Héroïne de conte

Les Cent Nuits de Héro © 2017 Isabel Greenberg (Casterman)

Sur la Terre des débuts, les humains vivaient heureux, sans contrainte, comme au paradis. Jusqu’au jour où le dieu Homme-Aigle prit le contrôle de ce monde, outré du fait que ses habitants ne vénéraient aucune divinité et semblaient s’ennuyer. Il leur donna la parole et l’écriture, ce qui les fit très vite passer vers une ère de progrès. Pourtant, s’il introduit dans le cœur des humains l’ambition et la haine, le dieu n’avait pas prévu qu’ils connaîtraient également l’Amour, une menace pour le monde qu’il avait organisé à sa manière, mais peut-être aussi l’occasion de raconter de belles histoires… notamment celle de deux jeunes femmes éperdument amoureuses l’une de l’autre, Héro et Cherry.

Avec Les Cent Nuits de Héro, Isabel Greenberg renouvelle de façon originale le conte pour enfants. L’auteure anglaise a conservé les dieux et les châteaux, mais a confiné aux oubliettes les princes charmants… Fini les belles au bois dormant qui se morfondent dans leur baldaquin en serrant amoureusement le pendentif offert par leur tendre époux parti guerroyer… Désormais, les princesses prennent l’initiative en racontant elles-mêmes les histoires, tout en trompant leur mari avec leurs dames de compagnie. Cloîtrées peut-être, mais surtout caustiques, féministes, érudites, et toujours amoureuses, en un mot, modernes.

Et comme visiblement Isabel Greenberg raffole du genre, elle a opté pour des contes à tiroirs, faisant ainsi preuve de maîtrise narrative, signe distinctif de tout conteur digne de ce nom. Son trait révèle une certaine gaucherie, qui semble d’ailleurs assumée, laquelle est compensée par une esthétique et des couleurs cohérentes, mais surtout une touche poétique indéniable. Un style qu’on pourrait qualifier de primitivisme moderne, tout en angles, assez austère, accréditant l’idée qu’on n’est pas chez Disney. Définitivement, Greenberg n’a pas destiné ses histoires aux enfants mais plutôt pour un public adulte.

On pourrait y voir un pied de nez aux contes traditionnels où le rôle de la femme est réduit à la portion congrue. Tout au long de ces Cent Nuits, le mâle dominant en prend pour son grade et se voit moqué tel un pantin aussi odieux que risible. Certains pourront s’agacer de ce qui peut être vu comme un parti pris éhonté (certes, les hommes y sont rarement dépeints à leur avantage), mais ce serait oublier un peu vite le machisme persistant à l’encontre de la « moitié de l’humanité », ce machisme sédimentaire qui a imprégné depuis si longtemps les esprits et qui souvent est toléré par celles qui en sont les premières victimes, en particulier dans certains pays où un visage féminin non voilé est perçu comme une provocation… Car si heureusement le statut de la femme a évolué depuis plusieurs années en Occident, il a parfois tendance à régresser ailleurs, un constat qui nous rappelle que rien n’est jamais acquis…

Peu disposée à accepter cet état de fait, Isabelle Greenberg a choisi de réhabiliter le rôle de la femme. Elle en fait ici des conteuses unies par la même cause : la libération de la parole et la transmission de la mémoire, conditions nécessaires de leur liberté, tout en dénonçant le rôle que l’homme (avec un petit « h ») s’est octroyé abusivement, n’hésitant pas à interdire la lecture aux femmes sous le prétexte fallacieux de la religion. Ainsi, Les Cent Nuits de Héro allient de belle manière la magie des contes d’antan et le combat féministe.

Les Cent Nuits de Héro
Scénario & dessin : Isabel Greenberg
Editeur : Casterman
232 pages – 27 €
Parution : 22 février 2017

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Extrait p.151-152 : Héro et Cherry sont prises à partie par Manfred devant Jérôme, le mari de Héro de retour après cent jours d’absence. Manfred, chargé de séduire Héro en l’absence de Jérôme, a perdu son pari et les accuse de l’avoir envoûté avec leurs contes. Héro réagit :

– Si toutes les histoires de ces femmes merveilleuses et courageuses n’ont pas suffi à leur ouvrir les yeux alors rien n’y fera. Alors oui. Nous sommes amantes. Et oui, nous aimons la lecture et oui, nous vous avons envoûté avec nos contes formidables. Et j’ai bien peur que nous n’en soyons pas le moins du monde désolées. Mon seul chagrin est que cela n’ait pas fonctionné. Et j’aimerais ajouter que je suis bien plus intelligente que vous, même en matière de fauconnerie et de fortifications. Et au passage, votre chapeau est ridicule. Qui porte un chapeau au lit ?!?

– Cherry, arrête.

– Non, je n’en ai pas encore fini. J’en ai ma claque de toujours me taire, merci bien. Je vous hais tous les deux. Et je hais cette ville, Migdal Bavel. Cette cité de pierraille avec ses Grandes Volières et effigies d’Homme-Aigle. On dit que c’est sa fille, Gamine, qui a créé ce monde. Mais qu’elle l’a empli de péché et qu’Homme-Aigle a dû reprendre la main. Pour moi c’est un mensonge. Je crois que le péché et les ténèbres viennent du règne des hommes. Voilà ce que je pense. Je prierai Gamine et les Sœurs Lunes. A bas Homme-Aigle, à bas les Frères à Bec !

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#findumonde

La Terre des fils © 2017 Gipi (Futuropolis)

Dans un décor de fin du monde où quasiment toute trace de civilisation semble avoir disparu, un père et ses deux fils tentent de survivre au milieu d’un marais fangeux où flottent des cadavres. La nourriture est rare, ils doivent tuer des chiens errants pour la viande et la peau qu’ils vont troquer auprès d’un ermite. C’est cela, la Terre des fils, un monde terrifiant où l’homme est revenu à un état quasi primitif.

Même si on n’a pas lu le résumé avant, on se doute dès les premières pages que quelque chose ne tourne pas rond. Ces deux garçons sales et loqueteux, à l’air dégénéré, transportent trop de folie et de primitivité pour être de simples idiots d’un village bien de chez nous… et le malaise, déjà prégnant, ira croissant à partir du moment où l’un deux tue sauvagement un chien. S’ajoute à cela une atmosphère crasseuse et menaçante dans un cadre désolé, envahi par des eaux boueuses, où pullulent rapaces et mouches attirés par quelque cadavre pourrissant.

Et peu à peu le lecteur va devoir réunir lui-même les pièces du puzzle car Gipi ne dévoile rien du contexte, se contentant de livrer des éléments au compte-goutte. On devine qu’une grave catastrophe d’ampleur mondiale est survenue dans un futur très proche, mais sans jamais savoir quelle en est l’origine ou la conséquence, ni dans quel pays se situe l’action. Mais au final, ce n’est pas tant cela qui est important. Ce que l’auteur a voulu mettre en avant ici, c’est cette faible distance, bien plus faible qu’on ne le pense, séparant notre civilisation prétendument avancée de la barbarie la plus primitive. Désormais, les hommes sont livrés à eux-mêmes, affaiblis, sans repères. Les infrastructures du monde civilisé se sont effondrées, il n’y a plus d’électricité, plus d’agriculture, plus d’eau courante, plus rien… seules les ruines d’un passé industriel tiennent encore debout. Les livres semblent avoir été enfouis sous les décombres de l’ancien monde. Le langage est rudimentaire, mélange de français déstructuré et d’onomatopées. Les gourous belliqueux ont émergé sur les résidus encore fumants d’Internet, et le jargon utilisé fait écho de manière frappante à la vacuité de nos réseaux sociaux, où la réflexion philosophique cède trop souvent le terrain à l’égocentrisme et la médiocrité. Dans un tel contexte, le père a choisi d’élever ses enfants à la dure, dans le seul but de les protéger. Car tel est le constat : non seulement l’amour n’a pas sauvé le monde, mais c’est la haine bestiale qui l’a emporté, et pour longtemps semble-t-il…

Le cahier noir du père, dans lequel ce dernier semble confier ses états d’âme, est un élément central de l’histoire, dernier emblème de la Connaissance. Symbole fort d’un monde révolu, il apparaît comme une relique mystérieuse suscitant la fascination de ses enfants qui aimeraient bien se l’approprier, comme si la vérité, leur vérité peut-être, était contenue dans ce cahier.

Gipi a recouru ici au noir et blanc, un choix fort à propos pour décrire un univers de grisaille, dépourvue de joie. Son trait fluet et imprécis, tout en hachures fébriles, traduit bien la fragilité d’un monde en déshérence, tout en restituant parfaitement l’expressivité des personnages.

Comme dans un Mad Max où la testostérone aurait fait place à la dégénérescence, Gipi dépeint un monde au climat de plomb, bien plus terrifiant que le film précité, notamment par son absence d’humanité quasi-totale, imposant La Terre des fils comme une des bandes dessinées les plus puissantes et les plus perturbantes de ces derniers mois.

La Terre des fils
Scénario & dessin : Gipi
Editeur : Futuropolis
288 pages noir et blanc – 23 €
Parution : 9 mars 2017

Extrait p.81-82 : Échange entre la « sorcière » et le père :

«  Assieds-toi. J’ai trouvé des champignons.
– Des champignons ?
– Et alors ? Tu n’as pas confiance ?
– Et toi depuis quand tu n’as plus confiance en personne ?
– Un moment. C’est pour ça que je suis encore en vie…. Quoi ? Ils sont bons, j’en ai déjà mangé hier.
– Non. Je ne pensais pas à ça.
– A quoi alors ? (…) A la vie telle qu’elle était ? Encore ? Après toutes ces années ?… Ils manquent à tout le monde, tu sais…
– Quoi ?
– Le passé. Les jours d’avant la fin.
– Pas à moi. Moi j’y pense pas. Je ne peux pas me le permettre. Les garçons. Ils ont tué un chien. C’est normal pour nous. Maintenant. Les chats, les chiens, on les tue. On les mange. C’est très bien. Mais moi, là, avec eux… je devrais faire quoi ? Leur dire qu’avant, les chiens restaient sur les tapis, à côté des divans. Dans les maisons bien chaudes. Sèches. Et qu’au lieu des les manger, on les caressait ? Mais si je le faisais, je devrais leur dire ce qu’était un tapis, un divan, une maison sèche.
– Et les caresses. Tu devrais leur dire ça aussi. »

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Du sang sur la neige

Partie de chasse © 1983 Pierre Christin & Enki Bilal (Dargaud/Les Humanoïdes Associés/Casterman)

Dans une région enneigée, quelque part entre l’Europe de l’est et la Sibérie, à une époque sans âge, des dignitaires de l’empire soviétique et de ses pays satellites se donnent rendez-vous pour une partie de chasse. A travers cette histoire faite de flashbacks, c’est un régime de répression et de terreur qui est décrit de manière inquiétante, avec de apparatchiks grisâtres et usés (par ailleurs fictifs) ; à l’image d’un pouvoir inflexible et paranoïaque qui à chaque instant menace de se retourner contre eux.

Cette bande-dessinée est parue environ sept ans avant la chute du Mur. Bilal et Christin avaient parfaitement dépeint ce système politique à bout de souffle, figé dans un hiver éternel, accompagné dans sa déroute par des hommes héritiers du stalinisme et prisonniers d’une doctrine érigée en bible mortifère. Les ouvrages sur les dénonciations des crimes du communisme étaient très rares à cette époque, a fortiori dans la BD. C’est donc un des intérêts majeurs de cet album qui se veut une dénonciation des régimes totalitaires sous toutes leurs formes, thème de prédilection de cet enfant de la Yougoslavie qu’est Bilal. Le style fait inévitablement songer à la trilogie Nikopol (le tome 1 était paru trois ans avant), où les vignettes se regardent comme des tableaux aux accents surréalistes et aux tonalités sombres, à l’exception du rouge qui parfois éclabousse les pages, tel les traces sanglantes des crimes liés à cette période.

La lecture pourra parfois sembler quelque peu laborieuse pour qui n’est pas familier de l’Histoire et de la politique, et le scénario n’apparaît pas comme la priorité, mais cela vaut tout de même la peine de se plonger pour quelques instants dans ce cauchemar que fut l’URSS. Le parti pris est plutôt contemplatif et le lecteur est vite scotché, comme si les auteurs avaient voulu nous convier au spectacle de la lente décrépitude d’un mammouth politique pris dans les neiges de ses aberrations. (sept. 2011)

Partie de chasse
Scénario : Pierre Christin
Dessin : Enki Bilal
Editeur : Casterman
108 pages – 16 €
Date de première édition : Mai 1983
Edition originale chez Dargaud.
Rééditions chez Les Humanoïdes Associés en Novembre 1990 puis octobre 2002.
Réédité chez Casterman en Août 2006 puis en Mai 2014

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Le flingue ou les fleurs

La Malédiction de Gustave Babel © 2017 Gess (Delcourt)

Argentine 1925 : Gustave Babel, cultivé, poète, ex-tueur d’une mafia parisienne, capable de parler toutes les langues du monde, est abattu. Tandis qu’il agonise, le fil de son existence hors du commun défile devant ses yeux…

Après avoir longtemps dessiné pour les autres, en particulier Serge Lehman avec qui il publia récemment L’Esprit du 11 janvier (Delcourt 2016), Gess s’est investi dans un projet solo. Et le résultat est plutôt probant, même s’il faut bien l’admettre, on peut rencontrer quelque difficulté à rentrer dans l’histoire que l’on pourrait qualifier de thriller fantastico-surréaliste. Cette fameuse malédiction qui poursuit Gustave Babel, en pleine crise existentielle, c’est ce passé d’une vie qu’il n’a pas choisie qui le rattrape, celle d’un tueur à gages indifférent à son propre destin. Babel, poète érudit amateur d’art et dont le métier est à l’opposé total de ce qu’il est au fond de lui, va se trouver confronté, après une succession d’événements où les personnes qu’il doit tuer meurent peu avant son arrivée, à des visions cauchemardesques qui semblent faire référence à son passé occulté et à un mystérieux hypnotiseur affublé du masque de la mort.

Conçue comme une aventure, La Malédiction de Gustave Babel a pour cadre principal les bas-fonds d’un Paris ancien sous l’emprise de la pègre. Mais les visions récurrentes du héros en font un objet plus hybride où la poésie vient adoucir l’atmosphère violente liée aux fréquentations « professionnelles » de Babel.  Pris dans les tentacules de la Pieuvre, ce dernier ressent un grand besoin de délivrance qui ira croissant dès les premières visions qui viennent l’assaillir. Dès qu’il se sent tourmenté, il lit Baudelaire, dont les poèmes agissent sur son âme tel un baume apaisant et l’élèvent vers des éthers de pureté.

Fidèle à son trait réaliste et nerveux, Gess nous offre de belles séquences oniriques. La mise en page reste efficace et la colorisation discrète, souvent aux limites de la monochromie. Le scénario est un brin touffu et tend parfois à perdre le lecteur, mais reste suffisamment captivant pour que celui-ci daigne s’y accrocher. Et pour les amateurs de beaux tirages, le travail d’édition est très soigné avec dos toilé et couverture en relief. Certaines pages comportent de fausses taches d’humidité, donnant l’impression que l’objet sort d’une épave de navire au fond des mers, accentuant la part de rêve…

La Malédiction de Gustave Babel – Un récit des contes de la Pieuvre
Scénario & dessin : Gess
Editeur : Delcourt
200 pages – 22,95 €
Parution : 25 janvier 2017

Extrait p.117 :

J’ai laissé Mado et Cyprien au dessert. Ces deux-là s’étaient trouvés. À leurs regards, leurs gestes empruntés, c’était une évidence. Mado est venue chercher ses affaires quelques jours plus tard, son regard brillait.

J’ai retrouvé ma solitude. Grâce à la mère Sautran, je faisais maintenant le lien entre des faits et mes rêves. Ma mère serait morte dans l’incendie du 24 février et la stèle qui m’attirait tant était la sienne. J’espérais pouvoir la retrouver, mais mes nuits restaient d’insondables puits noirs. J’essayais le haschich et l’opium… En vain. Mon sommeil demeurait vide. Je sombrais alors dans la mélancolie, trouvant refuge auprès de Charles. Sa présence rugueuse m’apaisait. Ses vers étaient un baume sur ma fiévreuse impatience.

« Ma jeunesse ne fut qu’un ténébreux orage,
Traversé ça et là par de brillants soleils ;
Le tonnerre et la pluie ont fait un tel ravage,
Qu’il reste en mon jardin bien peu de fruits vermeils.

Voilà que j’ai touché l’automne des idées,
Et qu’il faut employer la pelle et les râteaux
Pour rassembler à neuf les terres inondées,
Où l’eau creuse des trous grands comme des tombeaux*. »

Et enfin je rêvais.

* vers extraits de L’Ennemi, Charles Baudelaire (1821-1867)

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En rade sur le quai…

12 la Douce © 2012 François Schuiten (Casterman)

La Douce, Léon la connaît bien, il la comprend mieux que quiconque, anticipant ses moindres désirs. Et quoi de plus normal, après tant d’années passées à dévorer les kilomètres ensemble. Car la Douce, ou plutôt la 12.004, est une locomotive à vapeur. Une reine de vitesse, à la mécanique sophistiquée, qui fait la fierté de son mécanicien. Mais les temps changent, les transports électrique gagnent du terrain, et les jours de la Douce sont comptées.

C’est vrai qu’elle était belle cette locomotive, avec ses lignes rétro-futuristes inspirées du style art déco. Pas étonnant que le passionné d’architecture qu’est François Schuiten ait voulu lui rendre cet hommage. Le dessinateur a recouru pour ce one-shot aux hachures à la plume et en noir et blanc, technique avec laquelle il excelle.

Pour le reste, je suis plus mitigé. J’ai trouvé que l’histoire se traînait et comportait de nombreux flottements. Le fait que son compère scénariste Benoit Peeters n’ait pas conçu le scénario y est sans doute pour quelque chose. Comme pour compenser cette absence, Schuiten a beaucoup emprunté à l’univers des Cités obscures, comme par exemple les anachronismes ou les architectures imposantes, ou encore certaines thématiques telles que la brutalité des froides machines bureaucratiques, avec toujours le corps féminin vu comme un refuge, la matrice soulageant les maux du monde. Pourtant, rien n’y a fait, il apparaît évident que les Cités obscures sans Peeters ne sont plus les Cités obscures. Les personnages sont désincarnés et les dialogues d’une platitude confondante. A aucun moment, je n’ai été vraiment émerveillé par le dessin, si talentueux soit-il, ou happé par le récit. Et malgré toute la poésie qui traverse l’histoire, je n’ai pas ressenti d’émotion.

Cette loco ne m’a donc pas embarqué, et nonobstant toute la sincérité et le talent graphique de l’auteur, je trouve cet hommage à moitié raté, ou, si l’on veut rester positif, à moitié réussi. Seuls les amateurs de belles machines pourront peut-être y trouver leur compte, je ne dissuaderai donc pas ceux-là. (juin 2012)

12 la Douce
Scénario & dessin : François Schuiten
Editeur : Casterman
80 pages – 19 €
Parution : 18 avril 2012

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Loosers and co

Les Solitaires © 2017 Tim Lane (Delcourt)

Freaks, gangsters, hobos, hell’s angels, junkies… Avec cet imposant recueil d’histoires courtes, Tim Lane explore le côté obscur de la mythologie américaine contemporaine de façon très personnelle, avec un trait faisant explicitement référence au cinéma américain et à la pop culture des années 40-50.

Avec cette seconde publication d’un auteur quasi inconnu, tout s’annonçait très bien à en juger par l’ « emballage » : un gros pavé dodu comme on les aime, une couverture, très soyeuse au toucher, représentant un type au look de gangster à la fois cynique et mystérieux. En feuilletant l’ouvrage, on découvre un graphisme orienté « pop-culture » qui évoque d’emblée Charles Burns, un univers en noir et blanc violent, tourmenté, fascinant… MIAM, ça sent le chef d’œuvre ! se dit-on avec gourmandise. On soupèse de nouveau l’objet, on le caresse, ce qui a pour effet de libérer immédiatement dans notre cerveau des vagues de dopamine rien qu’à l’idée de s’y plonger…

C’est alors, qu’avec une fébrilité empreinte de solennité, on attaque les premières pages. Après une introduction en guise de mise en bouche, poème désabusé et envoûtant, invitation au voyage sur les chemins solitaires de la condition humaine, la deuxième histoire débute dans l’Amérique en crise des années 1920, où un gamin fugueur, embarquant clandestinement à bord d’un train de marchandises, va être confronté à la violence d’autres passagers, laissés-pour-compte d’un système implacable. Ce thème du « hobo ferroviaire » reviendra d’ailleurs tel un leitmotiv tout au long de l’ouvrage. Et c’est là que tout se complique. Le lecteur ayant eu à peine le temps de s’intéresser aux personnages qu’au bout de neuf pages, le récit s’achève de façon abrupte, enchaînant sur deux pastiches de vieilles réclames dont on saisit mal le message, puis un strip en micro-cases ironisant sur les valeurs familiales, un autre en lecture rotative à 90° juxtaposant la peur du vide et une icône de la culture populaire américaine. On arrive ensuite à une page qu’il faudra déplier (de nouveau en lecture rotative) pour accéder à une pseudo-fiche technique sur la Harley Davidson, autre emblème de la mythologie yankee, encombrée d’une pléthore de textes et de phylactères d’un intérêt douteux… En dehors de l’aspect extrêmement pratique ( !), cet assemblage incohérent fait bien vite poindre une désillusion qui n’aura de cesse de s’amplifier au fil des pages.

Poèmes et récits (parfois) illustrés viendront également émailler cet objet polymorphe, qui, s’il doit être envisagé comme un recueil, se révèle au final un long pensum hybride et indigeste au lieu du chef d’œuvre attendu, risquant fort de tomber des mains de la plupart. Quand la déception est à ce point à la hauteur des espoirs, on a envie d’être encore plus sévère. Sous prétexte de poésie honorant le mythe du clochard céleste et par extension du looser kerouacien, peut-on s’autoriser à produire n’importe quoi ? La réponse est évidemment dans la question. Avec Les Solitaires, Tim Lane semble n’avoir opté que pour la forme pour séduire, car il faut insister sur ce point, le dessin est de haute tenue dans sa tournure sombre et fiévreuse. Mais trop rarement la narration parvient à captiver, et lorsque c’est le cas, on est déjà passé à autre chose, de façon totalement incongrue. Gageons que l’auteur, dont le talent d’artiste du neuvième art est incontestable graphiquement parlant, nous propose la prochaine fois un vrai (et long) scénario de qualité.

Les Solitaires
Titre original : The Lonesome Go
Scénario & dessin : Tim Lane
Editeur : Delcourt
Collection : Outsider
296 pages noir et blanc – 29,95 €
Parution : 1er mars 2017

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La SF comme vous ne l’avez jamais lue

Lupus © 2011 Frederik Peeters (Atrabile)

Dans un futur plus ou moins lointain, Lupus et son pote Tony butinent de planète en planète à bord de leur vaisseau d’occase au look pas très aérodynamique… Un peu junkies, un peu marginaux, les deux compagnons arpentent l’espace sans but précis, si ce n’est celui guidé par le manque. Heureusement, Tony connaît les meilleurs coffee shops de la galaxie. Au fil de leur pérégrinations, ils croiseront sur leur chemin Sanaa, une jeune fille secrète à la beauté mystérieuse, qui ne rêve que d’une chose : quitter la cage dorée d’un père à la tête d’un des plus gros conglomérat minier du système, loin d’une terre grise et poussiéreuse, juste pour voir à quoi ressemble un arbre… Mais Lupus, au lieu de se méfier, tombera sous le charme de cette pauvre petite fille riche, lucide et candide à la fois, qui se sent « comme un trou noir, une boule d’antimatière » et affirme porter « beaucoup de malheur »… Il aura hélas l’occasion de le vérifier, et bien plus vite qu’il ne le croit…

C’est une BD très racée à laquelle on a affaire ici, dans un genre unique situé entre SF et roman graphique… inclassable, subtile, bien construite, captivante, profonde, poétique, onirique, littéraire, émouvante, envoûtante, fantaisiste, drôle, sensuelle, avec des personnages attachants aux personnalités fouillées… Rien à redire au niveau du trait qui me plaît vraiment beaucoup et me semble s’être affiné au fil de la série. Un beau noir et blanc aux courbes fluides et élégantes, une ligne épurée, hachée ou foisonnante selon les moments, un cadrage efficace s’attardant parfois sur des détails a priori insignifiants, bref, un vrai plaisir des yeux. Frederik Peeters semble décidément fasciné par toutes les choses qui poussent, prolifèrent, grouillent, serpentent et ondulent, végétales ou animales, géantes ou microscopiques, apparaissant régulièrement telles des images subliminales pour souligner un instant particulier ou créer une atmosphère… renforçant l’étrangeté de cette ambiance spatiale déjà particulière… le paysage est plus suggéré que dessiné, passant en quelque sorte au second plan derrière la psychologie des personnages, qui nous sont si proches qu’on pourrait tout à fait imaginer les rencontrer dans une rue de Paris, Guéret ou Bangkok… L’espace et ses planètes ne sont ici qu’une métaphore permettant de dramatiser le récit, un prétexte servant à montrant que l’environnement, si vaste et fantastique soit-il, ne fait jamais oublier aux hommes leurs limites et leur condition tragique…

Amateurs de SF, de polars, d’aventures, de poésie ou de littérature, anars, écolos ou alter mondialistes, chacun pourra y trouver son compte dans cet univers qui réussit avec brio le pari pas si évident de transporter le lecteur avec une économie de moyens… Une réussite dans le domaine du roman graphique !

Bref, cette BD sent le vécu. Incontestablement, Frederick Peeters a produit quelque chose de très original et très personnel, réunissant les extrêmes (introspectif/aventure, familier/futuriste, microscopique/galactique, humoristique/tragique…). Tout aurait pu être parfait si l’équilibre n’avait été rompu dans la deuxième partie, où le sérieux tend à l’emporter sur la légèreté… (oct 2011)

Lupus, intégrale 4 tomes
Scénario & dessin : Frederik Peeters
Editeur : Atrabile
400 pages – 38,60 €
Parution : octobre 2011

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