que s’il devait être classé dans une catégorie, cela ne pourrait être que celle des explorateurs capables de se renouveler. On verra aussi que les ouvrages de cet ancien prof d’arts plastiques ont tous un lien avec la peinture des siècles passés. Le dernier en date, Les Tableaux de l’ombre, didactique et orienté « jeunesse », est d’ailleurs inspiré d’un souvenir d’enfance avec pour lieu d’action le musée du Louvre.

Dans le cas présent, on ne peut être que subjugué devant la qualité éditoriale de l’objet. Delcourt a su parfaitement mettre en valeur le travail de Dytar, inspiré des peintures de l’art islamique de l’époque, où la perspective n’existait pas encore. L’impression à l’or, en ne se limitant pas à la couverture, vient rehausser de fort belle manière la merveilleuse combinaison de couleurs vives et chatoyantes. On est littéralement transporté vers le pays mythique des Mille et une nuits. Bien plus qu’une bande dessinée, c’est un objet d’art d’une grande finesse auquel nous avons affaire.

Le récit, se référant à un chapitre de l’Histoire du monde islamique au XIe siècle, nous amène à une réflexion philosophique sur la croyance religieuse et le fanatisme, toujours aussi prégnante mille ans après… On y apprend que le dissident Hassan Ibn Sabbah serait le concepteur du fameux paradis aux 70 vierges auquel accédaient à leur mort, en guise de récompense, les assassins des ennemis du gourou chiite, un paradis à l’origine des attentats djihadistes qui de nos jours ont pour but de répandre l’enfer terrestre pour les « impies »…

Si le point fort n’est certes pas le scénario, assez peu élaboré, les joutes verbales entre Hassan Ibn Sabbah et Omar Khayyâm sont passionnantes, permettant un comparatif pertinent des arguments entre deux points de vue diamétralement opposés. La tolérance contre l’obscurantisme. Mais comme toujours, les doutes du philosophe n’auront pas le dernier mot face aux certitudes du fanatique… Tout en plaidant pour la tolérance et le respect des croyances en nos temps troublés, Jean Dytar nous offre une œuvre admirable, dans tous les sens du terme, qui mérite une place de choix dans nos bibliothèques.

Le Sourire des marionnettes
Scénario & dessin : Jean Dytar
Éditeur : Delcourt
Collection : Mirages
128 pages –  24,95 €
Parution : 20 mai 2009

Extrait p.91-92 – Discussion entre Hassan Ibn Sabbah, chef de la secte des Assassins et Omar Khayyâm, poète et philosophe. Ce dernier est l’« hôte » d’Hassan, qui vient de lui montrer comment il conditionnait ses adeptes :

Hassan — Je crois que j’ai compris ce qui nous distingue… Tu n’es fasciné par rien… Pourtant la fascination est dans la nature des hommes. Tu as des disciples fascinés par ta science. J’ai des adeptes fascinés par mes pouvoirs… et cette fascination exerce sur moi une semblable fascination !… Nous fascinons même nos ennemis ! Mais toi, Omar, rien ne te fascine. Tu sembles revenu de tout !
Omar — Détrompe-toi, Hassan. Je suis fasciné par le mouvement des astres, ou par un cœur qui bat, ce qui revient au même. Or la finalité de ton système est mortifère… Comment voudrais-tu qu’il me séduise ? J’essaie de fuir l’hypocrisie et le mensonge, toi, tu les manipules. J’invite les hommes à dépasser les idées toutes faites, quant tu t’évertues à dissoudre en eux la moindre parcelle de pensée autonome… La volupté devient, entre tes mains, un instrument de guerre ! En somme tout ce qui compte à mes yeux, tu le pervertis ! Qu’attendais-tu de moi ? Que j’approuve ta funeste expérience ?

Le Sourire des marionnettes - Jean Dytar

Le Sourire des marionnettes © 2009 Jean Dytar (Delcourt)

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The Dancing Dead in the choucroute

Entrez dans la danse © 2019 Richard Guérineau (Delcourt)

Richard Guérineau adapte une nouvelle fois un roman de Jean Teulé, inspiré d’un fait divers du Moyen-âge aussi spectaculaire que mystérieux, et ce pour notre plus grand plaisir.

Que s’est-il passé durant cet été de l’an de grâce 1518 à Strasbourg, où une partie de la population s’est mise à danser sans discontinuer pendant deux mois, laissant les autorités de la ville totalement impuissantes ? En s’inspirant du roman de Jean Teulé, Richard Guérineau raconte en dessin cette incroyable épidémie qui s’est terminée de la façon la plus tragique.

Pour la seconde fois, après l’excellent Charly 9, Richard Guérineau met en images un récit de Jean Teulé, qui décidément semble inspirer les auteurs de BD. Logique me direz-vous, quand on sait que celui-ci a fait ses premières armes en dessinant notamment pour l’Écho des savanes. Avec Entrez dans la danse, Guérineau parvient une nouvelle fois à nous rendre proche un chapitre de l’histoire de France, ici très méconnu, à l’aide de son trait semi-réaliste très vivant, qui du coup convient parfaitement à la thématique traitée : la danse. La particularité du fait divers narré ici réside dans son extrême rareté et dans le fait que personne n’a jamais pu fournir d’explication satisfaisante. Folie collective ? Virus ? Mauvaise conjonction des astres ? Conséquence de la famine qui sévissait à l’époque ? Les suppositions allaient bon train chez les médecins et les ecclésiastiques… Quoi qu’il en soit, la « danse de Saint-Guy » qui s’était emparée soudainement des Strasbourgeois a démontré comment une pratique aussi anodine qu’un simple déhanchement, certes collectif et prolongé, réussit à mettre aux abois les autorités, révélant tout ce qu’elle pouvait avoir de subversif. A l’époque, la ville alsacienne était évidemment sous le carcan de l’Église catholique. Celle-ci jugea avec sévérité le comportement des habitants, qui pourtant ne semblaient aucunement conscients de leurs actes. Comme saisis par une transe mystérieuse, ils se contentaient de danser comme si le monde autour d’eux n’existait plus.

L’originalité de l’ouvrage tient plus dans la retranscription graphique que dans la narration en elle-même (celle-ci n’étant in fine qu’un compte-rendu chronologique de ce drôle de fait divers, si terrible soit-il), et pour cela, Richard Guérineau nous a déjà montré toute la créativité dont il était capable. La description de ces danseurs et danseuses qui semblent n’être que les pantins inoffensifs totalement sous le contrôle d’une puissance occulte, ramenés au rang de zombies désarticulés, donnent lieu à de longues scènes silencieuses à la fois comiques et saisissantes, que Rabelais, contemporain de l’époque où se déroule l’action, n’aurait pas reniées. Comme il sait très bien le faire, Guérineau joue beaucoup d’un point de vue visuel sur le décalage temporel avec quelques allusions furtives à notre époque, qui par exemple voient la place de la cathédrale strasbourgeoise se transformer en rave party échevelée et torride. A travers cette histoire vraie, l’auteur dénonce à sa manière l’initiative meurtrière et sanglante des autorités catholiques pour mettre fin à ces paillardises « impures »… Hasard du calendrier ou non, Strasbourg se convertit quelques années après la tragédie au protestantisme…

C’est donc avec un certain plaisir que l’on se laisse entraîner dans cette danse macabre phénoménale, dont les causes mystérieuses auront été emportées dans l’au-delà avec ses victimes, en raison de la bêtise religieuse la plus barbare. Avec ce nouvel opus, l’auteur du Chant des Stryges semble avoir pris goût au récit historique, un genre qui lui réussit plutôt bien.

Entrez dans la danse
D’après le roman de Jean Teulé
Scénario & dessin : Richard Guérineau
Editeur : Delcourt
Collection : Mirages
96 pages – 16,50 €
Parution : 28 août 2019

Δ Adaptation du roman « Entrez dans la danse » de Jean Teulé (2018, Editions Julliard)

Extrait p.20-21 – le maire a réuni médecins et écclésiastiques à l’Hôtel de ville pour tenter de trouver une solution à l’épidémie de danse qui touche Strasbourg :

L’Ammeister — A présent qu’a été clairement exprimée l’opinion de l’Eglise, j’aimerais avoir celle des médecins… Qu’en disent les disciples d’Hippocrate ?
Médecin n°1 — Force est de constater qu’Hippocrate ne nous est là d’aucune utilité… Ses écrits n’offrent pas le moindre indice sur une maladie semblable.
Médecin n°2 — Nous pouvons cependant affirmer que ce n’est pas une crise d’épilepsie collective… L’attaque du haut mal se signale par des râles d’étranglement saccadés et une forte émission de bave écumeuse, symptômes absents dans le cas qui nous préoccupe… L’hypothèse de l’hystérie peut être écartée également, puisqu’il s’agit par définition d’une divagation de la matrice utérine… Or, les hommes sont touchés aussi.
Médecin n°1 — Nous avons ensuite envisagé une intoxication à l’ingestion de pain lacé d’ergot, cette moisissure du seigle qui provoque hallucinations, spasmes et tremblements…
Médecin n°3 — Mais outre le fait que les céréales ne courent pas les rues ces temps-ci, la maladie du seigle empêche mécaniquement la possibilité de se lancer dans des rondes folles pendant des jours.
Médecin n°2 — On ne se trouve donc pas confrontés à un feu de Saint-Antoine…
L’Evêque de Honstein — Si Antoine ne peut les désenvoûter, qu’ils aillent à la grotte de Guy, en haut de la montagne de Saverne, prier le saint approprié !
Médecin n°2 — Sauf votre respect, Monseigneur, il ne s’agit pas non plus d’une « danse de Saint Guy ». D’abord parce que, contrairement à la croyance commune, ce mal nerveux d’origine infectieuse n’est pas une danse… Ensuite, il ne saurait contaminer les gens simplement par la vue.
L’Ammeister — Mais alors quelle pourrait être la raison de cette épidémie ?
Médecin n°2 — Peut-être est-ce ce qui arrive quand une population doit affronter une extrême détresse telle qu’en connaissent en ce moment les gens de Strasbourg… Ce n’est qu’une hypothèse, Ammeister, nous cherchons à comprendre…
L’Evêque de Honstein — Chercher à comprendre constitue une atteinte blasphématoire à la sphère divine !

Entrez dans la danse © 2019 Richard Guérineau (Delcourt)

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Le loup-garou, c’est nous…

Moi, ce que j’aime, c’est les monstres – Livre premier © 2018 Emil Ferris (Monsieur Toussaint Louverture)

Alors, il ressemble à quoi, le pavé qui a tout défoncé à Angoulême ? Singulier, hypnotisant, saisissant, trois adjectifs qui ne saurait résumer cette œuvre colossale, dont on a ici que la première partie…

Emil Ferris, acclamée à Angoulême, signe ici une autobiographie coup de poing, extrêmement personnelle et totalement atypique, devant lesquels les mots semblent impuissants à en disséquer le contenu. Dans ce journal intime, l’autrice fait s’exprimer une fillette de dix ans, Karen Reyes — en quelque sorte son double fictionnel —, fascinée par les monstres et les loups-garous. Elle y décrit son quotidien dans le Chicago populaire des années 60, entre une mère étouffante, un peu perchée dans une mystique de pacotille, et un grand frère dur et doux à la fois, bad boy tatoué, artiste dans l’âme et bourreau des cœurs.

Quelle tâche difficile que d’évaluer ce pavé hors norme, qui ose à ce point défoncer tous les codes du neuvième art ! Impossible de rester indifférent à une œuvre aussi démentielle, tant sur la forme que sur le fond. Il va sans dire que plus d’un lecteur sera désarçonné devant ce monument éditorial ardu (dont nous n’avons ici que le livre premier…). Il faudra une certaine persévérance — et du cran peut-être — pour aller jusqu’au bout de ce voyage labyrinthique dans les tréfonds d’une âme humaine aussi torturée que celle d’Emil Ferris. Comme son autrice, cet ouvrage n’est pas dans la norme, il possède quelque chose de monstrueux et de bancal, avec ce dessin au stylo bille plaqué sur les pages d’un vulgaire cahier à spirales, mais une monstruosité envoûtante oscillant entre la laideur simpliste du crobard et la pure beauté, que l’on admire telle une dentelle découpée au scalpel.

Des cases sporadiques nous rappellent qu’il s’agit bien d’une bande dessinée, mais Emil Ferris s’autorise ici toutes les libertés de mise en page. On n’est pas toujours certain du sens de lecture, mais malgré ce foutoir apparent, on réalise que la narration est bien présente et respecte une certaine cohérence. L’aspect insolite de l’objet finit par exercer une certaine fascination, pour peu que l’on se donne la peine de poursuivre au-delà des trente premières pages. Et comme son titre le suggère, de monstres il est beaucoup question. A commencer par la principale protagoniste, la jeune Karen, un peu complexée par son physique « pas facile » et qui s’identifie aux monstres des comics de son grand frère Deeze. Après la mort étrange de la belle voisine, Anka, rescapée de la Shoah, dont on peut penser qu’il s’agit d’un meurtre maquillé en suicide, la fillette va revêtir une panoplie de détective trop grande pour elle afin de mener l’enquête à sa manière.

Moi, ce que j’aime, c’est les monstres – Livre premier © 2018 Emil Ferris (Monsieur Toussaint Louverture)

Impossible de parler de cette œuvre fleuve en une seule chronique, mais l’ouvrage fait la part belle aux outcasts, ces êtres à l’écart des codes policés imposés à nos cerveaux par la société de consommation, ces monstres avec leur part d’ombre mais leur lumière aussi. Il y est aussi question de résistance, que ce soit à travers le personnage d’Anka (lorsqu’elle évoque sa vie dans l’Allemagne nazie), de Frankin (sorte de sosie black de la créature de Frankenstein) face au racisme ou encore de Karen, harcelée par ses camarades de classe en raison de sa différence. Et cette résistance, c’est très souvent celle qui doit s’exercer contre la meute imbécile. Ce livre est donc aussi un pavé au sens physique, un pavé que l’on rêve d’envoyer à la figure des salopards qui jouissent à exercer leur pouvoir de domination sur les plus faibles, les femmes et les minorités en général.

Emaillé de couvertures de comics horrifiques représentant des scènes d’agressions contre des femmes par des monstres de toutes sortes — saisissantes métaphores de la domination masculine, ces publications étant destinées le plus souvent aux jeunes mâles américains — le livre révèle le talent graphique de cette autrice inclassable qui la situe entre le style expressionniste et la mouvance alternative – avec ces hachures qui peuvent rappeler un Crumb ou un Joe Sacco. C’est fou tout ce qu’on peut faire avec un Bic quatre couleurs !

On attendra donc le livre second pour se faire une idée définitive de cette œuvre émotionnelle, sombre et déstructurée, née en grande partie de la maladie d’Emil Ferris, piquée par un moustique qui l’a laissé handicapée durant plus de dix ans. Cette première BD aura permis à cette femme courageuse, qui fut d’abord illustratrice, de retrouver sa motricité. Publiée dans l’année de son 55e anniversaire, elle fut rapidement repérée dans le milieu du neuvième art, encensée par des pointures comme Art Spiegelman (forcément) ou Chris Ware, et si bien accueillie en France qu’elle décrocha le Fauve d’or lors de la dernière édition du FIBD d’Angoulême. Une œuvre si riche, si dense, qu’elle mériterait aisément une deuxième lecture, si ce n’est plusieurs.

Moi, ce que j’aime, c’est les monstres – Livre premier
Scénario & dessin : Emil Ferris
Éditeur : Monsieur Toussaint Louverture
416 pages – 34,90 €
Parution : 23 août 2018

Angoulême 2019 : Fauve d’Or (Prix du meilleur album)

Extrait p.17 du journal de Karen :

« Même si j’étais réveillé, je savais qu’ils étaient là, dehors, les G.E.N.S., et qu’un de ces quatre, j’allais y passer. Oh, j’avais pas peur qu’ils me tuent ça non, pfff… J’avais peur qu’ils finissent par me faire devenir comme eux… Grossiers, Ennuyeux, Nuls, Stupides = G.E.N.S. C’est pas vraiment leur métier, genre cuisinier, infirmière ou fermier qui fait d’eux des G.E.N.S. Pas du tout ! C’est qu’ils ne croient que ce qu’ils peuvent voir, sentir, goûter, toucher, entendre ou acheter. Ils disent : « C’est pas possible que ça existe, les monstres, donc ça n’existe pas. »

Le dictionnaire lui, il dit que le mot monstre, ça vient du latin monstrum, et ça veut dire montrer, comme dans démonstration. La vérité, c’est qu’il y a plein de trucs qu’on voit pas, et qui sont pourtant bien là, sous notre nez, comme l’électricité, les microbes, alors peut-être bien… qu’il y a des monstres, là, sous notre nez aussi…

Maman, elle est moitié irlandaise des Appalaches, moitié indienne de… de je ne sais pas trop où. Elle parle d’elle-même comme d’une « bohémienne un peu bouseuse ». Dans le gris de ses yeux, on voit à la fois le brouillard de Dublin et la fumée des calumets… et dans son œil gauche, une tache d’un vert profond, que j’appelle l’Île verte. Et moi, j’avance dans cette étendue grise jusqu’à atteindre l’Île verte au fond de son iris. Elle est couverte de buissons et d’arbres, elle sent bon la terre. C’est comme si maman m’y avait construit un refuge, seulement pour moi (et mes trucs secrets), alors je m’allonge sur un lit de mousse toute douce et je m’endors sous le grand, grand sapin. »

Moi, ce que j’aime, c’est les monstres – Livre premier © 2018 Emil Ferris (Monsieur Toussaint Louverture)

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Quand l’Homme est là, la cata hélas !

L'Humain – Diego Agrimbau & Lucas Varela

L’Humain © 2019 Diego Agrimbau et Lucas Varela (Dargaud)

Si l’humanité s’éteint un jour, est-il souhaitable de favoriser sa réapparition ? C’est en substance la question posée par ce récit d’anticipation original, aussi ludique que pessimiste.

L'Humain – Diego Agrimbau & Lucas VarelaIl y a un demi-million d’années, la fin du monde a eu lieu. Un couple de scientifiques, Robert et June, en hibernation cryonique en orbite autour de la Terre, attendait le moment opportun pour revenir sur le plancher des vaches. La Planète bleue avait-elle survécu sans l’Homme ? Si la réponse est oui, ce dernier sera-t-il prêt à un nouveau départ ou oubliera-t-il les leçons du passé ?

Si le genre post-apocalyptique est assez commun en science-fiction, c’est avec une certaine curiosité que l’on attendait de voir ce que Lucas Varela allait en faire avec ce récit, qui n’est pas sans rappeler La Machine à explorer le temps de H.G. Wells, ou encore, d’un point de vue plus politique, Au cœur des ténèbres, de Joseph Conrad. A ce titre, l’auteur argentin, qui a connu la dictature de Pinochet, sait assurément de quoi il parle, même s’il n’était encore qu’un enfant lorsqu’elle prit fin. Il a d’ailleurs déjà traité de la question dans L’Héritage du colonel, en collaboration avec Julien Frey (Avec Edouard Luntz). Mais Varela, qui est plus dessinateur que scénariste, possède cette particularité de renforcer l’intérêt pour ses œuvres par un graphisme original et stylé. Une fois encore, on appréciera ici sa ligne claire très moderne, dans une jolie palette de couleurs quasi bichromiques, où dominent les tons rouges et gris. L’univers très dépaysant de la BD évoque la préhistoire, mais certains détails nous disent que ce n’est pas tout à fait la Terre d’il y a 100 millions d’années. On y aperçoit des plantes aux formes bizarres, des canidés capables de se tenir debout, des espèces de singes très différentes (et là on évitera le spoiling) : certains volent ou vivent dans les arbres, d’autres ont des tailles gigantesques ou encore sont cavernicoles (évidemment, on pense immédiatement aux Morlocks).

Pour ce qui est du scénario, Lucas Varela s’est associé pour la deuxième fois avec son complice Diego Agrimbau, lui aussi argentin, après l’étonnant Diagnostics, un album regorgeant de trouvailles et consacré aux troubles mentaux. Doté d’une narration impeccable, L’Humain, qui raconte comment l’espèce humaine va lutter contre sa propre extinction suite à une catastrophe ayant décimé l’humanité entière, à travers un couple de scientifiques dont le projet est de revenir sur Terre cinq cent mille ans après s’être fait cryogénisés. Le récit permet d’aborder une multitude de thèmes, le plus marquant étant la nature humaine et son indécrottable propension à dominer et à conquérir son environnement, et, ce faisant, à le dénaturer, souvent pour le pire… Bien sûr, si la fable écologique demeure en toile de fond, le propos politique n’est pas absent. Les auteurs montrent ainsi comment le pouvoir corrompt et peut transformer un homme au départ rationnel et bienveillant en tyran assoiffé de sang. Robert, seul humain de l’histoire autoproclamé empereur, régnant sur une communauté de singes et de robots, va rapidement basculer dans cette folie hystérique parfaitement décrite dans la nouvelle de Conrad. C’est bien le processus de mise en place d’une dictature qui est décrit ici, et la nationalité des auteurs n’y est certainement pas étrangère. L’autre thème développé est l’intelligence artificielle à travers le personnage d’Alpha, une androïde incarnant la sagesse et l’humanité dont semble peu à peu dépourvu son maître, Robert. Ce qui nous amènera à nous poser la question : le genre humain est-il à ce point stupide qu’il devra confier son destin à des robots pour éviter de disparaître ?

Cette fable sombre et captivante, si éloignée du mythe du bon sauvage cher à Rousseau, fournit matière à réflexion tout en restant récréatif et fluide dans la forme. Même si la trame reste le plus souvent assez prévisible, les rebondissements sont bien amenés et certaines scènes assez spectaculaires. Si humour il y a, il est en mode grinçant — on n’est pas non plus là pour se taper des barres de rire —, et on l’aura compris, l’homo-mégalo en prendra pour son grade. On peut donc sans se tromper qualifier ce one-shot de réussite.

L’Humain
Scénario : Diego Agrimbau
Dessin : Lucas Varela
Editeur : Dargaud
144 pages – 21 €
Parution : 30 août 2019

Extrait p.109 à 111 – Robert, essayant de convaincre Alpha que l’Humanité peut renaître :

« La mission continue, Alpha. Le rêve n’est pas mort. Elles [les singes rouges, ndr] mettront au monde mes enfants. Nos enfants. Tous. Je sais ce que tu vas me dire. Tu vas encore me juger. Mais cette fois, c’est différent, Alpha. Il faut voir plus loin.

L’humanité sera de retour, mais changée. Avec des améliorations. Des « mises à jour ». Et tout ça grâce à moi. Je suis le nouveau créateur, celui qui décide, le verbe et la grâce. L’humanité foulera de nouveau le sol terrestre. Mais cette fois, ce ne sera pas l’Homo Sapiens. Non, je ne suis pas le dernier de mon espèce. Ce sera… le Robert Sapiens… »

L'Humain – Diego Agrimbau & Lucas Varela

L’Humain © 2019 Diego Agrimbau et Lucas Varela (Dargaud)

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