La corneille, le policier et le djihadiste

Tout est vrai © 2021 Giacomo Nanni (Ici Même)

Quand les corneilles investissent la cité… Un récit énigmatique, entre étude ornithologique et documentaire historique. Et si pour mieux appréhender les soubresauts de notre monde, on écoutait un peu plus les oiseaux ?

Tout le monde a en tête cette scène effrayante des « Oiseaux ». Comme dans le film d’Alfred Hitchcock, les noires corneilles ont depuis quelques temps investi Paris et attaquent parfois des humains, sans raison apparente. Les corneilles ont la mémoire des visages, et aiment s’en prendre à ceux qui les craignent, tout comme elles savent se montrer reconnaissantes vis-à-vis du juste. Admettons que les corneilles aient assisté à l’attentat perpétré dans les bureaux de Charlie. Que pourraient-elles nous en dire ? Giacomo Nanni leur a donné la parole…

Avec Tout est vrai, Giacomo Nanni conserve le mode narratif singulier entamé avec Acte de Dieu. Comme pour ce dernier, il choisit la voie « documentaire », entre guillemets, dans une tonalité très factuelle, presque clinique. Ce faisant, il va relier deux thématiques qui a priori n’ont rien à voir entre elles, l’une scientifique à travers la zoologie, l’autre plus historique en examinant la relation difficile de la France avec son histoire coloniale récente, avec un zoom sur un pays en particulier, l’Algérie, sujet sensible s’il en est.

En choisissant comme base de son récit le tournage du film d’Hitchcock, l’auteur italien, qui aujourd’hui vit à Paris, va nous immerger dans la « communauté » des corneilles, un oiseau qui semble avoir élu domicile dans la capitale française, attiré par la nourriture abondante dans les poubelles et l’absence de prédateurs. Remarqué pour son comportement agressif, celui-ci suscite la grogne des habitants, qui lui reprochent par ailleurs les dégradations du cadre urbain (poubelles éventrées, détritus sur la voie publique, pelouse et plantations arrachées…). Et pourtant, le volatile est considéré d’une intelligence hors du commun, comparable à celle des chimpanzés. Giacomo Nanni va consacrer la première partie de l’ouvrage à la corneille, allant jusqu’à lui conférer la position du narrateur.  L’oiseau devient le personnage central, les humains ne sont plus que des silhouettes, et le lecteur va suivre la corneille dans son vol étourdissant au dessus des toits parisiens et du parc des Buttes-Chaumont. Le volatile a de la mémoire et sait dire merci. A ce policier d’origine maghrébine qui l’a délivré d’un piège à corneilles, il exprimera sa gratitude en lui apportant des « cadeaux » sur son balcon. La connexion avec le second sujet du récit est faite…

Tout est vrai © 2021 Giacomo Nanni (Ici Même)

Nanni va évoquer le background de cet homme, ses parents immigrés, les raisons qui l’ont poussé à devenir policier dans un pays où un tel acte peut s’apparenter à une trahison auprès des « banlieusards issus de l’immigration ». A défaut de l’expliquer, l’auteur va tenter de  reconstituer le puzzle d’une blessure douloureuse de l’histoire franco-algérienne, depuis longtemps confinée sous la chape du déni, et suggérer un lien avec l’attentat de 2015  contre Charlie Hebdo. Ce policier, c’est Ahmed Merabet, qui fut assassiné par les deux terroristes devant les locaux de l’hebdomadaire satirique. L’auteur, partant de l’hypothèse que la corneille a assisté à la tuerie, va imaginer quelle aurait pu être sa réaction…

Interagissant avec les textes, les dessins dialoguent également entre eux dans une sorte de va-et-vient permanent. Les images les plus marquantes du récit impriment la rétine du lecteur, des images fixant les envolées vertigineuses de la corneille dans le ciel parisien ou ces joggers courant sous la pluie dans le parc des Buttes-Chaumont pour s’entrainer au djihad, telles des photographies subliminales traitées sous le filtre pointilliste et coloré de l’auteur.

Avec son opus précédent, l’auteur se faisait le porte-parole des éléments, cherchant à souligner la césure entre l’Homme et la nature par des connexions imperceptibles et mystérieuses. Une fois encore, avec Tout est vrai, il tente de trouver une troisième voie, hors d’une quelconque rationalité scientifique malgré les apparences, en se contentant d’énoncer des faits purement objectifs, sans jugement, sans récrimination mais sans parti pris non plus. Tout est vrai, ce sont les faits, rien que les faits. Et parallèlement à ces faits, une vue d’artiste qui intrigue et ne livre pas toutes ses clés, mais cherche peut-être seulement, avec cette corneille, perçue comme une intruse dans un monde « civilisé », incarnation amorale du terrorisme immoral, à nous faire adopter une position plus empathique vis-à-vis de nos supposés ennemis. Un ouvrage à lire pour (tenter de) voir les choses qui nous révoltent sous une perspective différente, pour quitter un moment nos habitudes de pensée.

Tout est vrai
Scénario & dessin : Giacomo Nanni
Éditeur : Ici Même
208 pages – 26 €
Parution : 16 avril 2021

Extrait p.72 – du génie humain consacré à l’élimination des « nuisibles » (point de vue d’une corneille) :

« Notre prolifération en ville est due principalement au fait que nous y avons trouvé des conditions favorables grâce à la présence de nourriture dans les déchets et à l’absence de nos prédateurs.

C’est l’urbanisation du territoire qui a modifié notre écosystème originel, nous imposant de nous adapter à l’espace urbain.

Heureusement pour nous, les espaces verts en ville étaient le plus souvent caractérisés par des arbres d’une taille suffisante pour nous permettre de nidifier sans problème.

Pour empêcher la nidification, il aurait fallu tailler les arbres : réduire l’ampleur des ramures dans le but précis d’empêcher que nous nous y adaptions. ( …)

(…) Par contre il était permis à quiconque, non seulement de détruire ou de déplacer nos nids, mais aussi de nous capturer mortes ou vives, de nous blesser ou de nous mutiler. Tout comme il n’était pas interdit de nous mettre en vente, ni de détruire, altérer ou dégrader, par tous moyens, notre environnement naturel, à condition que ce soit à notre seul détriment et avec une autorisation de l’administration communale.

Il est bon de préciser que, du moins en ville, il n’était pas possible d’employer des rapaces pour déloger d’autres espèces d’oiseaux, protégées ou non. Mais il y avait d’autres méthodes, par ailleurs plus simples.

Pour nous éloigner de nos nids, des effaroucheurs sonores ont été utilisés : des haut-parleurs émettaient le cri de nos prédateurs ou bien des bruits violents tels que l’explosion d’un pétard, voire des ultrasons. Il y avait aussi des effaroucheurs optiques basés sur la réflexion de la lumière du soleil, et des pistolets laser aveuglants qui permettaient de ramasser vivant l’oiseau tombé à terre. La stérilisation des œufs consistait en revanche à vaporiser sur nos œufs un produit chimique, comme le formaldéhyde, pour inhiber la formation du jaune et nous laisser couver des œufs déjà morts. »

Tout est vrai © 2021 Giacomo Nanni (Ici Même)

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